08/06/2013

Le mot éclaire l’Inconnu

ange.jpgOn dit souvent que la parole est trop impure pour pénétrer les grands mystères. Or, en tant qu’elle est liée à la vie ordinaire, soumise à l’expérience collective, assujettie aux règles de la langue commune, et orientée par conséquent vers la matérialité des choses, on n’a pas tort. Mais la poésie est bien là pour transfigurer le langage et lui permettre de franchir un seuil. Par ses paraboles, Jésus-Christ ne procédait-il pas de cette façon? Ne se posait-il pas comme pouvant montrer les secrets de l’univers? Or, la parabole est d’abord une figure. Elle est poétique par essence - ce qu’il ne faut pas entendre au sens rhétorique. Ce qu’elle crée comme images est un reflet de la vérité cachée. Le rythme des vers lui-même épouse celui des astres, et s’arrache au chaos de la vie terrestre, à la matière dénuée de grâce, pour en saisir l’essence au-delà des apparences.
 
Contrairement à ce qu’on croit souvent, l’impossibilité de franchir le portail du mystère n’a rien de radical. L’art peut toujours se hisser au niveau des anges, et la poésie est l’art du langage. Il suffit de créer une langue nouvelle à partir de la langue commune, qui permette d’exprimer l’individualité profonde. Si on personnalise l’outil, si on le fait pénétrer dans le souffle qu’on a en soi, il devient magique: il en ressort transfiguré.
 
On découvre alors que, loin d’être un obstacle, la parole soutient l’effort de l’être humain dans son chemin vers les hauteurs - même s’il est bien un moment où elle doit s’arrêter: alors la conscience se noie dans la lumière - bientôt la pensée même se dissout. Mais ce moment ne vient pas aussi rapidement qu’on pense: le mot a une marge importante de progression: il a de nombreuses résonances dans l’Inconnu. Il peut, jusqu’à un certain point, le sonder: il peut éclairer l’obscurité de la Edward_Burne-Jones_Star_of_Bethlehem_detail.jpgconscience, ordonner les données du rêve. Victor Hugo l’a souvent dit, attribuant aux poètes la faculté d’entrer dans l’ombre et d’y porter un flambeau; il avait, je crois, raison.
 
Pour François de Sales, les anges eux-mêmes, lorsqu’ils priaient, disposaient d’un langage qui peut inspirer le poète et lui donner la clef de la métamorphose de sa propre langue maternelle en langage poétique plein et entier. Lorsqu’on prie, soi-même, avec art et ferveur, au rythme de son cœur et de son souffle, et avec les images grandioses que François de Sales conseillait d’avoir sur le monde des esprits, on mêle sa parole à celle des anges qui s’adressent aux dieux: on prononce des mots qui sont leurs mots.
 
On entre donc dans leur monde. On s’arrache à celui des hommes, quoiqu’on ne soit pas dans le royaume de Dieu au sens absolu. On en est simplement plus près. François de Salles affirmait qu’on pouvait ainsi s’élever, en conscience, jusqu’à la reine des anges - la sainte Vierge. Le silence ne commençait qu’avec le Fils. Dans le Père seul, la pensée se dissolvait! Il y avait toute une hiérarchie.
 
Quand Tolkien créait la langue des Elfes, il élaborait une forme intermédiaire: plus pure que celle des mortels, moins éthérée que celle du Ciel, elle reflétait la seconde dans la première - car les Elfes, eux-mêmes, étaient des Anges ayant un corps d’Homme, c’est-à-dire des hommes dont l’aspect extérieur était la matérialisation directe de la forme intérieure: aucune tache terrestre, marquée par le Mal, rivendell.jpgn’avait empêché en eux la forme idéale de se réaliser, alors que, chez les hommes mortels, le corps, né des profondeurs de la Terre, portait la marque déformatrice de Melkor le Morgoth, qui y avait été rejeté par après avoir créé la cacophonie parmi les dieux, ainsi que le Silmarillion le raconte. La poésie, pareillement, est elfique par essence. Bilbo ne l’apprend d’ailleurs dans sa vérité qu’à Rivendell!
 
Plus on monte dans l’échelle de l’Être, plus, sans doute, la pensée devient difficile à conserver dans sa netteté. Des concepts trop clairs renvoient forcément à des couches basses de l’existence. Par delà l’espace physique, ils sont remplacés par des images, dont le sens n’apparaît pas directement; l’idée est portée sans être exprimée. Or, cela rappelle ces vers de Mallarmé:
 
Le sens trop clair rature
Ta vague littérature.
 
Le cœur, en quelque sorte, va plus haut que la tête. L’image bientôt supplée aux faiblesses du concept. C’est pourquoi il est erroné de considérer que la poésie peut se passer d’images, ainsi que le font certains. Comme disait François de Sales, le concept qui demeure dans la lumière divine est une belle holy-grail_24754_600x450.jpgambition, mais elle n’est pas adaptée aux véritables facultés humaines: on a tôt fait de prendre pour un tel concept une idée en réalité inspirée par le monde physique. Il s’agit de rester humble: de ne pas faire l’ange.
 
À Perceval, on recommandait de ne pas parler à tort et à travers; mais quand le Graal passe devant lui et qu’il ne s’enquiert à cause de cela de rien, qui peut lui donner raison? Le mystère eût pu être dévoilé, ouvrant sur d’autres plus profonds, et sur la pensée vivant le mystère, et non plus simplement le songeant: alors commence la prière avec les anges.

09:37 Publié dans Poésie | Lien permanent | Commentaires (0)

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