24/06/2013

Le départ de saint Louis

statue--saint-germain-vert-le-grand.jpgDans un épisode précédent de cette curieuse série, j’ai dit qu’un être étrange - semblable à saint Germain d’Auxerre, mais lumineux, brillant - avait surgi auprès d’une fontaine de la forêt de Vincennes pour demander au roi saint Louis - qui chassait dans ces lieux - de l’accompagner avec ses hommes dans son mystérieux royaume pour l’aider contre un monstre surgi des profondeurs, fils d’une sorcière et d’un géant mort!
 
Or, à ces mots, le roi vaillant répondit: - Voyons, comment hésiter? Tes paroles à mon cœur portent l’accent de la vérité. Mon ange me souffle que tu ne mens en rien, dans tout ce que tu dis. Je le vois, il me sourit, et me fait signe: il m’encourage à te seconder dans ton combat - et à te suivre, avec mes chevaliers de France, dans ton mystérieux royaume, pour guerroyer et affronter ce monstre qui vous assiège et vous tourmente, dussé-je en perdre la vie! - Tu parles noblement, répliqua l’être étrange. À présent, je te demande d’aller chercher tes preux hommes, et de me retrouver dans sept jours, au même endroit, et à la même heure!
 
Or, ayant dit ces mots, l’ombre de saint Germain disparut: un éclair jaillit, et le roi saint Louis cessa de pouvoir le voir; à la place, la fontaine coulait tranquillement, faisant entendre ses doux murmures. Un instant, le roi crut saisir que des mots étaient prononcés par la fontaine - et, dans l’eau, il pensa distinguer des formes féminines. Mais cette image fut anéantie dès qu’il eut fixé son regard dans l’espoir de les voir d’une façon plus nette. De même, les sons redevinrent ordinaires, dès qu’il eut tendu l’oreille pour les comprendre.
 
Il soupira, monta sur son cheval, bien décidé à revenir la semaine suivante à la même heure avec ses chevaliers, comme le lui avait demandé cet immortel!
 
Et c’est ce qu’il fit. 
 
@limbourg (f) 0012@ (1).jpgDurant les jours qui suivirent, il effectua ses préparatifs, s’efforçant de choisir les meilleurs chevaliers, pour venir avec lui sur la route du pays mystérieux des anges de la Terre. Dans son palais de la Cité, il se rendit à la Chambre Verte - aux murs tendus de soie. Il y méditait, plongeant dans ses pensées profondes, attendant l’image de la Vérité en lui. Elle était bordée d’un oratoire, où il priait. Puis, il était baigné par une émeraude de lumière, à la façon d’un flot; elle semblait être sortie des murs. Soudain, sous ses yeux, apparaissaient des figures tracées de fils d’or, et pour lui elles avaient un sens.
 
Or, à cette fois, il reconnut six visages, auxquels il put sans effort donner un nom: c’était ses frères Charles d’Anjou, Alphonse de Poitiers et Robert d’Artois, ainsi que trois moult vaillants hommes - Thibaut de Bar, Imbert de Beaujeu et Simon de Nesle. Parmi ces six, trois étaient graves, avisés et pensifs, et trois étaient vaillants, gais et hardis. Lui ferait le septième, devant être le point d’équilibre entre ces volontés, le point harmonie entre ces cœurs.
 
Il les fit mander et, dans la même Chambre Verte, il leur annonça ce qui les attendait, en leur faisant promettre de garder le secret: ils devaient seulement dire à leurs proches qu’ils l’accompagnaient à la chasse, en ordonnant qu’on ne comptât pas sur eux avant un certain temps; et ils devaient ajouter en manière de plaisanterie que si leur âme le leur inspirait, ils passeraient la mer et assailliraient les infidèles!
 
Car il fallait que nul ne sût exactement où ils se trouvaient, et qu’on ne les cherchât point.
 
saint-louis.jpgAinsi firent-ils: car ils étaient moult obéissants à leur seigneur, et aussi, leur cœur résonnait des paroles sacrées de l’être étrange que leur prince leur avait rapportées.
 
