20/08/2014

La polarité mâle de l’État

Penthésilée_BnF_Français_599_fol._27v.jpgL’État, en Occident, est polarisé vers le sexe mâle. C’est pourquoi  il exerce volontiers sur les femmes une attirance spontanée; elles tendent à rechercher, comme amant, son incarnation. Il est issu du héros antique, dont il est comme l’abstraction. On attend de son chef d’être digne d’Auguste, ou de ses copies jugées conformes au sein de la tradition nationale, par exemple Napoléon. Or, si son caractère abstrait, purement juridique, était assumé pleinement, cela n’arriverait pas.
 
Du reste, si un jour c’était le cas, il ne pourrait plus être mâle de façon particulière: il faudrait qu’en plus de son aspect paternel il acquière une essence maternelle qu’en général il n’a pas. Même quand une femme le dirige, elle s’efforce, au fond, de se conduire comme un homme: elle devient l’Amazone Camille, qui aidait Énée, mais elle ne devient pas la princesse Lavinie, qu’il aimait.
 
Lorsqu’il en sera ainsi, l’État dépendra de l’amour que se portent les hommes, rassemblés sous une seule mère, et non pas simplement de la contrainte exercée par un père qui n’aime que secondairement. Mieux encore, le débat se fera moins polémique, parce que moins passionnel; il est évident, à tout œil non prévenu, que l’État occasionne des combats de coqs, que l’honneur viril de ceux qui prétendent aux plus hautes fonctions, comme on dit, est davantage en jeu que les visions d’avenir et l’art de les matérialiser dans le présent.
 
Les lois sont, ainsi, faites par des hommes pour des hommes, et peut-être que cela explique la tendance naturelle des femmes à s’y soumettre plus volontairement que les hommes: ces derniers se sentent en rivalité avec ceux qui les ont créées, comme les lions mâles quand vient la saison des Ardhanarishvara_02.jpgamours. Un État androgyne pourrait être aimé de tous, au lieu que les hommes cherchent essentiellement à le conquérir ou à rivaliser avec lui. Cela n’empêcherait le respect que chez ceux qui, saisis uniquement par le caractère de leur propre sexe, restent en quelque sorte dans un état antérieur à l’humanité pleinement moderne, un état barbare, faisant penser au bon mot de Tristan Bernard: Le chaînon manquant entre le singe et l’homme, c’est nous. Car l’homme final tend lui aussi à l’androgyne, comme dans le shivaïsme. Il réunit les qualités des deux sexes et cesse de vouer un culte à ce qui a été donné par une nature imparfaite et désunie.
 
Alors les forces du sentiment, de l’émotion, complèteront les principes purement intellectuels et abstraits, extérieures à la vie intime de l’être humain, qui dominent l’Occident. Le romantisme apparaîtra comme aussi nécessaire à l’avenir de l’humanité que le classicisme, pour ainsi dire. Et ils cesseront de s’affronter, mais trouveront à s’unir idéalement.
 
L’État ne sera pas centralisé, mais la force du centre sera compensée par le désir de liberté, le besoin de dispersion et de respiration; pour parler comme les romantiques allemands, Apollon vivra en bonne entente avec Dionysos, au lieu de le brimer, de le bâillonner. Pour autant, il n’y aura pas un renversement factice, illusoire, ressortissant au sentimentalisme: on verra enfin le dieu qui, entre Apollon et Dionysos, les unit, les tient ensemble tout en maintenant à distance leurs tendances propres, afin qu’elles ne règnent plus de façon absolue, ou ne s’affrontent en vain. Il sera l’androgyne suprême et final, et répudiera autant ceux qui rejettent les poètes que ceux qui ne veulent vivre qu’en poètes. Les antagonismes futiles, creux, propres au débat démocratique particulièrement en France, mais aussi aMarivaux.jpegilleurs, apparaîtront comme artificiels et dénués de sens commun, comme ne s’appuyant sur aucune réalité.
 
