27/10/2013

Saint Louis et le pays des songes

250px-Wei_Tuo_Bodhisattva-wt14.jpgDans le dernier épisode de cette singulière série, nous avons laissé le roi saint Louis et ses six compagnons vaillants au moment où, emmenés par un être de lumière qu’ils prirent d’abord pour saint Germain d’Auxerre, ils s’étaient retrouvés à la porte du plus merveilleux des pays. Or le temps est-il venu d’en faire la description.
 
Tout y luisait, et si rien dans les formes ne différait de ce qu’on connaît dans le monde mortel, tout était plus pur, plus coloré, plus vivant. Des nappes de brume mauve flottaient au-dessus de combes bleues et des lacs verts charriaient des perles blanches. Les formes n’étaient jamais autrement que douces et avenantes; nul angle aigu ou ligne trop droite ne heurtait l’œil. Tout semblait accessible aisément, et dans le même temps tout semblait proche des étoiles, de la lune, du soleil - qui, curieusement, brillaient ensemble dans le ciel. On eût cru qu’en montant sur les marronniers qui parsemaient la prairie, on eût pu les toucher - voire s’en saisir.
 
Le ciel paraissait fait d’une substance palpable, comme s’il eût été un plafond - ou le plancher d’un immense palais divin. L’idée qu’il était tel, et qu’avaient les anciens, ne parut jamais aussi vraie aux sept preux de France qu’en ce jour - même s’ils ne virent, dans les faits, aucun dieu, aucun être sublime fouler du pied les astres qui luisaient au-dessus de leurs yeux, ou alors les disperser de son majestueux pas! Tout au plus aperçurent-ils comme un vaisseau glissant sur les ondes dans lesquelles les étoiles semblaient flotter, et qui, pareil à de l’or, laissait derrière lui un sillon éclatant. Mais ce fut bref, et tel qu’un éclair: le passage divin, s’il avait eu lieu, avait été des plus furtifs; il n’avait fait qu’effleurer leur regard. Aussi bien, cela eût pu n’être qu’une étoile filante parmi les astres fixes!
 
Or, peut-être en sauraient-ils davantage incessamment. Car l’être lumineux qu’ils avaient cru être l’immortel Germain les entraîna bientôt au travers de chemins semés de pierres précieuses, qui étaient les véritables dalles menant au palais d’un roi. Lorsqu’ils virent celui-ci, les sept crurent se trouver devant le modèle de tous les palais du monde; sa asgard.pngforme ne saurait en être redite: elle était au-delà de toute parole mortelle; aucune langue terrestre ne pourrait en donner une idée convenable!
 
Elle ne répondait, de fait, à aucune loi connue, qu’on eût utilisée en architecture: la géométrie était défiée, et l’entrelacement des angles, des plans, des lignes, en est indescriptible. Et pourtant, rien ne paraissait plus équilibré, plus harmonieux, et un air de majesté s’en exhalait: il était couronné d’un nimbe glorieux, entouré d’une clarté qui donnait le sentiment qu’une étoile avait été capturée et placée à l’intérieur, comme cristallisée par les mages qui avaient érigé ce bâtiment, et qu’elle rayonnait de toutes les ouvertures - et même à travers les murs, qui en étaient rendus diaphanes. De cette sorte, le palais, qui était énorme, ressemblait à une montagne de cristal, mais quelque chose disait immédiatement qu’il avait été créé de façon délibérée - et non par des forces aveugles.
 
Quand ils arrivèrent devant sa porte immense, elle s’ouvrit devant eux; elle était à deux battants. Un garde apparut, qui portait une armure resplendissante. Il les regarda de ses yeux perçants, sans dire mot, et les laissa passer.
 
Ils entrèrent sous la voûte ornée de diamants, et suivirent une piste constellée de saphirs brillants, dans l’obscurité. Puis ils parvinrent à une cour dans laquelle il leur fut demandé, par des êtres au regard étrange, et aux cheveux parsemés d’éclats d’astres, de descendre de cheval et de laisser celui-ci derrière eux, à leur charge et à leurs soins; et quand Simon de Nesle demanda si leurs fiers coursiers seraient bien traités, ils sourirent, et lui dirent de ne s’inquiéter nullement; mais Louis de France pensa que ce sourire était inhabituel, et douta: n’avait-il pas été destiné à se moquer d’eux, ne cachait-il pas quelque intention malveillante? Mais il était trop tard pour y remédier en quoi que ce fût; déjà il voyait autour d’eux plusieurs chevaliers vaillamment armés, ceints de cottes de maille luisantes, protégés par de larges pans de métal argenté et lamé d’or, et semblant nobles et farouches: nulle issue n’était plus possible, s’il s’avérait que ce fût là des ennemis, et qu’il avait été trompé - s’il s’avérait qu’ils n’étaient que des démons, des anges rebelles qui s’étaient installés aux confins de la forêt de Vincennes et s’étaient fait passer pour des anges aux intentions louables pour mieux l’induire en erreur et s’emparer de son royaume!
 
