22/12/2013

Une visite d’Angkor (III): temples sacrés

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Dans le dernier épisode de ce récit de voyage, je disais avoir pénétré l’enceinte sacrée d’Angkor Vat.
 
Je montai bientôt les marches de l’ultime seuil - le sommet de la tour centrale. Raides et abruptes, volontiers faisaient-elles peur aux touristes. Mais tout en haut, à la pointe de la tour, quelle merveille, encore! Car là, en un carré incroyable, quatre autels sublimes montraient le dieu Vishnou sortant du mur, au sein d’un encadrement figurant une porte: il levait une main, invitant à le rejoindre - et mille versets de la Bhagavad-Gîta me revinrent en mémoire: ils traversaient ma pensée à la façon de foudres, et voici! leur tonnerre résonna bruyamment en moi.
 
Le dieu était vaguement rouge, et j’étais ébloui: il me semblait vraiment franchir le seuil de la matière - s’imprimant dans la pierre comme s’il ne s’agissait que d’un voile; ainsi glorieusement se manifestait-il!
 
Au-dessous, une statue de Vishnou couché, méditant sur les mondes - rêvant au sein de l’éternité -, rappelait le lien étroit qui existe entre le dieu bleu et le Bouddha, fréquemment représenté de cette façon, lorsqu’on veut montrer la sérénité qu’il eut avant sa mort. Car le Bouddha se confond avec Indra, mais celui-ci est une img_5841.jpgémanation de Vishnou, son représentant parmi les anges de la quatrième sphère céleste. Une fois de plus je fus bouleversé, et d’émotion les larmes me montèrent aux yeux.
 
Le culte se perpétuait, en ces lieux: des tissus jaunes, de l’encens, des fleurs, empêchaient que cette beauté antique ne devînt une pièce de musée - maintenaient vivante la religion du dieu éternel! Mais qu’y avait-il de l’autre côté de ce pilier central dont les quatre faces laissaient sortir une image d’un dieu? On devinait du feu - une lumière infinie, - et on imaginait de fabuleux jardins, un éther rempli de formes colorées, claires, sublimes, un séjour idéal, divin!
 
L’arche sous laquelle passait le dieu pour venir jusqu’aux hommes avait par contrecoup quelque chose de fascinant et d’épouvantable à la fois; et je la regardai avec un respect mêlé d’émerveillement et de crainte! Qui peut se croire digne de franchir un tel seuil? Ne dit-on pas qu’il anéantit en un clin d’œil ceux qui s’y aventurent imprudemment? Il est fatidique: tous ne peuvent pas l’approcher. Avant d’oser le faire, combien de mérites ne faut-il pas acquérir!
 
Après la visite d’Angkor Vat, je m’en fus vers Angkor Thom, cité construite postérieurement à Angkor Vat et contemporaine, dit-on, de la conversion du roi au bouddhisme Mâhâyana. Angkor Thom était, au quatorzième siècle, la capitale régnante à l’époque de la visite du Chinois Zhou Daguan, qui a laissé un récit de voyage, une description. Ce qu’on voit s’enrichit de ce qu’on peut lire.
 
Naturellement, le plus frappant, dans cet ensemble d’Angkor Thom, est le célèbre Bayon, avec ses
colonnes ceintes de quatre têtes divines, regardant dans les quatre directions de l’espace et munies d’un sourire délicat et mystérieux, d’yeux en amande d’une forme parfaite, de couronnes flamboyantes! Car même si elles sont de pierre, on y décèle l’intention du sculpteur, et les trous qui sศักดินา-Angkor-Thom.jpgervaient à placer des pierreries. Leur nombre, leur taille, leur majesté, rendent l’endroit particulièrement impressionnant: elles sont comme des sentinelles qui ne meurent pas, et ne pourront jamais mourir. Dans le corps même de l’édifice, une statue de Bouddha maintient la ferveur religieuse: on la vénère encore. Le Bayon est comme le souvenir d’une assemblée d’immortels - de géants.
 
Je me dirigeai ensuite vers l’ancien palais du roi, Phimeanakas, c’est à dire Tour d’or: car au sommet de la pyramide que ce palais constitue, se dressait autrefois, dit-on, une telle tour, dans laquelle dormait prince durant la première partie de la nuit. Là, dit Zhou Daguan, il rencontrait l’esprit du Nâga, le roi-serpent, maître de la terre, et qui bientôt prenait pour lui la forme d’une femme d’une éclatante beauté; alors le roi s’unissait intimement à elle, répétant l’acte mystique par lequel la lignée royale avait été créée, par l’uphimeanakas.jpgnion d’un brahmane et de la fille du roi des Nâgas. Par ce biais il fusionnait avec l’esprit divin du royaume, son ange; et ainsi attirait-il sur le pays la bienveillance des dieux, qui lisaient dans son âme ce dont le peuple avait besoin. 
 
Lui-même, s’en trouvant éclairé, jugeait ensuite des choses avec sagesse.
 
Je suis monté au sommet de la pyramide, malgré l’usure des marches et la roideur de la pente - malgré, aussi, l’écrasante chaleur, l’ardent soleil.
 
La vue était belle; le souvenir du temps passé, comme d’habitude, émouvant. Une porte vide, un chambranle sans battant se tenait encore dans ce sommet, comme un seuil vers l’infini; j’en passai le seuil, songeant au film The Tree of Life, de Terrence Malick, qui représentait, par une telle porte vide, ldesert_door.jpge passage vers le monde des âmes: son personnage, guidé par son ange qui a la forme d’une jeune femme aux longs voiles - d’une fée -, me semblait en ce moment être moi-même! À mes côtés, brièvement, je vis un être d’une grande beauté; mais il s’effaça quand je tournai le regard vers lui.
 
Je dus redescendre; hélas, le palais n’était plus qu’une ruine, et la passerelle à présent manquait, qui pouvait m’emmener dans le royaume divin, m’unir aux anges! Et puis n’eût-il pas fallu, comme le roi ancien, attendre que vînt le soir, et que la lune se levât? Or, il n’était que matin.
 
La suite de ma visite sera racontée une autre fois, néanmoins.

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