Marivaux, dans une de ses pièces, disait joliment que les lois étaient masculines et donc imparfaites: leur caractère mâle ne leur faisait représenter que la moitié de l’univers, l’autre moitié étant femme, et les dieux voulant que les lois représentent le fonctionnement global du cosmos intimaient l’ordre à l’humanité de faire assumer à ses cités sa polarité féminine, et que seule la force brutale des hommes avait imposé dans les traditions une idée contraire. Il parlait d’or. La guerre des sexes, d’une certaine manière, bien plus que le désir sexuel, comme le croyait Freud, est la source de la plupart des problèmes qu’on rencontre en politique: l’impossibilité d’accorder, dans la société, les deux pôles de l’être humain, de les équilibrer.

12/08/2014

Momulk et l’Elfe Jaune face au monstre-fée

792.jpgDans le dernier épisode de cette poétique série, nous avons laissé Momulk et le disciple de Captain Savoy l’Elfe Jaune au moment où, venant d’entrer dans le monde des immortelles d’Amariel, ils en contemplaient les merveilles; l’Elfe, étonné de saisir des mystères qui étaient invisibles au sein du monde périssable, s’entendit répondre par la dame du lieu qu’il en avait reçu le don, en y pénétrant.
 
Il se souvint alors de l’ange se tenant sur le seuil du royaume enchanté. Sur le moment, il ne l’avait pas vu; plongé dans ses pensées, ébloui par les merveilles qu’il entrevoyait, ravi par la beauté du chant des Immortelles, il s’était avancé comme dans un rêve, et tout lui apparaissait comme dans un brouillard. Mais, à présent, l’être étincelant rejaillissait dans son souvenir - avec sa verge pareille à un rayon de Soleil et touchant ses yeux, ses oreilles, y posant des éclairs!
 
Quant à Momulk, bien qu’il ne distinguât qu’un ensemble riche de couleurs, comme s’il se fût trouvé au cœur d’un arc-en-ciel - son regard n’ayant pas l’acuité de celui de l’Elfe Jaune -, il en tirait l’image d’un grand calme, d’une profonde paix, d’une harmonie illimitée - et en lui il sentait son âme devenir douce, son feu se faire moins ardent, et la lumière croître. Son œil, naguère tel qu’une braise, se remplissait d’une lueur d’or, et les traits de son visage lui redonnaient une apparence d’homme, l’éloignaient de la monstruosité: de nouveau réguliers, ils étaient presque beaux. Pourtant, il ne reprit pas tout à fait ceux de Mirhé Maumot, aussi étrange que cela paraisse: il restait grand, large, musclé, vert, et conservait un air sauvage.
 
D’ailleurs, quand, soudain, sur la droite, apparut une grande ombre, et que les demoiselles firent entendre leurs cris, l’œil de Momulk, devinant le péril, lança une flamme. Puis il se tourna pour regarder - tout comme l’Elfe, qui sentit, en découvrant ce dont il s’agissait, son poil se hérisser. Car goliath_by_mabuart-d5g50dm.jpgvoici! venait vers eux un guerrier énorme, un géant, portant une armure de bronze, et maniant une hache; et, quoiqu’il eût un heaume, l’Elfe ne put pas ne pas s’apercevoir que les cornes qui en dépassaient ne lui étaient aucunement liées, qu’elles émanaient du front même de l’être hideux. Il s’agissait d’un homme-taureau, et il avait aussi des yeux pareils à ceux de l’animal sauvage: ils ne contenaient pas de blanc. Cependant, une étincelle était en leur centre, qui grandissait quand il se mettait en fureur.
 