Mais ce qu’il en est sera dit une fois prochaine.

19/10/2013

Du phénomène à l’absolu, le pont Bifrost

7352_-_Milano_-_San_Simpliciano_-_Affresco_del_Bergognone_nel_catino_absidale_-_Foto_Giovanni_Dall'Orto_-_25-mar-2007 (1).jpgConsidérer, comme on le fait souvent, que la pensée est forcément exclue de la sphère divine revient à créer entre cette dernière et l’humanité un fossé infranchissable. Tout ce qui est saisi dans la matière en devient, par essence, rejeté de la bénédiction céleste. Or, cette opposition radicale entre les mondes a un profond rapport, en réalité, avec le manichéisme - et s’accorde avec le matérialisme, puisque le monde auquel on peut penser et qu’on peut observer est admis comme n’ayant d’autre ressort que les propriétés constantes de la matière. Le manichéisme et le matérialisme ont partie liée; saint Augustin l’avait pressenti.
 
Une telle conception du monde, je crois, contredit profondément le christianisme traditionnel. Dans celui-ci, le lien entre le haut et le bas, pour ainsi dire, est établi par Jésus-Christ, à la fois homme de chair et entité divine, être glorieux. Il permet d’accéder au domaine spirituel par la conscience de l’homme inséré dans le monde sensible, puisque dans sa forme d’homme transfiguré, disait saint Paul, il était au-dessus des anges. Ceux-ci en deviennent accessibles à la pensée, du moment que celle-ci a été sublimée par l’amour, par la foi. Il devient autorisé de détailler leur hiérarchie et de l’expliquer, comme le fit saint Denys, qui passait justement pour un disciple de saint Paul.
 
J. R. R. Tolkien avait saisi cette idée: pour lui, la mythologie qui entre dans le monde divin et y meut la helene-glorifee-1897.jpgpensée était représentée idéalement par l’Évangile, qui unifiait le mythe et l’histoire: il en faisait le parangon des conte de fées.
 
L’idée de l’abîme entre une divinité absolue et le monde phénoménal est plutôt, me semble-t-il, issue de l’ancienne Rome: d’un côté, il y avait le dieu abstrait des Stoïciens, incompréhensible et mystérieux, de l’autre, les divinités secondes, pures illusions mais que, à la suite de Platon, on pouvait assimiler aux concepts, notamment ceux qui s’efforçaient de décrire la nature, de faire apparaître ses lois: les dieux de l’Olympe en devenaient de simples forces élémentaires, éventuellement manifestées chez des hommes sublimés, transformés en immortels par la voix populaire. La rupture entre la Rome philosophique, ou historique, et la Rome poétique, l’idée de Cicéron selon laquelle il existe deux logiques, l’historique et la mythologique, qui sont parallèles et différentes, est propre au paganisme occidental; le christianisme, en mêlant les plans, en les unifiant par Jésus-Christ, à la fois homme et dieu, a tenté de résoudre le problème représenté par cette cassure - de réparer le pont brisé qui à l’origine reliait Midgard à Asgard, pour ainsi dire.
 
Or, à l’époque moderne, le romantisme a renoué avec cette ambition, de nouveau rompue dans son élan par le rationalisme, et, au-delà, par la Renaissance et le schisme entre la science et la religion. Cette fois, l’art devait unir les deux pôles, en créant des figures divines à partir de formes terrestres, ou des formes terrestres suffisamment pures pour être assimilées à la divinité. La mythologie devait renaître de ses cendres, et Schlegel et Novalis savaient parfaitement que le christianisme s’accordait avec leur vision des choses, qu155914_505860999445011_1302043126_n.jpgoiqu’il s’agît du christianisme médiéval, et non pas de celui de Luther, de Calvin ou de Bossuet.
 
