28/11/2013

Une visite d’Angkor (II): Angkor Vat

botangkorwatsunsetlg.jpegAngkor Vat est la plus belle partie d’Angkor, de l’aveu de tous. Ce temple construit par le roi Suryavarman II au douzième siècle donne le sentiment étrange d’un empire glorieux et fabuleux dans la jungle tropicale, créant une atmosphère de légende. J’eus aussitôt l’idée qu’il était comparable aux temples de l’ancienne Grèce, aux pyramides d’Égypte: traces d’un monde mythique, autant dédié aux dieux qu’aux hommes! Entrant dans l’enceinte, il me parut que je découvrais un sanctuaire sacré - au sein duquel quelque chose de fondamental me serait révélé. L’allée longue et large, bordée de Nâgas saisis dans la pierre, à la façon d’esprits soumis à la volonté royale, laissait tout le temps nécessaire à la contemplation des trois tours qu’on eût dites sœurs - et dont la pointe me sembla être comme le cheveu dont François de Sales disait qu’il baignait dans la lumière divine, par delà le crâne qui contenait la conscience. Par un tel cheveu, la divinité se saisit d’Habacuc, lorsqu’elle voulut lui donner la vision du destin d’Israël! 
 
Le corps de la tour eût pu contenir un visage: cela ne m’eût pas surpris. Mais les siècles l'avaient Naga serpent angkor wat cambodia-2.jpgeffacé: le masque en était tombé; à présent, il était obscur, sourd, impénétrable.
 
La longue allée me rappela ce que j’avais appris des églises baroques: les colonnes rythment le pas et le regard pour l’amener vers le chœur, dont le retable est la porte du monde divin, et au sein duquel s’accomplit le mystère du passage des mondes. Car de petits temples qui pouvaient être en même temps des loges de gardiens étaient placés régulièrement de l’autre côté de la rambarde, en contrebas, et la régularité de leur forme et de leur disposition les un vis-à-vis des autres était remarquable: les secrets de la géométrie étaient parfaitement maîtrisés par les bâtisseurs, comme si cette cité sainte était faite pour refléter la perfection du ciel, pour matérialiser la cité lumineuse d’Indra! 
 
Je crois d’ailleurs que cela ne laisse pas d’être le cas: tout à Angkor était censé vêtir de pierre une cité des anges déposée en ces lieux bénis: le tissu de lumière dans lequel vivent les êtres divins devait s’y cristalliser. Le plus étonnant est que cela ne paraît en rien avoir été la simple rêverie d’un peuple irrationnel: bien au contraire, l’intelligence des constructions donnait le sentiment que le but avait été totalement atteint, et qu’on marchait dans le reflet mystérieux d’un lieu cité situé au-delà des étoiles. L’âme, en suivant cette grande allée, cheminait vers la Vérité!
 
Bientôt nous franchîmes le premier seuil: la porte d’Angkor Vat, tel un arc creusé dans sa muraille. Sous le pgrande-fresque-de-bas-reliefs-dans-angkor-vat_photos4_36_354_3536_353553_full.jpgortique s’étalaient des épisodes finement gravés du Mahâbhârata; les figures étaient si nobles! si belles! Je fus profondément ému. L’épopée semblait s’insérer dans les formes ordinaires de la vie ancienne; c’en était d’autant plus émouvant: cela semblait pleinement vivant, original, mêlé à l’histoire, comme si le douzième siècle avait vu se mêler les mortels, les héros, les dieux!
 
Je me souvenais des frontons de temples antiques vus en Grèce, et qui représentaient, en ensembles de statues, des épisodes de l’Iliade, ou bien la guerre entre les dieux et les géants; la ressemblance était frappante. J’avais tellement de chance, de voir une telle merveille!
 
J’eus alors la révélation qu’Angkor Vat était avant tout un édifice destiné à représenter dans l’architecture la Bhagavad-Gîta. La suite devait me le confirmer.
 
Nous continuâmes à parcourir le sanctuaire, et j’admirai les mille figures d’Apsaras - danseuses
célestes de la cour d’Indra, fées de l’air! Leur présence constante sur les parois des sanctuaires dévoile la apsara-angkor-vat.jpgvolonté des bâtisseurs de mettre les murs sous leur protection, de placer les assises physiques du temple dans le rayonnement céleste; car, voici! ces déesses sont semblables aux anges que les cathédrales italiennes contiennent en nombre vertigineux: sanctifiant les endroits de la Terre qu’elles touchent, elles sont aussi les Grâces dont les Anciens disaient Vénus entourée. Leur sensualité rappelle seulement que les sens, en Orient, ne sont que le bas de l’âme: ils ne sont pas coupés de la partie haute. S’il y a bien une hiérarchie, elle est fluide; il n’y a pas d’oppositions radicales.
 
La suite de cette visite néanmoins ne pourra être racontée qu’un autre jour; ce texte commence à être long.

