30/03/2013

La mission de Louis

ch09_74_06.jpgDans le dernier épisode de cette sporadique série, j’ai dit qu’un être étrange et lumineux avait raconté à saint Louis, roi de France, une histoire fabuleuse sur des êtres immortels vivant sur Terre, apparentés aux anges et en même temps à Lucifer et dont étaient issus les anciens rois: maintes légendes en parlent; saint Louis en avait entendu quelques-unes. La Bible même n’y fait-elle pas allusion, avec ses géants? Étonné, cependant, le roi de France demanda à l’être étrange pourquoi il lui narrait ces choses, qui il était, ce qu’il attendait de lui.
 
Alors l’immortel lumineux répondit: Ô roi parmi les hommes, ta question est légitime. Aucune science ne fut jamais délivrée sans dessein. Sache-le, mon peuple a besoin de toi. Il s’affaiblit. La Terre est désormais le domaine des mortels: ceux de mon peuple sont tirés vers les hauteurs, et leurs royaumes ont moins de force qu’autrefois. Le sentant, les êtres de l’abîme ne cessent de les assiéger. Car eux tirent leur vigueur des profondeurs de l'Orc, et, en cela, ils sont pareils aux hommes, disposant de la science des choses physiques, et pouvant créer des engins, disposer d’une magie puissante, et s’imposer aux âmes par la peur: ils peuvent commander à la volonté. Et si d’ordinaire les hommes avaient besoin de la science des miens pour s’ouvrir l’esprit aux choses inconnues, si leur âme voyait des choses nouvelles grâce aux souffles qui venaient de nos lèvres et atteignaient les organes de leurs sens - si ainsi leur avenir se remplissait d’une lumière qui leur devenait salutaire, et qui les a naguère conduits à nous appeler des dieux et à nous vouer un culte -, s’il en était autrefois ainsi, dis-je, vient Blake.jpgmaintenant le moment où une obscurité profonde va s’abattre, où le lien entre ta race et la mienne va être rompu!
 
Or, en ce moment fatidique, il s’avère que c’est nous qui à présent avons besoin de vous; car les forces de l’abîme pourront bientôt nous submerger, si les hommes ne nous aident pas, et ne mêlent pas leurs forces à la sagesse qui est la nôtre. Nous serons vaincus, anéantis - et nos cités seront occupées par d’abominables monstres, et ce sera le règne sans partage du Mal; quant à nous, nous serons soit enfermés à jamais dans les cercles de l’Abîme, soit bannis à jamais de la Terre, contraints de regagner le Ciel jusqu’à la fin des jours! Or, non seulement plus d’un parmi nous s’est attaché à cette Terre, mais la rédemption pour ceux de ma lignée vient de l’aide qu’elle peut apporter aux hommes. Cependant, dès le moment de notre éviction, cette tâche nous sera rendue impossible.
 
Mais pour vous, mortels, ce sera également une époque terrible, puisque vous serez à la merci de vos pires ennemis! Sache-le, en effet, le mal que certains d’entre nous ont pu vous faire en vous séduisant et en vous réduisant à l’esclavage, en usant de vous comme ils le souhaitaient, n’est rien face au mal atroce que fera peser sur vous le peuple de l’Abîme - fait non de séduction et d’illusions chatoyantes, de rires énormes, de rondes infinies et de chants d’extase où se dissout la raison, emmenant les mortels dans le sillage de Cupidon et de Bacchus - mais de terreur, de sang, de mort! La nuit s’abattra sur vous, en vérité, je vous le dis.
 