Cependant, le dieu absolu et abstrait demeurait dans la vie intellectuelle occidentale. On ne faisait pas comme les sages du bouddhisme selon Blavatsky, qui concevaient bien une telle entité absolue, mais disaient qu’on ne pouvait rien en savoir, donc qu’il était vain d’en parler: la théologie essayait de définir cet absolu, et le rationalisme refusait de regarder autre chose que les phénomènes observables, à l’œil nu ou par des instruments. Pourtant, les sages du bouddhisme admettent qu’on peut parler du monde intermédiaire, des puissances créatrices émanées de la divinité absolue: ce qu’on appelle le monde spirituel. La pensée, portée par l’élan mystique, peut y pénétrer. L’idée qu’il n’en est pas ainsi vient de ce qu’on confond le monde spirituel et divin avec l’entité absolue et incompréhensible, ou qu’on ne veut pas l’intégrer à l’expérience, y compris de soi: on ne veut pas faire de la vie de l’âme le fruit de l’action de ces êtres invisibles, relier les bonnes actions aux anges, les mauvaises aux démons, et les différentes facultés aux différentes hiérarchies des êtres spirituels. On préfère en rester à l’opposition entre ce que l’intellect pur peut concevoir, la divinité au sens absolu, et ce que l’œil peut observer, le monde élémentaire manifesté.
 
Or, dans le bouddhisme, le sentiment mystique est essentiel: la volonté de connaître par la pensée ne l’est pas. Mais dans le christianisme, faire entrer dans le monde divin intermédiaire la pensée a Fils-de-l-homme-vitrail-energies-divines.JPGtoujours été un enjeu majeur. La mystique lyonnaise Marguerite d’Oingt, au treizième siècle, décrivit une vision du Christ glorieux, luisant dans l’éther: sur son corps se reflétait le monde spirituel, avec ses cieux, ses anges, ses rangs. Tolkien à son tour pensait regarder dans le Christ de l’éther, reflété sur son corps, quand il créait sa mythologie, parce que ce corps unifiait le divin et l’humain, comme le fait toute mythologie. On peut dire que Jésus-Christ cristallisait pour toujours ce seuil intermédiaire - le pont d’Asgard. D’ailleurs, il était pareil à du cristal traversé par un arc-en-ciel, chez plusieurs mystiques, et ce pont, appelé Bifrost, est justement un arc-en-ciel.

11/10/2013

Captain Savoy sous l’œil d’Éros

526520_370267626435410_1396200301_n.jpgLors du dernier épisode de cette mythologique série, nous avons laissé Captain Savoy au moment où, dans la chambre d’Adalïn, il venait d’avoir eu la vision du dieu de l’amour sur le lit de la belle - puis, ayant relevé la tête, celle de la belle, qui le regardait en souriant.
 
Ses yeux brillaient, comme si elle n’ignorait rien de ce qu’il pensait, de ce qui l’intriguait, de ce qui lui inspirait du désir tout en le laissant dans l’incompréhension. Le héros demeura immobile, ne sachant que faire, et la princesse lui tourna le dos et fit mine de s’affairer à des objets qui se trouvaient sur une commode; apparemment, elle ne se souciait plus de lui.
 
Alors s’approcha-t-il, et mit une main sur son épaule et l’autre sur son flanc - et, comme on entendait toujours, au dehors, à travers la fenêtre ouverte, la mélodie des Gandharvas, qui semblait amener avec elle une sorte de clarté, il lui demanda si elle accepterait de danser avec lui.
 
Elle se retourna, souriant avec douceur, et leurs mains se joignirent. Leurs pas épousèrent le rythme de la musique; leurs corps tracèrent des figures.
 
Il l'embrassa: leurs lèvres s’unirent; leur baiser dura. Il lui caressait les cheveux; il lui sembla qu'ils s'allumaient d'une clarté étrange, qui fit autour du front de la belle comme une auréole. Il la regarda, et ses yeux étaient plus brillants que jamais. Il apposa un baiser sur chacun d'eux, comme pour en saisir la lumière. Il poursuivit son cheminement de baisers sur son visage et dans son cou. Des étincelles couraient sur sa peau, et il croyait pouvoir les capter. Une douceur ineffable s'y trouvait. De douces odeurs s'en exhalaient, pareilles à celles des fleurs, ou à celles des astres, s'ils en avaient eu une. Bientôt, en souriant, elle l'entraîna vers le lit, et ils s’y étendirent.
 