La colère s'empara d'Amariel: Par Dordïn le dieu aux mille éclairs, s’exclama-t-elle, qui a libéré ce monstre? Quelle est l’imprudente qui, en mon absence, à délivré de sa prison l’ignoble Fomal? Il était clair qu’elle savait bien qui il était; l’Elfe comprit rapidement qu’il était un de ces êtres maléfiques, venus jadis avec les génies sur terre, qui s’étaient tournés contre les hommes et avaient défié le Christ et ses anges, avaient pris le parti du roi maudit de l’abîme - Mardôn -, et s’étaient dressés contre les dieux justes qui aimaient les hommes. Comme il devait l’apprendre plus tard, Fomal était un des plus fameux guerriers de cette lignée honnie: il avait fauché de sa hache bien des hommes et bien des elfes - bien des mortels et bien des immortels vivant sur Terre. Un jour, Amariel et ses guerrières vaillantes l’avaient pris au piège, puis enchaîné, et placé dans une cage, au pied de leur arbre sacré; mais apparemment, il s’était libéré, était parvenu à séduire une nymphe laissée seule, ou à briser les barreaux de sa cage. Encore Amariel jugeait-elle cette dernière idée impossible, car elle avait été forgée par Vürnariïm lui-même, le forgeron des dieux! Elle en saurait davantage sans doute une fois vaincu ce monstre. Mais le vaincrait-elle? Car il les prenait par surprise, et les deux mortels dotés de pouvoirs miraculeux ne seraient pas de trop, s’ils voulaient l’aider; et encore doutait-elle qu’ils pussent en venir à bout. Car Fomal était puissant, et les années d’emprisonnement avaient décuplé sa force en accroissant sa rage. Il avait soif de vengeance, et de son être s’exhalait une vapeur sombre, jetant autour de lui une forme d’épouvante sourde.
 
Elle jeta sans tarder un javelot luisant vers lui, mais avait-il reforgé son armure? Il rebondit sur la cuirasse à la façon d’une épingle. Le monstre vers elle abattit sa hache, et à peine eut-elle le temps de bondir sur le côté, pour l’éviter; cependant, en frappant le sol et en s’y enfonçant, l’arme énorme créa une onde de choc, un petit tremblement de terre qui la fit choir, et qui contraignit l’Elfe Jaune à poser un genou dans l’herbe verte qui sous lui s’étendait. Les suivantes de la reine aussi churent, et seul Fight_the_Minotaur_boss_2d_fantasy_battle_minotaur_archer_mage_warrior_picture_image_digital_art.jpgMomulk, bien campé sur ses deux jambes puissantes, et d’une taille assez haute pour le rendre moins infime face à Fomal que les autres, put se maintenir debout.
 
En le voyant, le monstre voulut le pulvériser, et il arracha sa hache du sol, et il s’apprêtait à l’abattre sur l’autre moi de Mirhé Maumot, mais celui-ci fut plus vif: il bondit et frappa de son poing, semblable à un marteau, le visage du géant, protégé par un heaume; or, celui-ci sauta, et Fomal eut la tête découverte. Il en fut fort étonné: jamais il n’eût cru qu’un mortel, même doté par les dieux, pût avoir une telle vigueur. Mais sa colère en revint d’autant plus forte; et, de sa main gauche, il asséna un coup de poing, lui aussi, à son adversaire, l’envoyant à plusieurs dizaines de mètres à travers les airs - jusqu’à un bosquet, qui se trouvait près; et Momulk disparut parmi les arbres.
 
Pendant ce temps, l’Elfe Jaune avait eu le temps de se relever.
 
Mais ce qu’il advint alors doit être réservé pour une fois prochaine.

04/08/2014

L’épopée de la chute d’un ange

Angel caido.jpgLamartine n’a pas été seulement le poète sentimental auquel en France on pense souvent reconnaître un romantique; j’ai fini récemment de lire un chef-d’œuvre méconnu, une des œuvres de la littérature française que Georges Gusdorf place dans le romantisme authentique, La Chute d’un ange, vaste épopée préhistorique et fantastique en vers alexandrins. Comme le style est narratif, il est plus aisé à saisir que celui des Méditations - même si un long passage présentant les fragments mythiques d’un livre de sagesse perdu ne laisse pas de plonger le lecteur dans la philosophie profonde.
 
Lamartine a assuré qu’un feu du ciel avait dévoilé à lui les brumes d’un passé immémorial; mais, quoique, à comparer des épopées antiques, on ait peu de merveilleux, il évoque, dans son monde barbare, une cité fabuleuse, possédant une technologie moderne, notamment des machines volantes; elle est dirigée par d’horribles tyrans, qui se font passer pour des dieux. Ils abreuvent le peuple de corruption et de vices pour mieux le réduire, et l’assujettir à de simples fonctions, faisant de lui un ensemble de machines, comme dans Le Meilleur des mondes d’Aldous Huxley. 
 