Il faut donc que ta vigueur d’homme mortel et que celle de tes meilleurs chevaliers viennent à notre secours, et sauvent la cité dont je suis l’envoyé. Là règne un prince que tu apprendras, si tu acceptes de nous aider, à connaître, et qui m’est étroitement apparenté. Oui, si tu acceptes de nous aider, ai-je dit: car l’heure est grave et le temps est passé, dans lequel il était possible de vous séduire et de vous ensorceler afin de vous faire agir à notre guise. A présent, l’œil de celui que vous appelez Jésus-Christ nous regarde; il s’approche de la Terre: on ne peut échapper à son éclat. Or, il nous commande de louis 4.jpgvous laisser la liberté de nous aider, ou non: nous n’avons plus le droit de vous diriger selon nos vœux et à votre insu, comme nous l’avons si souvent fait, par les prestiges de la magie. Nous sommes contraints de dire la vérité: notre langue a été liée; un fil d’or la lie au Ciel! Alors, acceptes-tu? 
 
- Que devrai-je faire? demanda le saint roi. - Mais, combattre, comme tu sais le faire, en vrai chevalier, de toute ton âme et de tout ton être, au sein de notre monde - de notre royaume! En particulier, une bête vient d’être engendrée par une abominable sorcière des gouffres - une goule, qui s’était accouplée à un géant mort: l’art des êtres de l’Abîme a pu réveiller suffisamment un des géants des temps premiers - un roi parmi eux! - pour lui faire engendrer ce monstre qui porte en lui la puissance prodigieuse de la Terre, et qui est bardé de fer, dont le bras est de plomb, et qui semble de chair et de métal mêlés. Son aspect est horrible. Mais nos bras trop légers ne peuvent empêcher son avancée. Nous avons à présent besoin de la force des hommes! Ta tâche est donc lourde. Tu peux en périr. Mais il s’agit d’un sacrifice que tu feras à tous les tiens. Que décides-tu?
 
Or, chers lecteurs, cet épisode commence à être long; quant à ce que répliqua le roi saint Louis à cette fantastique demande, cela sera dit un autre jour, si la destinée le permet.

22/03/2013

Divinité et images

william-blake--creation-du-monde--1794.jpgCertains, assimilant Dieu à l’Invisible, assurent qu’il ne faut pas le dénaturer en le rendant visible par l’image. Et pourtant, dans une lettre, François de Sales admettait que Dieu, en réalité, était partout, y compris dans le monde visible, bien qu’on ne sût pas l’y déceler. Rien ne peut être dit détaché de lui; ce qui est vu se rattache aussi à lui. L’image le reflète. Mais de quelle manière?
 
Il est déjà important que, comme la pensée, elle se reconnaisse - même quand elle est seulement intérieure - comme un simple reflet - et, naturellement, comme un reflet partiel. Toute image, toute idée prétendant l’embrasser dans sa totalité est fallacieuse. L’art baroque représentait le saint Père, mais les théologiens le distinguaient de Dieu: ce vieillard bénissant n’en était qu’une figure. Il était la représentation de l’Ancien des Jours: l’être créateur de ce monde. Dieu pris absolument était au-delà. 
Ne serait-il pas, de fait, illogique de refuser de représenter cet Ancien suprême par une statue, ou de la peinture, alors que l’entendement se fait, en lisant les mots qui le désignent, l’image d’un vieillard bénissant? La figure intérieure est-elle plus divine en soi que la figure extérieure? Mais si l’artiste est doué, la seconde correspondra bien à la première.
 
Que l’image intérieure soit plus raffinée, plus fidèle à l’idée pure, je veux bien le croire; qu’elle soit, en un certain sens, plus proche de la divinité, aussi. Mais l’opposition ne saurait être radicale: elle n’est que de degré. Et rien n’empêche, à vrai dire, de se créer l’image d’un Ancien des Jours plus grandiose que celles de l’art baroque - même si on peut admettre que ce dernier tend à fixer l’imagination.
 