Et l'étonnement de Captain Savoy continua, mais cela renforça en lui le désir, si cela était encore possible, plus que cela ne l'amena à s'interroger. Car il crut voir, sur le sein dénudé d'Idalïn, surgir une flamme, mais qui Movie-Excalibur+(key+art+3).jpgne le brûla pas : c'était, à nouveau, comme de la lumière. Et il s'efforça de la saisir de la main et de la bouche, couvrant de baisers ce corps magnifique et luisant. Et le plus merveilleux apparut alors : des épaules de la belle, il pensa voir deux ailes se déployer, tout enflammées!
 
Entre ses bras, elle était telle qu'une braise, rayonnant de l'intérieur; mais sa peau restait douce et fraîche, molle et parfumée, et il se sentit face à une déesse, ce qu'elle était.
 
Soudain, en une brève vision, Captain Savoy aperçut, au-dessus de lui et à sa droite, l’être scintillant qu’il avait déjà entrevu; il portait, à la main, un arc doré: des flèches, lentes et silencieuses, en partaient - et dès qu'elles touchaient la chair d’Adalïn, celle-ci s'éclairait!
 
Enfin, le héros plongea son visage dans la chevelure étincelante de la fée, et il se trouva comme pris dans une bourrasque de lumière, traversée d'étincelles de différentes couleurs, à la façon de blés d'or battus par le vent en plein soleil. Il lui sembla être parmi les astres, et qu'ils tournaient autour de lui, qu'ils dansaient, et chantaient.  Et il se vit avec Adalïn, et son visage lui réapparut, plus beau que rien en ce monde, les yeux se confondant avec des étoiles particulièrement brillantes, et il l'aima à la folie.
 
Puis, la vision disparut. Après une explosion rougeoyante, une obscurité profonde s'était répandue. Il ne distinguait plus rien. Il ressentit une peur; éprouva une sorte de vertige.
 
Alors toutefois se manifesta encore une lumière, qui d'abord ne fut qu'un point; et, voici! elle grandit jusqu’à englober les deux amants. Et au sein de cette clarté Captain Savoy vit une forme se tracer, comme si se matérialisait de l’or vaporisé. Il ressemblait à un enfant, et là où se trouvait son cœur du feu brillait. Les yeux de l’être le scrutèrent, et il lui parut qu'il le connaissait; mais il se rappelait pas l’avoir jamais vu. Ce fut pour lui une énigme.
 
Cette seconde vision s’en fut. La chambre redevint ce qu'elle lui avait paru au moment où il y était entré, avec des lampes toutefois moins claires, moins lumineuses: elles ne brillaient plus que faiblement dans la pénombre. Il s’endormit, avec à ses côtés la divine princesse…
 
Et lorsqu’il s’éveilla, déjà l’aube s’était levée: la clarté du jour remplissait la fenêtre et faisait entrer dans la chambre sa lumière d’or. Adalïn, penchée sur lui, le regardait en souriant. Or il entendit, venant du dehors, des chants d’oiseaux, qui bientôt furent mêlés de chants d’hommes.
 
De la musique aussi s’éleva: des flûtes, des hautbois, des luths résonnaient, et des rires se faisaient ouïr. Ce n’était plus la musique des anges, des Gandharvas célestes, mais celle du peuple d’Adalïn, des chevaliers et dames du château d’Ordolün.
 
Bientôt les deux amants sortirent, et une pluie de fleurs, versée par des fées qui se trouvaient au-dessus de la porte, suspendues au mur, assises sur une corniche, leur tomba dessus. Les rires des autres n’en furent que plus abondants. Captain Savoy en fut confondu, et rougit; mais Adalïn souriait, comme si elle avait su qu’il en serait ainsi.
 
Un homme alors s’avança, et les déclara mariés pour l’éternité sous l’œil des anges, et par la volonté
Music Making Angels Peter Paul Rubens.jpgdivine!
 
Une fête s’ensuivit, qui dura trois jours. Aux festins s’enchaînaient les festins, et l’on chanta, dansa, l’on raconta mille histoires joyeuses. De hauts faits furent rapportés, qui éclairèrent beaucoup Captain Savoy sur la destinée du monde, et les êtres qu’il avait vus dans la chambre d’Adalïn; en particulier, on s’attarda sur les amours célèbres. Des principes cachés s’en exhalaient, qui devaient instruire les jeunes mariés, et surtout Captain Savoy, qui ne les connaissait pas. Il lui sembla, après cela, qu’une voix parlait dans son cœur, et lui inspirait une sagesse nouvelle: bien des choses devinrent transparentes, pour lui, qui jusque-là lui avaient paru opaques!
 
Néanmoins, la suite de cette fabuleuse aventure ne pourra être évoquée qu’une fois prochaine.