21/05/2014

Communauté nationale d’État

charles-de-gaulle-president.jpgJ’ai appris récemment que c’était Charles de Gaulle qui avait eu l’idée d’inscrire l’expression de communauté nationale dans la Constitution. En France, le communautarisme est autorisé, s’il s’oppose aux autres nations; mais il n’y a qu’une seule communauté, celle des Gaulois. Cela m’a rappelé ce que le grand homme disait souvent: il fallait parler comme si une chose était vraie, même quand elle ne l’était pas, car quand suffisamment de gens y croyaient, elle le devenait! Dès que, en quelque sorte, le peuple la sanctifiait, la fiction devenait réalité.
 
André Breton s’était moqué des communistes, lorsque, participant de la même conviction, ils recommandaient aux poètes de faire preuve d’optimisme; il pourfendait, aussi, l’Existentialisme naissant, qui justifiait au fond cette foi en l’incantation: Sartre regardait l’univers comme en lui-même dénué de sens, mais propre à ce que l’être humain lui en donnât un; à plus forte raison s’imposait-il quand un État le décrétait! C’était pousser jusqu’à la folie l’idée du langage créateur, que partageait déjà en partie Flaubert. L’écrivain ou l’orateur démiurge, s’appuyant sur des sentiments collectifs, pouvait, pensait-on, transformer le monde. Bien sûr, le réalisme rappelait que rien sur Terre ne dure toujours; mais dans l’obscurité cosmique, la lumière de l’invention humaine pouvait aller jusqu’à cristalliser l’image de la France éternelle!
 
Cela dit, dans ses mémoires, dont j’ai préfacé la réédition, le prince Eugène de Savoie, au début du dix-huitième siècle, alors qu’en France régnait encore Louis XIV, assurait que ce noble pays étonnait l’Europe par sa cohésion, son sens national, rendu visible par la personne même du Roi, à laquelle tous se ralliaient. Et il est évident que De Gaulle s’appuyait sur cette France du Grand Siècle: il cherchait à la ressusciter, ou à affirmer qu’elle existait encore, malgré les apparences contraires - malgré le désordre spontané, qui prévalait.
 
On ne peut pas dire que son incantation n’ait eu aucun effet; mais la France de Louis XIV n’était pas celle d’aujourd’hui. On oublie bien vite queJean_de_La_Fontaine.PNG quand Jean de La Fontaine entrait dans le Limousin, il disait quitter la France: à Limoges, dans les rues, on parlait occitan. Mieux encore, beaucoup de territoires intégrés à présent à la communauté nationale étaient alors regardés comme complètement étrangers: c’est le cas en particulier de la Corse, sous domination génoise, et où l’on écrivait en italien. Le Saint-Empire romain germanique était dans le même cas, jusque dans ses parties francophones: le Dauphiné, français depuis le quatorzième siècle, avait un statut spécial; la Savoie appartenait à un prince souverain qui siégeait à Turin, et ressemblait à cet égard à la Corse; la Franche-Comté venait à peine d’être arrachée à l’Espagne; l’Alsace et la Lorraine étaient disputées âprement; le pays de Montbéliard était prussien, comme Neuchâtel; et la Navarre, à laquelle était liée le Pays Basque, était encore considérée comme un royaume distinct.
 
Après la Révolution, on a balayé ces particularités issues du Moyen Âge; on a pensé pouvoir étendre l’esprit de Louis XIV à toute l’ancienne Gaule - et même à la Corse -, on a pensé faire resurgir l’esprit communautaire gaulois, voire latin, des profondeurs d’un passé oublié, révolu. Il en est sorti Napoléon, dont l’empire est rapidement apparu comme dénué d’âme: la communauté nationale étendue à l’Europe tout entière avait-elle encore un sens? Contre lui se sont dressées des âmes collectives plus authentiques, plus vivantes - en Angleterre, en Allemagne, en Russie, en Espagne -, qui l’ont fait tomber.
 
La France resserrée qui a suivi pouvait apparaître comme plus unie intérieurement; mais l’Assemblée de Corse vote trop souvent des options cassées par Paris au nom de la Constitution pour qu’on y croie pleinement: le désaccord est trop marqué, entre les différentes parties du territoire. La révolte des Bonnets Rouges en est une autre marque; la Bretagne aussi a sa spécificité. On ne peut pas rêver d’une France de Louis XIV extensible à l’infini: cela n’existe pas.
 
C’est pourquoi je souhaite une France multipolaire, dans laquelle celle de Louis XIV peut constituer un bloc cohérent, si elle veut, mais dans laquelle les régions qui ont une spécificité marquée aient une plus grande autonomie, dans un système fédéraliste différencié qui m’amènera à choisir dimanche, lors des élections européennes en France, la liste de Régions et Peuples solidaires, menée dans la Circonscription Sud-Est par François Alfonsi.

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