22/01/2014

Judaïsme et science-fiction, ou l’âge d’or à venir

41QBGN1QYGL._SY300_.jpgAbraham Cohen, dans sa synthèse du Talmud, écrivait: À l’inverse des autres peuples antiques qui plaçaient leur âge d’or dans la nuit du plus lointain passé, les Juifs l’attendaient dans l’avenir. À maintes reprises, les prophètes d’Israël font allusion aux derniers jours, qui verront la grandeur nationale atteindre son apogée. Cette espérance s’implanta, toujours plus profonde, dans l’esprit du peuple; non seulement elle alla s’intensifiant, mais avec le temps se multiplièrent aussi les merveilles qui devaient en manifester la réalisation dans le monde. L’avenir glorieux gravitait autour de la personne d’un machiakh, oint, que Dieu enverrait présider à l’inauguration de l’ère nouvelle et miraculeuse. 
 
Ce messie devait être un homme, et certains rabbins affirmaient qu’il ne viendrait que si le peuple se conduisait bien. L’imagination ne connaissait plus de bornes quand elle essayait de contempler le monde tel qu’il apparaîtrait transformé par le Messie. La fécondité de la nature prendra des proportions inouïes, dit encore Abraham Cohen: par exemple, les arbres fleuriront et fructifieront tous les deux mois; en outre, la Lune brillera comme le Soleil, et le Soleil brillera sept fois plus qu’à présent; tout homme malade sera guéri par le Soleil sur ordre du Messie, ou par la source d’eau courante suscitée à Jérusalem; toutes les villes ruinées seront rebâties, même Sodome et Gomorrhe; Jérusalem le sera avec des pierres précieuses. Le bonheur, la paix seront infinis. Tous les peuples envieront Israël. Les morts qui en sont dignes alors seront ressuscités. 
 
Néanmoins, dit encore notre auteur, il semble qu’une réaction se soit produite contre tous ces rêves d’avenir; parfois on nous déclare que le Messie se bornera à libérer Israël de ses oppresseurs. Le merveilleux ne devait pas y être projeté; l’homme devait lui-même être attentif à ses malheurs et soigner ses maladies et son agriculture par ses propres forces. Le point de vue pouvait être plus réaliste. Abraham Cohen semble approuver cette modération.
 
Or, j’ai le sentiment que la science-fiction s’est souvent nourrie, plus ou moins consciemment, de cette attente de temps merveilleux à venir. D’origine populaire, elle a globalement laissé libre cours à l’imagination, sans se référer à l’autorité des rabbins. Isaac Asimov, par exemple, se disait athée.
fe00c27a02a052e12f6a6110.L.jpgPourtant, j’ai souvent pensé que nombre de ses visions s’appuyaient obscurément sur le folklore juif: son robot qui, dans Prelude to Foundation, conserve, par-delà les siècles, l’essence du patrimoine humain, et permet à chaque génération, si elle le désire, d’accéder à la connaissance, rappelle à la fois les Elfes de Tolkien, qui vivent plusieurs milliers d’années et sont en lien avec la source secrète de la vie, et le Golem, créé par la science des hommes. Même le fond moral est assumé, puisque le désir d’accéder à la connaissance et de poursuivre l’Évolution repose entièrement sur la liberté, dit Asimov.
 
Ce qui est remarquable est cette projection du désir vers l’âge d’or promis. Cette orientation particulière de la sensibilité juive a été certainement introduite dans le christianisme, qui imaginait également une Jérusalem céleste; mais les chrétiens, souvent issus d’autres peuples, et marqués par les Esséniens, ont tendu à avoir de cet avenir une vision plus mystique, plus abstraite, plus diffuse, et la cité de Dieu était placée par eux plutôt dans le ciel. L’idée d’autres planètes, perçues dans leur dimension physique, semblait pouvoir unir les deux tendances profondes, mais il reste indéniable que les chrétiens avaient de la vie future une perception moins liée aux images terrestres: elle était moins précise. Il est remarquable, à cet égard, qu’Asimov ait toujours conservé, lorsqu’il regardait vers l’avenir, et concevait des empires galactiques, un réalisme de principe qui à mes yeux rend ses tableaux supérieurs à la plupart de ceux de ses contemporains. Arthur C. Clarke, Frank Herbert, Michel Jeury imaginaient l’avenir d’une façon plus folle, plus démesurée, comme si, en dehors de tout repère historique, de toute trace du passé, la vision devait se disperser, et se charger de mysticisme. Le réflexe était présent.
 
Chez Olaf Stapledon, à vrai dire, on parvient à des imaginations plus grandioses que chez Asimov, et pourtant, selon moi, on demeure dans une grande clarté, une grande précision. Peut-être faut-il l’attribuer à l’héritage protestant, également présent chez Lovecraft, lui aussi très clair: le rationalisme,
dès qu’il s’agissait de l’attente des temps futurs, était plus grand chez les Réformateurs que dans la 0030272001206311963.jpgthéologie catholique - qui héritait certainement du vieil Orient, de l’ancienne Perse. Calvin était tourné vers le perfectionnement de la Cité, ce qui lui valut les éloges de Rousseau.
 
L’esprit romain était rationaliste, aussi. Mais, comme le dit Abraham Cohen, il était tourné vers le passé: l’âge d’or y était refoulé. On se contentait, par pragmatisme, de l’accorder avec l’histoire, en prenant pour modèle Auguste! Les Juifs, eux, parvenaient à placer la clarté intérieure dans une perspective eschatologique. On pourrait presque y retrouver la différence entre le réalisme latin et la science-fiction. Car même lorsque, pour le futur, on s’efforce de réfréner l’ardeur des poètes, en ne parlant que de libération de l’humanité, et en refusant le merveilleux excessif, on demeure dans la science-fiction; on n’entre pas dans le pur naturalisme.
 
L’importance de la tradition juive pour la culture moderne est en tout cas indéniable.

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