03/03/2014

Nature vide, morale volatile: dilemme de l’homme

dionysos3hs8.jpgJ’ai un jour entendu à Genève une conférence de Joseph Hériard-Dubreuil, médecin anthroposophe, qui rappelait qu’entre la science moderne et la vie morale, il n’existait en fait pas de lien. La première obéit à des principes mécaniques, tandis que les choix individuels ne dépendent pas forcément des mécanismes sociaux, mais de ce que la conscience regarde comme juste. Le cas où on pense approprié de se soumettre à ses pulsions corporelles, qui elles-mêmes sont assez mécaniques, n’y change rien, car il est parfaitement connu qu’on peut faire un choix contraire; affirmer que le seul choix intelligent est de se soumettre aux mécanismes corporels ne prouve en rien qu’on ne puisse pas effectivement choisir autre chose, mais bien que le fondement de la vie morale est dans ce qu’on pourrait nommer la subjectivité humaine pure, et non dans les principes extérieurs établis par la science nourrie de mathématisme. Du reste les gens pensent réellement bien faire quand ils s’écartent de ce qui est absolument rationnel, au sein de leur action: ils croient toujours que c’était justifié, pour les cas où ils ont agi.
 
On peut bien sûr trouver des gens qui assurent que leurs choix subjectifs répondent secrètement à des lois physiques inconnues, qu’il ne reste plus qu’à découvrir, et peut-être que nombre de théories à la mode n’ont pas d’autre source.
 
Le socle de l’impulsion morale cependant demeure mystérieux, et varie à l’infini, de telle sorte que certains sont allés jusqu’à dire qu’il n’existait pas, que la morale n’était que chaos, ou marque particulière de telle ou telle organisation physique.
 
Mais cela n’empêche même pas ceux qui partagent ce point de vue de croire qu’ils agissent au mieux, non pas quand ils en discutent au cours de conversations abstraites, mais au moment même où ils agissent!
 
Il doit pourtant exister, comme disait Jacques Bergier, une science morale qu’il est possible de développer, en partant non de la théorie mathématiqbibliot4.jpgue, mais de la nature humaine, de l’âme. Or, il apparaît, je crois, que ce qui fait du bien en profondeur, donne la paix lorsqu’on dort mal, est l’amour illimité qu’on porte à la création, et même à ses ennemis. D’une certaine façon, c’est se moquer de leur inimitié affichée, que de les aimer tout de même; c’est donc s’en libérer.
 
Le rapport avec l’univers, dira-t-on, demeure flou. Nombre de philosophes ont eu beau jeu de dire que dans le cosmos, aucun amour n’était sensible. Galilée, Copernic, Newton, Einstein, certes, n’en parlaient pas: tout pour eux était soumis à des lois abstraites.
 
Cependant, si on regarde la nature autrement que de façon purement intellectuelle, si on étudie les phénomènes en vivant leur réalité de l’intérieur, on s’aperçoit que les lois mathématiques ne donnent pas de cause claire. Ils décrivent un fonctionnement, mais ils n’expliquent rien. L’idée même de loi, au sein de la nature, est trompeuse: pur effet statistique, disait Teilhard de Chardin. Celle de la pesanteur, par exemple, est posée comme existant absolument; mais sa cause reste mystérieuse. Or, l’être humain se ressent lui-même comme un être profondément causal: s’il agit de telle ou telle manière, c’est parce qu’il a eu tel ou tel sentiment, telle ou telle pensée, tel ou tel désir. C’est ce qu’il ne voit pas dans la nature et qui lui fait croire que l’homme y est une aberration, y est profondément isolé.
 
La science romantique, telle qu’elle s’est déployée en Allemagne au début du dix-neuvième siècle, s’appuyait au contraire sur l’idée de Rousseau selon laquelle la nature et l’homme étaient dans un rapport d’analogie: la cause d’un mouvement était dans une volonté, à l’intérieur mais aussi à l’extérieur de l’homme! Teilhard de Chardin est bien allé dans le même sens, lorsqu’il a attribué une ébauche de vie psychique à l’inanimé. La polarité des atomes s’expliquait au fond chez lui par l’amour, osaint.augustin.jpgu le rejet. La loi de la pesanteur se rapporte à ceci que l’élément matériel est attiré par le cœur d’une planète: il lui semble beau, hautement désirable. Saint Augustin à sa manière en parlait, quand il affirmait que la flamme aussi un poids - mais qu’il l’attirait vers le haut, vers le ciel. L‘âme pareillement est attirée d’elle-même vers les astres: elle a bien un poids, mais qui l’emmène vers le haut. Or, on l’observe déjà dans la pression osmotique propre aux plantes! La vie a-t-elle une autre essence?
 
Les éléments les plus sourds, les plus aveugles, s’imprègnent ainsi de vie morale, comme l’être humain! Au reste, les éléments dont est composé le corps humain sont bien les mêmes que ceux dont est constituée la nature: il est donc logique de penser que les mêmes élans d’âme les habitent. Pourquoi une organisation le changerait-elle radicalement? Elle assemble en réalité plusieurs tendances intimes. Chez l’être humain, l’esprit n’est pas unitaire: la conscience est tiraillée entre ses diverses polarités corporelles, de la tête aux membres en passant par le cœur. L’homme est double, voire triple. L’univers ne l’est-il pas aussi, de la terre au ciel en passant par les planètes? La solution de continuité n’est-elle pas illusoire, n’est-elle pas le fruit d’un point de vue biaisé, d’un enfermement de l’homme en soi-même?

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