02/07/2013

Les Géants de la Bible et les Elfes de Tolkien

t5m4k9xl.jpgDans le chapitre III du livre biblique de Baruch, on peut lire (dans la version de la Vulgate): O Israel, quam magna est Domus Dei, et ingens locus possessionis ejus! Magnus est, et non habet finem; excelsus, et immensus. Ibi fuerunt gigantes nominati illi, qui ab initio fuerunt, statura magna, scientes bellum. Non hos elegit Dominus, neque viam disciplinæ invenerunt, propterea perierunt; et quoniam non habuerunt sapientiam, interierunt propter suam insipientiam. (Ô Israël, comme est puissante la Maison de Dieu, et glorieux le lieu de ses possessions! Il est puissant, et il n’a pas de fin; élevé, et immense. Là furent ceux qu’on a nommés les géants, qui existèrent dès l’origine, de stature puissante, savants à la guerre. Ce n’est pas eux que Dieu choisit, et ils ne trouvèrent pas la voie de la règle juste, à cause de quoi ils périrent: et comme ils n’eurent pas de sagesse, ils moururent par leur folie.)
 
Ce passage me fait penser aux Elfes de Tolkien, tels qu’ils sont présentés dans Le Silmarillion: ils partent du Ciel, où ils vivaient à l’origine, et s’installent sur Terre, avant que l’Homme s’y trouve de façon claire: ils le précèdent. Puis ils créent des royaumes. Et quand l’être humain commence à se répandre, ils se mêlent à lui, créant des lignées de princes à la science profonde
 
Cependant, la véritable sagesse leur manquait: parmi eux dominait Sauron, principal conseiller des rois d’Atlantide - que Tolkien appelle Númenor. Or, il avait le cœur vicieux, et les princes qu’il dirigeait le devinrent aussi. On sait ce qu’il s’ensuivit: ceux-ci furent changés en ces spectres nommés Nazgûl, l’Atlantide tomba, et il se fonda des royaumes plus proprement humains.
 
Dans l’Ancien Testament, le royaume d’Israël s’impose aussi à des Géants. L’illustre le célèbre épisode de David et Goliath: passage sublime, que celui où l’armure du second est décrite! La sagesse de David, d’essence morale, peut s’imposer face à cette science des choses terrestres. La force qui le tumblr_lewt2080461qd79ozo1_500.jpgsoutient n’est pas dans un art des éléments, mais dans une connaissance du véritable Ciel, inspirée aux pauvres bergers dans les montagnes: ils sont secondés par les anges. Les ennemis d’Israël sont souvent décimés par ceux-ci, de fait!
 
Tolkien connaissait parfaitement la Bible, mais, de surcroît, ces histoires étaient reprises par une littérature qu’il connaissait mieux encore, puisqu’il l’enseignait: celle du Moyen-Âge. Les chansons de geste, en particulier, reprenaient ce thème. Charlemagne et ses pairs de France combattent des seigneurs orientaux dont la science des choses terrestres est bien plus étendue que la leur; mais un ange les guide, leur apparaît en rêve - et leur valeur prévaut.
 
Cela n’est pas vrai seulement quand ils s’opposent à l’Islam: à Byzance, ils se retrouvent face à des mécanismes magiques, incompréhensibles, relevant du merveilleux scientifique; mais leur valeur propre, donnée à eux par leur foi, les anges, vient toujours à bout de cette technologie orientale.
 
Dans les romans en prose du cycle arthurien, on trouve également de véritables robots. Ils sont vêtus en chevaliers, et des humains les combattent. La science qui animait ces automates était volontiers assimilée à celle du diable: elle dépendait d’anges qui ne se soumettaient pas au Christ, d’êtres merveilleux qui défiaient Dieu en ne se mettant pas spécialement à son service, en restant autonomes. Saint Augustin en parle: il les dit invoqués par les Néoplatoniciens, auxquels ils délivrent une science prodigieuse sur les éléments du mondes, mais sans aider en rien à progresser sur le plan spirituel, étant eux-mêmes des pécheurs, dénués de piété. Rudolf Steiner les appelle êtres lucifériens.
 
Ce thème a parcouru tout le christianisme. La gnose a été condamnée parce qu’elle était réputée liée à ces anges qui en quelque sorte ne croyaient pas en Dieu, à la science qui ne se met pas au service de l’Homme dans sa dimension morale. Joseph de Maistre, à son tour, reprocha aux disciples de Saint-tumblr_m2tywsW73z1rrf67fo1_1280.jpgMartin de spéculer sur les mystères, de chercher à percer tous les secrets. Le vrai miracle, disait-il, est de contrôler ses passions! Il n’en admettait pas moins que les arts étaient issus d’intelligences célestes…
 
Or, Tolkien ne rejette pas l’ensemble des immortels de la Terre: il restait romantique, quoique catholique. Ses Elfes enseignent aux hommes la poésie, la musique; et leur donnent le modèle de leurs langues idéales.  Certains d’entre eux - Elrond, Galadriel - sont authentiquement sages: ils se réfèrent à la déesse qui vit au-delà des mers occidentales, et orientent ainsi leurs connaissances vers l’amélioration morale du monde, acceptant pour cela de sacrifier leurs cités et de partir au pays divin quand il le leur est ordonné. Cependant, leur force demeure insuffisante, face à Sauron, prince de ce monde. Pour vaincre celui-ci, il faut des mortels, mais aussi le mage Gandalf, envoyé par les dieux, dit Tolkien dans sa correspondance: un ange au sens étymologique. Finalement les Elfes passent au second plan, disparaissant comme le fait un rêve!
 
Je crois que Tolkien a bien saisi l’essence de ce thème mythologique des Géants, des anges de la Terre, qui sont les génies dont l’Asie parle, et qu’elle présente à peu près de la même façon. Il en montre le caractère ambigu, au-delà de tout dogmatisme, se montrant compréhensif vis-à-vis du paganisme, plus que ne l’était Augustin. Il se plaçait du côté de la poésie, et s’efforçait de le concilier avec sa foi. Pour moi, ce fut un grand homme.

14:11 Publié dans Mythes | Lien permanent | Commentaires (0)

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