07/04/2013

Génies de l'amour

kamadeva_and_goddess_rati_hi66.jpgTraditionnellement, on dit que les Français sont les champions de l’amour. C’est peut-être vrai en Occident. Mais j’ai lu les traités amoureux de la France du dix-huitième siècle, et il m’est apparu que leur orientation était essentiellement technique; les traités amoureux de l’Inde, que j’ai parcourus aussi, m’ont paru faire de l’amour un art.
 
Les traités français viennent d’Ovide et de son Art d’aimer: la préoccupation y est déjà technique. On y cherche la jouissance la plus grande possible, d’une façon mécanique et détachée de toute dimension morale. C’est, je crois, ce qui a amené le christianisme à rejeter l’érotisme.
 
En Inde, les brahmanes pouvaient se marier; il fallait donc établir une différence entre une relation seulement charnelle, réservée aux castes inférieures, et une relation charnelle qui se dépassait elle-même, se transfigurait par le biais du Yoga, et devait être pratiquée par les prêtres et les hommes de bien. Ce qui est apparu en Occident comme séparation nette entre le permis et l’interdit se manifeste en Orient par l’ordre hiérarchique.
 
La suppression de la hiérarchie sociale, en Occident, a tendu à placer les choses sur le même plan, et comme la nature était plus forte que les concepts abstraits, les directives des prêtres se sont dissoutes dans l’éther; la tendance est à une certaine bestialité. Du temps d’Ovide, il existait encore une opposition de classe entre la noblesse qui pratiquait le plaisir de façon raffinée, élégante, sous le signe de Vénus, et la plèbe qui n’était que priapique. Cela reflétait la hiérarchie des castes en Inde. Le souvenir demeurait, de tel hymne à la Déesse composé par exemple par Sapphô:
 
Toi au trône d'arc-en-ciel,
Immortelle Aphrodite,
Fille de Zeus tissant les ruses,
Veuille ne point soumettre mon âme,
Ô Vénérable, aux angoisses et détresses.

Mais viens si jamais plus d'une fois,
Entendant ma voix, tu l'écoutas,
Et quittant la maison de ton père tu vins,
Ayant attelé ton char d'or!

37178.jpgEt c'était de beaux passereaux rapides
Qui te conduisaient!
Autour de la Terre sombre,
Ils battaient des ailes,
Descendus du Ciel à travers l'éther.

Aussitôt ils arrivèrent, et toi,
Ô Bienheureuse, souriant de ta bouche immortelle,
Tu me demandas ce qui m'était advenu,
Et quelle faveur j'implorais,
Ce que je désirais le plus dans mon âme folle.

Quelle persuasion veux-tu donc attirer vers ton amour?
Qui te traite injustement, Psappha?
Car celle qui te fuit promptement
Te poursuivra - celle qui refuse tes présents
T'en offrira, celle qui ne t'aime pas
T'aimera promptement et même malgré elle.

Viens vers moi encore maintenant,
Et délivre-moi des cruels soucis,
Et tout ce que mon cœur veut accomplir,
Accomplis-le et sois Toi-Même mon alliée.
 
En Inde aussi, on invoquait les dieux, en particulier celui de l'amour, dès qu'il s'agissait de passer à l'acte: si on avait décidé de céder à l'appel de la chair, au moins fallait-il conserver le respect de la divinité; on ne devait pas, comme dans l'Occident moderne, se vouer au mal dès qu'on avait franchi une limite: à chaque situation un dieu convenait; une hiérarchie céleste se mêlait à une hiérarchie terrestre. Le Ciel n'avait rien d'absolu; à des degrés différents, il restait présent même dans les lakshmi_devi_by_vishnu108-d2ajlze.jpgcouches les plus basses de l'atmosphère terrestre: ce qui était Lakshmi en haut devenait Kama en bas; mais il s'agissait toujours d'êtres divins. Ovide ne se préoccupait pas tant de pur amour; l’ancienne Rome est à l’origine du matérialisme actuel; même la pensée agnostique des classes distinguées trouve ses racines dans Sénèque ou Cicéron.
 
Il est symptomatique que, du Kâma Sutra, l’Occident ne retienne généralement que l’aspect technique. On le lit par le filtre d’Ovide et de ses héritiers. Il y a, en son sein, bien d’autres choses. Sans entrer dans les détails avec toujours autant de précision, il n’en contient pas moins ce que contiennent les traités érotiques occidentaux; mais il déploie également une spiritualité, et même une religiosité qui déjà manquaient à Ovide. Or, cela ne consiste pas à répandre sur les voluptés charnelles une sorte de bénédiction abstraite, comme on l’observe dans la littérature sentimentale, mais à montrer de quelle façon la voie corporelle peut, si elle est empruntée avec componction et dans un esprit vraiment civilisé, amener à l’union intime. Il ne s’agit pas d’avoir, au moment de l’acte, un tas de fantasmes sur l’amour qu’on doit vouer à l’autre, mais d’opérer d’une certaine façon qui est plus élevée dans l’ordre moral que les autres, s’appuyant sur le corps pour toucher à l’âme. Ce que le cœur éclairé par la raison place dans la volonté soulève et transfigure la matière qu’on manie. On aurait tort de croire que l’hindouisme est dénué de sens moral parce qu’il place celui-ci jusque dans les actes intimes. Bien au contraire, c’est parce que la vie morale lui paraît fondamentale qu’il n’entend pas limiter son rayonnement, mais cherche à le faire pénétrer les recoins les plus obscurs de l’activité humaine.

10:45 Publié dans Culture | Lien permanent | Commentaires (0)

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