25/08/2013

Valère Novarina ou la farce mystique

J’ai évoqué sur mon blog de la Tribune de Genève les opéras et pièces de théâtre d’inspiration mythologique que je suis allé voir, en me montrant déçu du choix systématique des metteurs en scène de ne pas prendre au sérieux leur dimension fabuleuse. Rudolf Steiner disait que notre époque tendait à se moquer du spirituel, à le tourner en dérision, et que cela se vérifiait dans la vie artistique jean racine.jpget culturelle. J’ai parlé avec des gens qui fréquentent le théâtre et l’opéra, lu des critiques spécialisés, et ai pu constater que la tendance était générale: tous les metteurs en scène cherchent à se démarquer des textes sur lesquels ils s’appuient s’ils sont de nature mythologique, pour les ramener vers des idées plus acceptables par le matérialisme. C’est la manière dont ils assurent faire preuve d’originalité!
 
Il faut noter que Boileau et Racine, déjà, reprochaient aux dramaturges de leur temps de transformer la fable antique en bouffonnerie: ils voulaient davantage de respect pour les Anciens, et qu’on restituât leur noble grandeur… 
 
Tourner en dérision la mythologie parce qu’on ne croit pas en ce qu’elle a à dire n’a donc rien de nouveau: bien au contraire, les grands hommes qui ont osé faire preuve d’originalité sont justement ceux qui ont osé, à contre-courant de leur temps, prendre mythologie au sérieux! Car la masse des œuvres, qui toutes se prétendent originales, et qui le sont collectivement et quasi anonymement, tombe dans ce que Boileau et Racine, avant Steiner, ont dénoncé. Et la raison en est que, comme l’a dit Frédéric Schlegel, la mythologie est l’essence même de la poésie, et que la masse des artistes n’est simplement pas à la hauteur des grands hommes qui ont pu en fonder une. Se démarquer revient pour eux à se moquer: leur personnalité ainsi peut s’exprimer. Sinon, ils se sentent submergés. Malheureusement, on AVT_Aristophane_2445.jpega peine à se souvenir des poètes contemporains de Racine qui, contrairement à lui, tournaient la fable antique en dérision: et c’est ainsi que beaucoup croient qu’à l’époque de ce grand poète, tout le monde était comme lui, et qu’il est original et moderne de s’en différencier!
 
Néanmoins, le dramaturge Valère Novarina est assez étonnant, en ce que, peut-être à l’exemple d’Aristophane, il a pris son parti de cette tendance au burlesque irrespectueux du sacré: d’une certaine façon, à l’inverse de ses contemporains, il part de ce qui est bouffon, et s’efforce d’en faire un mystère, une voie de renaissance intérieure. Si le réel, ou les stéréotypes, sont détruits, c’est pour placer l’homme devant un vide qui lui permettra de se trouver lui-même.
 
L’idée est belle, et, au-delà de la drôlerie et du burlesque, les pièces de cet écrivain peuvent avoir de la grandeur. Je trouve cependant le principe de la renaissance spirituelle face au néant un peu théorique. Dans les ténèbres de l’âme, j’attends que de nouvelles images surgissent, comme chez Lovecraft, et qu’elles dessinent dans l’ombre des formes grandioses, quoique éventuellement épouvantables.
 
L’horreur peut être surmontée, comme chez Hugo, qui partait volontiers de la nuit pour y tracer la silhouette de spectres, mais qui, au-delà, distinguait des formes grandioses, radieuses, lumineuses, flamboyantes. À notre époque, les films de David Lynch suivent à peu près la même voie. L’absence de réalité du monde extérieur ouvre d’abord sur des monstruosités, parce qu’on demeure attaché à ce qui a disparu: alors lChrist_en_Gloire_17e.jpga peur survient; puis, une fois franchi un seuil étrange, on est face à des anges, à de la lumière colorée, à des miracles - et à des cœurs purs, rayonnants.
 
Dans son recueil d’aphorismes Lumières du corps, Valère Novarina assure que le Christ surgit dans le vide de l’âme. Il en fait un souffle qui se remplit de lumière. Mais, à la fin de ses pièces, je ne l’ai pas vraiment vu, comme si, pour le coup, la scène refusait de représenter le monde intérieur. Or, de mon point de vue, elle n’a pas d’autre fonction. Il ne peut pas y avoir de solution de continuité entre le matériel et le spirituel, au théâtre, parce que tout émane de l’âme. Par conséquent, ce qui est projeté en théorie mais n’est pas montré, ne forme pas d’image, peut aussi bien être dit ne pas exister.
 
Sartre pareillement détruisait l’image du réel, la pulvérisait, et son héros en acquérait une nausée métaphysique par-delà laquelle il n’y avait rien, sinon l’informe, le hideux, le fade - même pas munis d’une force propre, comme chez Lovecraft. On peut très bien s’arrêter à ce néant, et que rien ne vienne! Il n’y a rien d’automatique dans le surgissement de la lumière.
 
L’esprit n’est pas une machine: il n’est pas soumis à une nécessité. Ce fut aussi l’erreur d’André Breton, de croire qu’en fragmentant le réel, il allait forcément surgir la révélation de Grands Transparents.
 
L’artiste à mes yeux doit répondre à la question de ce qui se trouve dans la nuit: il doit, par le symbole, l’éclairer. Ses charmes se saisissent de la clarté des étoiles, et y tissent la forme qui dévoile.
 
Cela m’évoque le titre du recueil de poésie de Charles Duits: Fruit sorti de l’abîme. Il était l’ami d’André Breton, mais il a réellement tendu son esprit vers les invisibles présences du gouffre, et les a données à voir. Pour moi, il fut une sorte de modèle. Or, lui aussi se plaignait de l'esprit du ricanement...

21:27 Publié dans Lettres | Lien permanent | Commentaires (2)

Commentaires

Bien vu : Oui à Valère Novarina et sa sur-réalité face au surréalisme pâle de Breton.

Écrit par : gavard-perret | 26/08/2013

Merci, je pensais bien que cette réflexion vous intéresserait, vous aviez fait allusion à Novarina dans l'un de vos articles, du reste il est une des grandes figures de l'art tel qu'il existe en Romandie.

Écrit par : Rémi Mogenet | 27/08/2013

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