20/11/2013

L’appel aux fées de l’Elfe Jaune (Momulk)

2931966-earth2_mister_miracle.jpgLors du dernier épisode de cette étonnante série, nous avons laissé le super-héros nommé l’Elfe Jaune au moment où les mains de Momulk s’apprêtaient à le saisir et à l’écraser - alors qu’il n’en pouvait plus de fuir, sa vigueur étant trop ténue, face à celle du monstre!
 
Or savait-il qu’il ne pouvait compter sur Captain Savoy, son maître, son ami; - car il était pris par d’autres affaires, d’autres batailles. D’ailleurs, ne l’avait-il pas laissé devant son destin, ne l’avait-il pas à cet égard prévenu? Lorsqu’il lui avait confié sa mission, il le lui avait dit: à lui seul de l’accomplir cette fois; il était mûr, et il avait vu qu’il s’en sortirait. Car Captain Savoy, qui l’ignore? était doué de prescience.
 
Mais l’Elfe Jaune ne voyait pas du tout d’issue, si ce n’est en demandant l’aide d’autres êtres à demi divins, avec lesquels il était lié d’une autre manière: ses dons l’avaient, en effet, apparenté à des Immortels de la Terre, moins grandioses que ceux fréquentés par Captain Savoy sur l’arc de la Lune, mais de la même famille, de la même race. Ils en étaient une branche détachée qui avait choisi de demeurer sur Terre, et qui avait tissé un charme magique pour se protéger de ses effluves mortels. Dans ce cercle enchanté qui était leur royaume, ils avaient bâti une cité fabuleuse, qui brillait de mille feux, et qui avait fait croire à nombre d’hommes qu’elle recelait un immense trésor. Là en tout cas le temps passait cent fois plus lentement que parmi les simples mortels, et les enchantements qui y avaient été tissés faisaient dire aux anciens bergers qu’il s’agissait du pays des fées de Vouan.
 
tn_4001_list_547956-adam-warlock-super-1353923259.jpgOr, le disciple de Captain Savoy avait été métamorphosé par une puissance céleste: jadis, il n’avait été qu'un homme; désormais, il était un elfe - était devenu comparable par sa nature aux Fées. Un charme était également tissé autour de lui qui jusqu’à un certain point le protégeait des affres du Temps. Cela était advenu à la suite de l’initiation que lui avait fait suivre Captain Savoy, et quand il avait été jugé prêt, une entité cosmique avait surgi, et l’avait transformé, le couvrant d’une grâce lumineuse qui avait fait de lui l’Elfe Jaune. Il s’agissait d’un ange porteur de la force des dieux!
 
Sachez-le, ces êtres dits fées n’étaient pas, comme on croit souvent, tous des femmes; mais de fières guerrières habitaient parmi eux, et elles tendaient l’emporter sur les hommes. Adoratrices de la Lune, jadis appelées prêtresses de Diane, elles avaient une grande vénération pour Adalïn, fille d’Ordolün et propre épouse de Captain Savoy; parmi elles régnait, au nom de cette princesse céleste, qui l’avait nommée pour la représenter parmi ses sœurs, une dame nommée Amariel - preuse entre les preuses parmi les immortels de la Terre!
 
Depuis sa métamorphose, l’Elfe Jaune sentait toujours leur présence, quand elle était proche: il n’avait pas besoin de les voir, ou de les entendre. Il avait reçu cette grâce.
 
Il les connaissait, les ayant déjà rencontrées une fois en compagnie de Captain Savoy et de quelques autres de ses disciples - dont la fameuse Amazone Céleste, la plus valeureuse d’entre les élèves féminins du Héros.
 
L’Elfe Jaune se souvenait bien d’elle: elle avait été si heureuse, de rencontrer ce jour-là de vaillantes guerrières, dignes d’elle! Elle l’avait pris comme une récompense, et avait chevauché en leur compagnie pour les chasses aux monstres auxquelles elles s’adonnaient: ainsi avait-elle appris son art 625955-gladiator02.jpgd’héroïne!
 
Or, à présent, l’Elfe percevait justement l’éclat de ces filles d’or: il luisait entre les arbres, au loin; et comme il avait besoin d’elles - qu’il était sur le point de mourir, écrasé par les mains de Momulk comme par un étau cosmique -, il les appela, sous la forme d’une prière ailée, d’une pensée qu’il vit distinctement s’élever dans les airs - et qui était pareille à une flamme. Arrachée à son panache, elle avait désormais une existence propre - et sa volonté la portait vers les fées!
 
Leur parviendrait-elle? La liraient-elles? Leur écrirait-elle en lettres de feu le message qu’il voulait leur porter?
 
En principe, il devait en être ainsi; mais c’était la première fois que l’Elfe Jaune usait de ce moyen pour les requérir: d’ordinaire, il laissait faire Captain Savoy - dont la voix, en vérité, portait à des milliers de lieues, et traversait les mondes!
 
Si elles l’avaient ouï, elles n’en manifestaient pour l’instant aucune marque; l’Elfe Jaune demeurait seul face au monstre.
 