Or, Louis laissa la régence de son royaume à sa mère Blanche, et ils s’en furent, après s’être armés.
 
Ils partirent au matin, avant l’aube. Suivant la Seine, ils virent les premiers rayons du soleil se refléter sur ses flots d’argent - puis tournèrent à gauche, à Bercy. Ils se rendirent à Reuilly, puis passèrent par Saint-Mandé, avant de s’enfoncer dans la forêt.
 
Ils se reposèrent une heure au manoir de Vincennes, et repartirent. Bientôt parvinrent-ils à la fontaine étrange; et il était à peu près l’heure indiquée: ils arrivaient même quelque peu en avance. Or, lorsque le soleil eut atteint le tiers de son cours, ils virent l’être brillant qui ressemblait à saint Germain: ceux auxquels, parmi les compagnons de saint Louis, il demeurait un doute, qui avaient hésité à croire son fabuleux récit, furent profondément surpris; ceux qui y avaient cru le furent également: il n’était pas aussi beau, divin, qu’ils se l’étaient imaginés, mais de son regard s’exhalait une douceur infinie, qu’ils n’avaient pas prévue, et tous ses gestes avaient une grâce également inouïe. Les six hommes furent charmés au-delà de ce qu’on pourrait dire. Il leur semblait que chacun de ses mots fût un chant, que chacun de ses pas fût une danse, que chacun de ses clignements d’œil dévoilât un nouvel astre! Et lorsqu’il souriait, des anges apparaissaient à ses côtés.
 
Nous dirons néanmoins une autre fois ce qui s’ensuivit, et ce que les chevaliers découvrirent de l’autre côté de l’eau pure, qu’ils traversèrent.

16/06/2013

Individualisation en Orient

Grand_Bouddha.jpgC’est par le corps qu’on s’individualise. Or, en Asie, on connaît l’épanouissement surtout par l’assimilation de soi à un corps plus vaste: celui du Peuple, que représente le Prince - et, au-delà, celui du Bouddha, fondu dans la lumière de l’infini. Ce qui a donné un corps individuel, la force de la nature, n’est sanctifié que si un lien peut être établi avec des êtres magiques du passé, dont parlent les textes mythologiques comme ayant donné naissance à des lignées de héros. Seuls les princes qui en descendent sont pleinement individualisés, parce que leur corps porte la marque de cette ascendance occulte, celle des Nâgas. En dehors de cette lignée, la nature originelle ne renvoie pas au paradis, mais aux esprits mauvais. On le sait peu, mais, dans la forêt, dans la montagne - par delà les limites de la cité -, les Orientaux, comme les Anciens, placent des démons affreux, des monstres. Les esprits bons du Bouddha les maintiennent à l’extérieur du monde humain, mais ceux qui passent par la personne du Roi aussi: ce sont les bonnes fées d’Indra, dont le Prince est l’image sur Terre, et que le Bouddha Dunhuang-Flying-Apsaras-772x1024.jpgmême a donné comme modèle à ses disciples. Car ces bonnes fées sont l’esprit des bonnes actions: elles sont ces dernières débarrassées de leur enveloppe physique, et elles accueillent le juste quand lui-même n’a plus de corps. Le thème des vierges célestes accueillant les saints au paradis n'est pas propre à l'Islam.
 
Or, le lien social est celui par lequel les vertus peuvent s’exercer: il est donc sacré. Ce qui unit un peuple est toujours émané des bons esprits; ce qui le désunit, toujours lié aux mauvais. Les corps individuels, eux-mêmes, ne sont pas saints: ils sont reliés aux inspirations démoniaques; la forêt est l’image des pulsions inconscientes. La guérison s’obtient par la naissance au sein de la société dirigée par le Bouddha au travers d’Indra et de son reflet terrestre, le Roi. Il s’agit d’une sorte de baptême arrachant l’âme à la nature sauvage et ténébreuse dont elle est issue.
 
