13/06/2014

Le salut par l’État

jesus.jpgAu lien héréditaire, purement physique, l’État oppose souvent un lien rationnel, reposant sur le libre choix. Il se présente ainsi comme libérateur; comme délivrant d’une fatalité. L’idée d’ascension sociale renvoie à cela: elle vient de l’ancienne Rome. Le concept de cité a été créé quand des lois abstraites ont paru pouvoir s’imposer aux mécanismes génétiques. On a ainsi vu apparaître l’adoption: le lien légal remplaçant le lien familial.

En apparence, cela n’est pas sans rapport avec la parole de Jésus selon laquelle Dieu pouvait, s’il le voulait, faire d’une pierre le fils d’Abraham: la filiation devenait spirituelle. Néanmoins, chez les Romains, cette sorte de miracle était limitée à une pensée humaine consacrée par une autorité: on pouvait, si la Cité l’acceptait, faire de Brutus le fils de César; mais l’autorité de Rome n’était pas assez grande pour faire d’un rocher le fils d’Abraham! Elle ne s’imposait pas à la nature, jugée invincible…

Pour le Christ, la citoyenneté s’étend au fond à l’ensemble de la création. Le rocher a un lien avec l’homme, par le biais des os, de ce qui fait d’un homme un être minéral. Il s’agit désormais d’humaniser jusqu’à cette strate de l’existence, laissée jusque-là aux forces extérieures.

Comme l’intellect reste pour ainsi dire dans la partie éclairée qui est la partie aérienne, ne pénétrant l’eau qu’avec difficulté et reculant devant l’obscurité de la terre, l’être humain se dit que le roc est dénué d’âme, et que son corps dans sa partie physique, minérale, est dans le même cas, que créer la civilisation revient par conséquent à s’en affranchir - à s’en dégager.

Teilhard de Chardin, en disant que le but de l’humanité était de s’unir finalement au reste de la création, avait perçu que le Christ pénétrait les apparences physiques jusque dans leur profondeur. François de Vision_des_Ezechiel_von_der_Auferstehung_der_Gebeine_deutsch_17Jh.jpgSales aussi admettait que Dieu était en réalité autant dans le rocher que dans l’étoile, qu’il était simplement plus difficile à l’âme humaine de l’y distinguer. Mais la prophétie qui éveillait jusqu’aux os ne renvoyait pas à l’image de squelettes envahissant la Terre; il s’agissait de dire que l’os serait lui-même transfiguré, deviendrait la base d’un corps glorieux. Au-delà du gouvernement unique, de l’État absolu, l’humanité devait donc s’unir au monde en abattant les murs qui se dressent entre la nature et la culture - comme on dit.

Qu’un État donne la possibilité de s’arracher au lien héréditaire, de changer de langue principale, d’évoluer dans un groupe qui dépasse celui dont par l’hérédité il est issu, on ne peut nier que cela représente un progrès; le modèle romain était en soi éminemment beau. Virgile affirme qu’Énée, le héros fondateur, avait été envoyé par les dieux pour délivrer les peuples du joug de leurs rois et créer une république libre, et universelle. Le christianisme installé à Rome est venu le clarifier, mais en même temps il s’est peu à peu limité à l’idée romaine même. Il en est précisément résulté la conception qu’on a de l’État en France, unitaire, centralisée, mais limitée à l’humanité, n’ayant somme toute rien à voir avec les forces de la nature, bâtissant sur les seules puissances de l’intelligence.

Remarquons les limites de cette idée. D’abord, le lien héréditaire peut en réalité se confondre, au-delà des apparences, avec les lois officielles: une oligarchie qui se perpétue impose ses principes, sa conception de ce qui est juste, à une population abstraitement regardée comme soumise; sous couvert d’universalisme, une ethnie dirige les autres. Et lorsqu’elle résiste à un État fédéral de plus vaste envergure, qu’elle fait valoir son attachement à la nation, entend se distinguer des pays voisins sous prétexte de la supériorité de son modèle, l’idée universelle est clairement battue en brèche; l’orgueil l’emporte. Dès lors toute évolution est compromise, bloquée par un lien héréditaire qui ne dit pas son nom - en se réfugiant derrière des considérations théoriques, générales. C’est de cela aussi que le catholicisme fut accusé, quand il semblait défendre avant tout les Latins, perpétuant le règne des anciens Romains au lieu de le laisser irriguer par la tradition allemande.

L’individu ne peut plus alors s’unir à l’humanité entière: il est contraint par les frontières, qui deviennent un poids. Mais il faut avouer qu’un gouvernement mondial fait peur, parce qu’il n’a pas de butée: au-delà de l’humanité, n’est que le vide. Un gouvernement mondial qui ne propose pas d’entrer en relation avec l’âme de l’univers apparaît comme se tenant au bord du gouffre. Lorsqu’on croyait aux 2001e.jpgMartiens, l’idée était possible; à présent, elle apparaît comme délirante. Le groupe se pense par rapport à ce qui lui est antagoniste, et avec lequel il peut entrer en relation; mais l’humanité prise comme un tout ne peut entrer en relation qu’avec les anges, avec les esprits qui gouvernent la nature. Or, cela fait peur à l’agnosticisme, mais aussi aux religions traditionnelles, qui voudraient en quelque sorte ne relier Dieu qu’à l’humanité seule, sans intermédiaire, et ne se conçoivent pas comme dialoguant avec lui: il leur semble absolu. Ils en restent donc à la nation, seule à même de discuter avec d’autres entités incarnées. Marque de matérialisme, qui prive encore de liberté.

Commentaires

Pour Jésus, Juif, aussi, le rocher est en tout premier lieu le rocher d'Israël, c'est-à-dire Dieu.

"Je serai la carie de tes os", A.T., promet Dieu, si tu n'observes pas mes commandements.

De l'Etat on a dit, chanté, également, qu'il est "cet accapareur" en même temps que l'on attira l'attention des uns et des autres sur l'"alliance du sabre et du goupillon".

Histoire de ne pas manquer d'impartialité.

Écrit par : Myriam Belakovsky | 16/06/2014

Merci de cette intervention, Myriam. Dans l'Ancien Testament Dieu a un rapport avec la pierre, il est la pierre qui a fondé l'univers, sur laquelle l'univers repose. Par ses os l'homme se relie à lui, en ses plus profondes profondeurs, là où sa conscience ne pénètre qu'à peine! Teilhard de Chardin disait d'ailleurs que même l'inanimé avait en lui du psychisme.

Écrit par : Rémi Mogenet | 16/06/2014

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