15/05/2013

Le mariage de Captain Savoy

1.jpgDans le dernier épisode de cette étonnante série, nous avons laissé Captain Savoy en compagnie d’Adalïn, la fille du roi des demi-dieux - comme on peut, certes, appeler ceux qui vivent sur l’orbe de la Lune. Or, lorsque saint Avit de Vienne, dans son Histoire spirituelle, dit que le paradis d’Adam et Ève était bien plus grand que la Terre actuelle, et que ses habitants touchaient aux astres, pour eux tout près, il faut certainement le rapprocher de ce royaume d’Ordolün père d’Adalïn. Il faut d’ailleurs signaler que, selon saint Avit, dans ce jardin miraculeux, les fleurs et les fruits croissaient chaque mois, sur les arbres. Les saisons ne duraient qu’une semaine: pas davantage. Or, il en était également ainsi dans les jardins du roi-fée!

Et ce sont justement eux qu’Adalïn commença à montrer à Lacner (véritable nom de Captain Savoy). Là étaient les plus merveilleuses fleurs du monde, et les fruits ressemblaient à des lampes. Au-dessus de lui, notre héros s’étonnait de voir les étoiles comme si elles étaient toutes proches: il tendait la main, et leur lumière s’y plaçait. Elles étaient juste au-dessus des arbres - circulaient entre les branches, comme si elles fussent leurs fleurs et leurs fruits! Elles laissaient derrière elles, en passant dans les feuillages, des morceaux qui devenaient réellement des fleurs puis des fruits! Ainsi se sacrifiaient-elles pour semer la vie sur l’Orbe de la Lune; et quand ces fruits qu’elles formaient tombaient, leur jus descendait sur la Terre et y engendrait des copies d’eux-mêmes.

Plus étonnant encore, le ciel paraissait être un plafond de cristal: il tournait, comme s’il eût été un dôme.

Alors Captain Savoy s’enquit: Est-ce là une machine? Qui la fait tourner? Et Adalïn, en souriant, répondit: Ô Lacner! Il s’agit du même ciel que tu vois depuis la Terre, mais ici, il apparaît tel qu’il est vraiment. Les étoiles sont des points d’or qui sont posés par les anges dans une onde qui coule et font THOR-concept-art-Asgard-2.jpgavancer la voûte céleste. Cette onde est mue à son tour par d’autres anges, placés au-delà. Ce que l’on croit voir n’est bien souvent qu’un leurre. Ce que tu nommes ciel n’est qu’un charme tissé par les dieux...

Captain Savoy en fut surpris, et ne fut pas sûr de tout comprendre; mais il n’en demanda pas davantage.

Ensuite, elle le fit pénétrer de nouveau dans le palais, et le lui fit visiter. Ils virent mille merveilles, sur lesquelles le héros posa mille questions ; et, toujours gracieuse et l'œil lumineux, en souriant doucement, parfois en riant de son étonnement et de ses réactions, qui montraient qu'il saisissait souvent mal ce qu'il voyait, mais qui montraient aussi qu'il en savait déjà long sur les mystères célestes, la belle fée lui répondait; et ainsi connut-il mieux le monde des immortels d'en haut.

Un jour peut-être il sera loisible à l'auteur de cette histoire de décrire en détail ce qu'il vit alors et apprit. Mais, outre que cela ferait dévier le conte loin de son objet principal, cela serait l'occasion d'explications longues et difficiles, ce monde étant différent en essence de celui où vivent les hommes, même s'il n'est pas dénué de formes sensibles. Car il est celui dont les choses matérielles sont venues, ou une partie de celui-ci, celui où les formes s'établissent sans se revêtir de matière: là les archétypes ne sont en rien des idées contenues dans la tête des hommes, mais des êtres vivants, se mouvant dans leur élément propre, qui est le père de tous les éléments, celui dont les autres émanent. Mais cela sera dit plus clairement une autre fois. Il suffit lors de faire savoir que Captain Savoy s'initia alors aux mystères de ce pays de fables, qu'il apprit à le connaître, et que la belle Adalïn fut son guide, sur le chemin de cette connaissance, qu'elle lui enseigna ce qu'il devait savoir, qu'elle lui apprit ce qui le warlock-adam.jpgrendrait dans sa conscience l'égal des immortels, qu'elle forma son esprit après que d'autres êtres fabuleux et mystérieux eurent formé son corps: car on sait qu'il en acquit un nouveau, après la destruction de celui qu'il avait eu sur Terre en tant qu'homme, et que c'est ce qui lui donna ses merveilleux pouvoirs. Ou si on ne le sait pas, c'est encore quelque chose qui devra être dit, et révélé au monde: Captain Savoy est issu d'une résurrection. Des esprits d'une grande puissance l'ont renvoyé sur Terre muni d'un corps nouveau, pour accomplir les grands desseins de la destinée. Il restait à lui créer une conscience nouvelle, les formateurs de sa chair immortelle n'y ayant placé qu'un germe; et les dieux en vérité en avaient chargé Ordolün et sa fille Adalïn, et c'est ainsi que celle-ci, ayant appris qui il était, avait été, et devait être, sentit dans son cœur un commencement d'amour, avant même que le héros ne la connût.