Le christianisme, en adorant l’auteur de la Nature, a créé l'image d'un moment paradisiaque de l’histoire. Mais beaucoup ont regardé le paradis terrestre d’Adam et Ève comme purement spirituel: il était l’atmosphère psychique de la Terre, et l’habit de peau dont les hommes ont été revêtus à leur sortie du jardin sacré n’est autre que leur chair. La conception d’un paradis terrestre matériel fait penser à l’âge d’or tel que le concevaient les anciens Grecs. Le christianisme, à l’origine, était une religion profondément orientale, qui a été transformée en pénétrant dans l’Occident grec, et, plus encore, dans le monde romain. Le souvenir du paradis est ainsi devenu le culte de la Nature qu’on observe chez Rousseau, et il a donné naissance aux sciences physiques de notre temps.
 
Or, cela a également conduit à l’individualisme: chaque homme, dans son corps, se sent parfaitement libre - isolé. Le corps n’est pas, en Occident, une illusion transitoire créée ou habitée par de mauvais esprits, mais une chose sacrée, fermement établie, solide, durable. On l’embaume à la façon des Osiris_E3751_mp3h8829-d.jpganciens Égyptiens; le corps est une immortelle momie! Cela sanctifie la pensée qui émane du cerveau, celle qui précisément suit les règles de ce qui à l’extérieur est corporel, mécanique: celle qui est collée à la matière, et suit seulement la loi des nombres.
 
Il s’ensuit que, dans le mysticisme occidental, le thème du génie individuel est plus présent qu’en Orient. Cela autorise la liberté, et en même temps, l’égoïsme. Alors que dans le christianisme un ange de Dieu, vigoureux et viril, guide les cœurs, en Orient, ce rôle est tenu par un esprit féminin, plus passif, plus réceptif aux messages de l’univers: l’ange est une fée.
 
Dans la doctrine chrétienne, de fait, Dieu s’est incarné dans un corps en particulier; il s’y est placé tout entier. En Orient, la lumière divine descend dans les pensées des sages, des rois, mais elle ne se place pas dans tous les membres, dans toute l’âme: seul le sommet de la tête, au-delà de la conscience, est sacré; le reste du corps est soumis aux passions - et à l’illusion des sens.
 
Teilhard de Chardin, orienté vers les sciences naturelles modernes, reprochait à l’Orient cette tendance dépersonnalisante, sans voir qu’elle évitait la chute de l’esprit dans un corps sans âme - c’est-à-dire dans le matérialisme et l’égoïsme. Mais à mon sens, on ne peut pas nier que le christianisme a inventé quelque chose de nouveau, qui est fascinant.

08/06/2013

Le mot éclaire l’Inconnu

ange.jpgOn dit souvent que la parole est trop impure pour pénétrer les grands mystères. Or, en tant qu’elle est liée à la vie ordinaire, soumise à l’expérience collective, assujettie aux règles de la langue commune, et orientée par conséquent vers la matérialité des choses, on n’a pas tort. Mais la poésie est bien là pour transfigurer le langage et lui permettre de franchir un seuil. Par ses paraboles, Jésus-Christ ne procédait-il pas de cette façon? Ne se posait-il pas comme pouvant montrer les secrets de l’univers? Or, la parabole est d’abord une figure. Elle est poétique par essence - ce qu’il ne faut pas entendre au sens rhétorique. Ce qu’elle crée comme images est un reflet de la vérité cachée. Le rythme des vers lui-même épouse celui des astres, et s’arrache au chaos de la vie terrestre, à la matière dénuée de grâce, pour en saisir l’essence au-delà des apparences.
 
Contrairement à ce qu’on croit souvent, l’impossibilité de franchir le portail du mystère n’a rien de radical. L’art peut toujours se hisser au niveau des anges, et la poésie est l’art du langage. Il suffit de créer une langue nouvelle à partir de la langue commune, qui permette d’exprimer l’individualité profonde. Si on personnalise l’outil, si on le fait pénétrer dans le souffle qu’on a en soi, il devient magique: il en ressort transfiguré.
 
