30/12/2013

Mythologie du couple

986885.jpgVâtsyâyana, dans son Traité de l’Amour, affirme que l’amour vrai, l’union intime, peut être créé de deux manières: soit par le haut, à partir des pensées échangées par les amants, soit par le bas, à partir de leurs relations sexuelles. Mais en aucun cas cela ne va de soi: cela ne naît pas forcément. Les pensées, d’une part, l’acte, d’autre part, doivent avoir des qualités particulières, émanées de la citoyenneté céleste. Car dans l’Inde primitive, être un digne membre de la cité terrestre était l’être aussi au regard de son pendant divin.
 
Or, lorsqu’il s’agit des pensées, il ne suffit pas de converser agréablement selon des critères intellectuels. En réalité, les idées ne doivent pas recevoir une approbation formelle des deux amants, mais susciter des émotions communes: ce n’est pas la même chose. Lorsqu’on veut s’accorder sur les idées, on se réfère à ce qu’on ressent comme étant obligatoire de penser, et on se dit que l’autre est conforme à l’idéal qu’on s’est formé, s’il suit effectivement ces idées. Mais en réalité, pour ce qui est du vrai sentiment d’amour, cela n’a que peu de valeur. Car ce qui compte, au sein d’un couple, est l’instauration d’une sorte de mythologie: des références communes qui ne le soient pas avec le reste de la société, mais qui soient spéciales. Si, de fait, on se conforme à une communauté, dans ses idées, l’autre peut être changé à tout moment avec les autres membres de cette communauté, et cela n’est pas ressenti comme lié à un couple. Celui-ci doit être, en quelque sorte, individualiste.
 
Or, dans les faits, beaucoup de gens préfèrent partager leurs pensées avec la société en général qu’avec leur conjoint en particulier. Le culte du corps social est plus prégnant que celui du couple. C’est la raison pour laquelle, notamment dans les sociétés collectivistes, ou soumises à des États centralisés et unitaires, l’amour durable au sein d’un couple est difficile à trouver, et est remplacé par des relations se succédant mécaniquement l’une à l’autre.
 
Pour réellement entretenir l’amour, il faut que les pensées soient liées à des images fortes, à un cycle RamaSitaSurya-21etoa3.jpgde légendes, pour ainsi dire. Le couple doit en quelque sorte adorer les mêmes dieux, et qu’ils lui soient propres. Bien loin d’être comprise, cette règle est souvent combattue par la peur de se retrouver enfermé dans la relation de couple, dans l’amour qui submerge; l’on préfère se lier aux fétiches de la société prise globalement, les pensant plus aptes à émanciper.
 
Pourtant, Teilhard de Chardin disait qu’il était impossible qu’une société réellement libre et unie se crée si elle n’a pas commencé par s’appuyer sur de tels couples, partageant en quelque sorte la même mythologie. La société de l’avenir partira forcément de couples qui ont su s’assumer personnellement face au reste du monde et qui se sont liés librement à d’autres couples ayant accompli le même travail.
 
Quant à l’autre voie, celle de l’amour qui se développe à partir des relations physiques, je l’ai déjà évoquée. Mais je ferai le lien avec l’idée de la mythologie du couple en rappelant que, selon Vâtsyâyâna, cela passe par des prémices qui postulent que l’amour est une entité spirituelle dont l’action dépend des phases de la Lune: ses flèches de fleur viennent se ficher sur telle ou telle partie du corps de la femme, selon les périodes, et il est du ressort de l’homme de les discerner et de les honorer de la main et des lèvres. Comme, d’un autre côté, chaque corps est différent, et que chaque femme a son propre visage, c’est justement par là que peut commencer une mythologie du couple, le modèle céleste d’après lequel s’est formé le beau corps de la femme qu’on a épousée étant précisément l’idéale image à laquelle on reconnaît le bon ange ou la pelagio-palagi-the-nuptials-of-cupid-and-psyche.jpgbonne fée du couple, ce qui l’unit intérieurement, spirituellement. Ainsi, tout se recoupe. Honorer le corps de l’épouse n’est rien d’autre que renvoyer à cet esprit du couple qui trône au ciel et vit parmi les astres, et d’après le corps duquel fut fait celui de la femme. Quant à celle-ci, en recevant ces honneurs, elle procède à la façon des Vestales, entretenant le feu de la Cité et ne se vouant qu’à lui. Paradoxalement, le mariage idéal renoue ainsi avec la virginité.
 
Or, cet être enchanté qui protège le couple depuis le monde spirituel peut lui-même être sujet à des aventures, et susciter des phénomènes dans l’univers, voire donner naissance à des figures héroïques, insérées dans le devenir des peuples, et c’est ainsi que la mythologie du couple peut s’étoffer et se relier avec des pensées plus générales. Elle peut avoir une substance morale, un pôle philosophique et conceptuel. Mais c’est à condition de s’arracher, d’une part à ce qui est imposé par la société pour s’aménager un jardin spirituel commun, d’autre part à la vision ordinaire, dominée par le matérialisme, de l’amour physique.
 
Seule la mythologie, en bref, sauvera le couple.

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