Toujours est-il que la visite se poursuivit et que, bientôt, ils furent de retour dans le jardin, où ils comptaient se reposer un peu. Ils s'assirent sous une tonnelle étincelante, parsemée de pierreries qui jetaient une clarté douce et belle, et parlèrent quelque temps, avant que la conversation ne commençât à se languir. Au loin, on vit, sous une galerie, passer une troupe de femmes et d'hommes joyeuse, qui chantaient et riaient, et tenaient des instruments dans les mains, et ne semblèrent pas les voir. Puis, ils s'en furent et le silence revint. De la cime de quelques arbres vinrent alors quelques chants d'oiseaux, et il parut à Captain Savoy qu'ils lui disaient quelque chose; mais il ne savait ce que c'était. Finalement, Adalïn lui demanda s'il voulait marcher un peu; et le héros acquiesça.

Alors qu’ils s'avançaient sur des perles servant de gravier, que les baignait la clarté des étoiles et des lampes, Captain Savoy, sentit son cœur s’emplir de la présence d'Adalïn. Il ne voyait plus qu’elle, et il lui semblait qu'une lumière émanait de sa personne. Sa douce voix, qu'elle faisait entendre par de 2.jpgbrefs murmures, puisqu'ils n'avaient plus de sujet de conversation, et que le héros était déjà fatigué, dans son esprit, par les mille merveilles qu'il avait découvertes - sa douce voix le troublait et l'emportait sur des chemins inconnus, mêlés de rêves et de sensations. Il oublia bientôt tout le reste.

Soudain, il se tourna vers elle, la fit s’arrêter en lui prenant le bras, puis il plaça sa main dans la sienne, et elle resserra ses doigts. Elle rougit, néanmoins, et parut émue, lorsqu'elle le regardait. Son œil s'humidifia, et même une larme s'y forma, brillante comme le cristal; Captain Savoy vit s'y refléter les feux du sublime jardin. Il fut bouleversé, car il percevait que la femme qui avait hanté ses rêves l’aimait véritablement.

Il s'approcha, et posa ses lèvres sur les siennes.

Alors, au-dessus d’eux, ils entendirent une musique étrange; elle venait du ciel. Lacner chercha d'où elle pouvait provenir. Or, des êtres lumineux, comme suspendus parmi les étoiles, placés sur des sortes de brumes dorées, jouaient cette musique, maniant des instruments bizarrement colorés.

Captain Savoy se demanda ce que cela signifiait. Adalïn sourit, et chuchota: Ne dis rien, ô Lacner, et laisse-les jouer.

Plus tard, il apprendrait qu'il s'agissait en réalité de ceux qu'en Inde on appelle les Gândharvas, et qui j3.jpgouent de la musique dès qu'un amour profond et sincère unit deux êtres. Sur Terre on l'entend dans son cœur, si on est attentif; mais dans l'orbe lunaire, ils apparaissent: ils ne restent pas invisibles comme au pays des mortels.

Captain Savoy ne chercha néanmoins pas à en savoir davantage, pour ce soir. Plein de joie douce et d'émotion contenue, il embrassa de nouveau Adalïn, cherchant même à la faire asseoir sur le gazon; mais elle refusa. Le repoussant légèrement, elle lui jeta un regard malicieux, et se retourna, comme pour le fuir. Sans tarder il la suivit, et ils passèrent, ainsi, tous deux sous une arche ornée, au pied d'un mur; puis ils montèrent quelques marches, et parvinrent au seuil d’une porte d’émeraude, qu’Adalïn ouvrit d’un geste: le battant se déroba comme s'il avait perçu l’ordre qu'on lui adressait. Ils entrèrent, et Lacner fut émerveillé par ce qu’il vit.

De cela, cependant, nous parlerons une autre fois.

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