On découvre alors que, loin d’être un obstacle, la parole soutient l’effort de l’être humain dans son chemin vers les hauteurs - même s’il est bien un moment où elle doit s’arrêter: alors la conscience se noie dans la lumière - bientôt la pensée même se dissout. Mais ce moment ne vient pas aussi rapidement qu’on pense: le mot a une marge importante de progression: il a de nombreuses résonances dans l’Inconnu. Il peut, jusqu’à un certain point, le sonder: il peut éclairer l’obscurité de la Edward_Burne-Jones_Star_of_Bethlehem_detail.jpgconscience, ordonner les données du rêve. Victor Hugo l’a souvent dit, attribuant aux poètes la faculté d’entrer dans l’ombre et d’y porter un flambeau; il avait, je crois, raison.
 
Pour François de Sales, les anges eux-mêmes, lorsqu’ils priaient, disposaient d’un langage qui peut inspirer le poète et lui donner la clef de la métamorphose de sa propre langue maternelle en langage poétique plein et entier. Lorsqu’on prie, soi-même, avec art et ferveur, au rythme de son cœur et de son souffle, et avec les images grandioses que François de Sales conseillait d’avoir sur le monde des esprits, on mêle sa parole à celle des anges qui s’adressent aux dieux: on prononce des mots qui sont leurs mots.
 
On entre donc dans leur monde. On s’arrache à celui des hommes, quoiqu’on ne soit pas dans le royaume de Dieu au sens absolu. On en est simplement plus près. François de Salles affirmait qu’on pouvait ainsi s’élever, en conscience, jusqu’à la reine des anges - la sainte Vierge. Le silence ne commençait qu’avec le Fils. Dans le Père seul, la pensée se dissolvait! Il y avait toute une hiérarchie.
 
Quand Tolkien créait la langue des Elfes, il élaborait une forme intermédiaire: plus pure que celle des mortels, moins éthérée que celle du Ciel, elle reflétait la seconde dans la première - car les Elfes, eux-mêmes, étaient des Anges ayant un corps d’Homme, c’est-à-dire des hommes dont l’aspect extérieur était la matérialisation directe de la forme intérieure: aucune tache terrestre, marquée par le Mal, rivendell.jpgn’avait empêché en eux la forme idéale de se réaliser, alors que, chez les hommes mortels, le corps, né des profondeurs de la Terre, portait la marque déformatrice de Melkor le Morgoth, qui y avait été rejeté par après avoir créé la cacophonie parmi les dieux, ainsi que le Silmarillion le raconte. La poésie, pareillement, est elfique par essence. Bilbo ne l’apprend d’ailleurs dans sa vérité qu’à Rivendell!
 
Plus on monte dans l’échelle de l’Être, plus, sans doute, la pensée devient difficile à conserver dans sa netteté. Des concepts trop clairs renvoient forcément à des couches basses de l’existence. Par delà l’espace physique, ils sont remplacés par des images, dont le sens n’apparaît pas directement; l’idée est portée sans être exprimée. Or, cela rappelle ces vers de Mallarmé:
 
Le sens trop clair rature
Ta vague littérature.
 
Le cœur, en quelque sorte, va plus haut que la tête. L’image bientôt supplée aux faiblesses du concept. C’est pourquoi il est erroné de considérer que la poésie peut se passer d’images, ainsi que le font certains. Comme disait François de Sales, le concept qui demeure dans la lumière divine est une belle holy-grail_24754_600x450.jpgambition, mais elle n’est pas adaptée aux véritables facultés humaines: on a tôt fait de prendre pour un tel concept une idée en réalité inspirée par le monde physique. Il s’agit de rester humble: de ne pas faire l’ange.
 
À Perceval, on recommandait de ne pas parler à tort et à travers; mais quand le Graal passe devant lui et qu’il ne s’enquiert à cause de cela de rien, qui peut lui donner raison? Le mystère eût pu être dévoilé, ouvrant sur d’autres plus profonds, et sur la pensée vivant le mystère, et non plus simplement le songeant: alors commence la prière avec les anges.

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