Et soudain, celui-ci, après l’avoir longuement poursuivi, put le saisir par le bras gauche! Aussitôt, l’Elfe se retourna et donna le plus vaillant coup de poing qu’il était en mesure de donner. 
 
La créature verte trembla, vacilla, et le sol sous ses pieds se fissura: le choc avait été monumental! Ce poing l’avait heurté tel un marteau.
 
Mais le répit fut bref; il lança aussitôt sa main droite autour du cou de l’Elfe, cherchant à le briser.
Un éclair jaillit, suivi d’un tonnerre, et le monstre vit, à sa grande surprise, une pointe de lance d’or jaillir de son épaule: on la lui avait plantée dans le corps par derrière.
 
C’était Amariel elle-même, reine des fées du mont Vouan, qui avait enfoncé de toute sa force son javelot enchanté à cet endroit, afin de le bloquer. Et ce que la reine manquait en vigueur, elle y avait suppléé par la précision de son coup, placé juste sous l’omoplate, de façon à ne rencontrer aucun os, ce qui lui avait été permis également par la finesse de son arme.
 
Momulk lâcha l’Elfe, et ce qui s’ensuivit sera dit une autre fois.

12/11/2013

L'âme des plantes

the-iris-garden-at-giverny-1900.jpgOn pense souvent très important de connaître le nom des plantes, et on a sans doute raison, mais on commet fréquemment l’erreur, alors, de croire que cela permet aussi de connaître les plantes mêmes. Si on y réfléchit, on se rend compte que cela ne permet de connaître que la langue qu’on parle, et l’usage créé par autrui. Le romantisme a développé, surtout en Allemagne, une science particulière, consistant à entrer dans l’âme des choses. Cela seul permettait de les connaître, pensait-on: leurs noms, et même ce en quoi elles se distinguaient les unes les autres, ne faisaient qu’effleurer leur véritable nature.
 
Comment, néanmoins, les connaître réellement? Est-ce en les analysant? Pas davantage: Goethe le contestait formellement. Les parties minimes, les atomes de plantes ne disent somme toute rien de plus sur la plante que l’ensemble de celle-ci.
 
Pour connaître véritablement un arbre, dirait le poète qui veut dépasser le subjectivisme pour faire de sa démarche propre une science, il faut appréhender sa personnalité: car il en a une. De fait, une statue, par exemple, livre par sa forme la personnalité cachée de son sujet: les Grecs estimaient qu’en donnant une forme effilée et gracieuse à Apollon, on donnait à voir l’âme des rayons du soleil; on la manifestait. Le poète sera donc incité à faire de même avec les arbres. Or, ils s’appréhendent essentiellement par la forme de leurs feuilles, de leurs fleurs, de leurs fruits.
 
La feuille du châtaignier, par exemple, est large mais hérissée de piquants, la bogue du fruit également. Le noyer a des feuilles également larges, mais aux contours arrondis et épanouis. Le chêne a des feuilles petites mais aux contours irréguliers et ondoyants. Et ainsi de suite. Cela doit permettre à l’être doué d’imagination et de sensibilité de pénétrer la nature profonde de chaque sorte d’arbre.
 
Car si on se concentre intérieurement sur ces formes comme on le ferait devant une sculpture, on peut elves.jpgvoir se dessiner en soi, j’en suis persuadé, le caractère spécifique de l’arbre - sa personnalité. C’est alors qu’on le connaît véritablement. Peu importe ensuite le nom qu’on lui donne: on peut même lui en inventer un, si sa résonance correspond à ce qu’on ressent face à la forme de ses éléments; car un mot, constitué de voyelles qui parlent au sentiment, et de consonnes qui parlent à la sensation, a aussi une âme.
 
Dès lors, comme suscité par ce nom nouveau, qui constitue comme un charme magique d’invocation, le poète apercevra, sous les frondaisons, ou bien au milieu du feuillage, ce que les anciens appelaient une fée - un esprit: car l’imagination de l’être humain, en réalité toujours active, donne à voir l’âme par la seule forme qui lui paraît spontanément en posséder une: celle de l’homme. Ainsi, je crois, est née la mythologie des arbres et celle des êtres enchantés des aïeux, avec leurs nymphes, leurs dryades, leurs elfes! Des anges, des dieux furent même mis parmi les branches…
 
Or, celui qui s’habitue à ce genre d’images s’aperçoit, par surcroît, qu’elles diffèrent selon les essences. De la même façon que les dieux de l’Olympe ont des visages et des parures différents, de même, ce peuple d’immortels, pour ainsi dire, peut se distinguer selon ses groupes…
 
Une hiérarchie, même, peut s’établir: le chêne souvent fut regardé comme particulièrement en lien avec les puissances d’en haut. Les Grecs le vénéraient à Dodone: il rendait des oracles; et saint Louis sous son ombre rendait la justice.
 
Les nymphes avaient un visage distinct selon les arbres qu’elles protégeaient - mais elles avaient aussi une dignité variable. Tout dans le monde était empreint de vie morale.