19/10/2013

Du phénomène à l’absolu, le pont Bifrost

7352_-_Milano_-_San_Simpliciano_-_Affresco_del_Bergognone_nel_catino_absidale_-_Foto_Giovanni_Dall'Orto_-_25-mar-2007 (1).jpgConsidérer, comme on le fait souvent, que la pensée est forcément exclue de la sphère divine revient à créer entre cette dernière et l’humanité un fossé infranchissable. Tout ce qui est saisi dans la matière en devient, par essence, rejeté de la bénédiction céleste. Or, cette opposition radicale entre les mondes a un profond rapport, en réalité, avec le manichéisme - et s’accorde avec le matérialisme, puisque le monde auquel on peut penser et qu’on peut observer est admis comme n’ayant d’autre ressort que les propriétés constantes de la matière. Le manichéisme et le matérialisme ont partie liée; saint Augustin l’avait pressenti.
 
Une telle conception du monde, je crois, contredit profondément le christianisme traditionnel. Dans celui-ci, le lien entre le haut et le bas, pour ainsi dire, est établi par Jésus-Christ, à la fois homme de chair et entité divine, être glorieux. Il permet d’accéder au domaine spirituel par la conscience de l’homme inséré dans le monde sensible, puisque dans sa forme d’homme transfiguré, disait saint Paul, il était au-dessus des anges. Ceux-ci en deviennent accessibles à la pensée, du moment que celle-ci a été sublimée par l’amour, par la foi. Il devient autorisé de détailler leur hiérarchie et de l’expliquer, comme le fit saint Denys, qui passait justement pour un disciple de saint Paul.
 
J. R. R. Tolkien avait saisi cette idée: pour lui, la mythologie qui entre dans le monde divin et y meut la helene-glorifee-1897.jpgpensée était représentée idéalement par l’Évangile, qui unifiait le mythe et l’histoire: il en faisait le parangon des conte de fées.
 
L’idée de l’abîme entre une divinité absolue et le monde phénoménal est plutôt, me semble-t-il, issue de l’ancienne Rome: d’un côté, il y avait le dieu abstrait des Stoïciens, incompréhensible et mystérieux, de l’autre, les divinités secondes, pures illusions mais que, à la suite de Platon, on pouvait assimiler aux concepts, notamment ceux qui s’efforçaient de décrire la nature, de faire apparaître ses lois: les dieux de l’Olympe en devenaient de simples forces élémentaires, éventuellement manifestées chez des hommes sublimés, transformés en immortels par la voix populaire. La rupture entre la Rome philosophique, ou historique, et la Rome poétique, l’idée de Cicéron selon laquelle il existe deux logiques, l’historique et la mythologique, qui sont parallèles et différentes, est propre au paganisme occidental; le christianisme, en mêlant les plans, en les unifiant par Jésus-Christ, à la fois homme et dieu, a tenté de résoudre le problème représenté par cette cassure - de réparer le pont brisé qui à l’origine reliait Midgard à Asgard, pour ainsi dire.
 
Or, à l’époque moderne, le romantisme a renoué avec cette ambition, de nouveau rompue dans son élan par le rationalisme, et, au-delà, par la Renaissance et le schisme entre la science et la religion. Cette fois, l’art devait unir les deux pôles, en créant des figures divines à partir de formes terrestres, ou des formes terrestres suffisamment pures pour être assimilées à la divinité. La mythologie devait renaître de ses cendres, et Schlegel et Novalis savaient parfaitement que le christianisme s’accordait avec leur vision des choses, qu155914_505860999445011_1302043126_n.jpgoiqu’il s’agît du christianisme médiéval, et non pas de celui de Luther, de Calvin ou de Bossuet.
 
Cependant, le dieu absolu et abstrait demeurait dans la vie intellectuelle occidentale. On ne faisait pas comme les sages du bouddhisme selon Blavatsky, qui concevaient bien une telle entité absolue, mais disaient qu’on ne pouvait rien en savoir, donc qu’il était vain d’en parler: la théologie essayait de définir cet absolu, et le rationalisme refusait de regarder autre chose que les phénomènes observables, à l’œil nu ou par des instruments. Pourtant, les sages du bouddhisme admettent qu’on peut parler du monde intermédiaire, des puissances créatrices émanées de la divinité absolue: ce qu’on appelle le monde spirituel. La pensée, portée par l’élan mystique, peut y pénétrer. L’idée qu’il n’en est pas ainsi vient de ce qu’on confond le monde spirituel et divin avec l’entité absolue et incompréhensible, ou qu’on ne veut pas l’intégrer à l’expérience, y compris de soi: on ne veut pas faire de la vie de l’âme le fruit de l’action de ces êtres invisibles, relier les bonnes actions aux anges, les mauvaises aux démons, et les différentes facultés aux différentes hiérarchies des êtres spirituels. On préfère en rester à l’opposition entre ce que l’intellect pur peut concevoir, la divinité au sens absolu, et ce que l’œil peut observer, le monde élémentaire manifesté.
 
Or, dans le bouddhisme, le sentiment mystique est essentiel: la volonté de connaître par la pensée ne l’est pas. Mais dans le christianisme, faire entrer dans le monde divin intermédiaire la pensée a Fils-de-l-homme-vitrail-energies-divines.JPGtoujours été un enjeu majeur. La mystique lyonnaise Marguerite d’Oingt, au treizième siècle, décrivit une vision du Christ glorieux, luisant dans l’éther: sur son corps se reflétait le monde spirituel, avec ses cieux, ses anges, ses rangs. Tolkien à son tour pensait regarder dans le Christ de l’éther, reflété sur son corps, quand il créait sa mythologie, parce que ce corps unifiait le divin et l’humain, comme le fait toute mythologie. On peut dire que Jésus-Christ cristallisait pour toujours ce seuil intermédiaire - le pont d’Asgard. D’ailleurs, il était pareil à du cristal traversé par un arc-en-ciel, chez plusieurs mystiques, et ce pont, appelé Bifrost, est justement un arc-en-ciel.

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