On n’est pas loin non plus de l’univers de Robert E. Howard, le créateur de Conan: lui aussi plaçait dans le passé le plus lointain des civilisations décadentes et sinistres; en toile de fond néanmoins il les prolongeait par des êtres épouvantables, liés à la mythologie de Lovecraft, venus des étoiles ou de l’abîme de la terre, et de ce point de vue Lamartine est plus sobre. Il n’y a somme toute que son héros, dont l’origine céleste soit explicite! Car il s’agit d’un ange tombé du ciel, ayant pris forme humaine par amour pour une mortelle, et il est capturé avec elle et leurs deux petits enfants par les faux dieux de la cité, qui veulent les posséder, à cause de leur grande beauté. Cédar, l’ange déchu, parvient à se libérer, et il entraîne spontanément à sa suite le peuple révolté, qui se délivre de ses tyrans. L’épopée prend alors des accents révolutionnaires, mais Lamartine n’est pas aussi républicain que Hugo, et il montre comment le peuple ezequi10.jpgest, dans sa vengeance, tout aussi pervers que les tyrans qu’il abat. Le palais impérial brûle toutefois de flammes qui servent d’ailes à l’ange de la justice et de la liberté - lequel on reverra dans Quatrevingt-Treize se dressant derrière Gauvain, le bon républicain.
 
On comprend que la Providence s’est servie de Cédar pour terrasser cette cité odieuse, ennemie du vrai Dieu; car il est bientôt trompé par des princes qui ont survécu à la tuerie, et qui l’emmènent dans le désert en lui faisant croire qu’il va trouver, au-delà, un peuple juste et bon. Il n’existe cependant pas: il sera abandonné, trahi, et verra mourir sa famille de soif. Il se jettera alors dans le bûcher dressé à leur intention, et un ange descendu du ciel viendra lui annoncer qu’il a ainsi expié partiellement la faute qu’il a commise lorsqu’il est devenu un homme. Il devra ensuite se réincarner neuf fois, et souffrir neuf vies, avant de reconquérir son siège céleste! Sur terre d’ailleurs il n’est que douleur, et seul le Christ pourra un jour la sauver: sa venue future est évoquée brièvement.
 
Ce poème grandiose n’a eu aucun succès: on a dit que c’était parce qu’il était trop affreux. De fait, comme chez Robert E. Howard, la violence est extrême; le sang coule à flots, les chairs sont déchirées, rompues, et les viols pareillement nombreux. Le cynisme des méchants rois de Babel est incroyable. Le fantastique est dans la force énorme de l’ange déchu, mais aussi dans le gigantisme de la cité; le roi bucher.jpgque finalement Cédar affronte directement à mains nues est un colosse, et il le tue avec les dents, en déchirant sa poitrine jusqu’au cœur. Qui eût cru Lamartine aussi sauvage, par-delà son vernis de poète sentimental néoclassique?
 
On est dans l’esprit tragique des romans de Victor Hugo, qui d’ailleurs semble avoir été profondément marqué par ce poème: le style de ses vers, après sa parution, a pris le pli que Lamartine a donné aux siens dans ce volume, et qui est également assez différent de celui qu’il a d’habitude, notamment dans les passages les plus violents. Le thème en tout cas du héros qui meurt après que la Providence s’est servie de lui en lui donnant l’espoir d’une vie rêvée, pleine d’amour et de beauté, est dans Les Travailleurs de la mer et L’Homme qui rit.
 
J’ajoute que l’ensemble du récit est présenté comme ayant été dicté au poète par un sage du Liban, un ermite très vieux, peut-être de plusieurs siècles, vivant et méditant dans une grotte.
 
Il s’agit d’un texte authentiquement romantique, et une des épopées les plus abouties de la littérature moderne. Il préfigure Salammbô. Que Flaubert ait détesté Lamartine n’y change rien; peut-être d’ailleurs était-il sa tête de Turc justement parce qu’il lui devait plus qu’il ne voulait l’admettre.