De toute façon, comme le dit H. P. Blavatsky, la substance divine absolument est impropre à être cernée par l’entendement: car elle affirme que les véritables sages du bouddhisme ne se mêlent jamais william_blake_jacobs_ladder.jpgde philosopher sur la substance absolue, éternelle: la pensée ne peut que saisir ses émanations successives, les puissances créatrices dont le concert harmonieux a forgé le monde. Bien que le mot monte plus haut que l’image, dans l’ordre spirituel, il n’embrasse pas davantage l’Absolu. Même l’idée la plus pure n’est qu’un reflet: elle monte le long pour ainsi dire de la hiérarchie des anges - jusqu’à se dissoudre. A cet égard, l’idéalisme classique, hérité de Platon, et que Flaubert défendait encore, n’est-il pas un leurre? On ne peut opposer l’idée pure à l’image: la différence n’est que de degré; et l’homme qui veut se faire un chemin complet vers l’Absolu se taille toutes les marches nécessaires à l’ascension. Il commence donc par l’image, poursuit par le son, finit par l’idée! Puis, il pénètre la lumière qui l’éblouit. Et, selon la doctrine bouddhique, il redescend, afin d’acquérir les qualités qui lui permettront de se tailler un chemin plus ferme encore, et allant plus haut encore - jusqu’à ce qu’il n’ait plus besoin du monde visible, sensible. Est-ce cependant le cas des hommes actuellement sur Terre? La logique bouddhique est bien de dire que non. Tant que le monde visible existe, il apparaît comme nécessaire de l’affiner par l’art.
 
L’image mêle aux idées des couleurs qui éveillent l’âme: le cerveau n’a pas une force suffisante pour s’élever; il lui faut les élans du cœur! Il lui faut un tremplin: la première marche. La nature humaine tout entière doit porter l’esprit. Les traditions qui interdisent les images peintes ou sculptées ont au primaporta2.jpgmoins des images fortes dans leurs textes sacrés. Les anciens Romains, disaient Plutarque, s’étaient vus interdire par Numa de représenter leurs dieux; ils ont donc dû se rapprocher des Grecs et de leur mythologie, puis se convertir au christianisme, dont les textes fondamentaux sont en réalité plus riches d’images merveilleuses que l’histoire ou la philosophie romaine. Quel texte de Sénèque, Cicéron, Tacite, contient les anges de l’Évangile, les symboles de l’Apocalypse? Cela correspond à un besoin. Le culte même de César, homme divinisé, renvoyait à cette aspiration à relier le monde visible aux Immortels. La statue d’Auguste était bien celle d’un ange guidant le peuple sur la voie de la Perfection!
 
Lorsque le catholicisme rejette les images, le peuple se laisse capter par celles de la science-fiction - qui, en réalité, émanent de l’ancienne tradition grecque: elles sont le prolongement d’Icare, de Prométhée. On ne peut l’empêcher. Parodiant Amiel sur ce qu’il disait des religions, je dirai: la question n’est pas de savoir si on aura des images ou non, mais lesquelles on créera: seront-elles d’un art consommé, élevant l’âme, donnant à voir le sublime, portant les cœurs vers les hauteurs - le monde supérieur ne serait-ce que dans sa première strate, celle du monde élémentaire - des fées? Ou sera-ce des figures laides, ne faisant que flatter l’instinct et assouvir une vaine curiosité, un désir stérile - celui de machines plus grosses, de femmes plus belles, d’hommes plus forts, de pays plus riches?
 
Dieu est amour, et toute beauté se rapporte à lui. La peinture est belle quand elle donne à voir le monde spirituel, et l’assume. Alors, elle est vraie - puisque toute image émane de l’âme.

06/03/2013

Momulk et les mystères de l’Homme Vert

Menoge.jpgAu sein du dernier épisode de cette série, j’ai raconté comment Mirhé Maumot, voyant deux de ses élèves menacés par trois voyous, s’était approché, et, à son tour menacé, s’était transformé en Momulk. Les trois voyous furent horrifiés, voulurent fuir. Ils croyaient rêver, faire un cauchemar! Si Mirhé avait gardé toute sa conscience, il les eût laissés partir, mais il conservait en lui l’image du voyou qui l’avait menacé en particulier, et il lui vouait une haine qu’il ne pouvait plus maîtriser. Il bondit donc et, en un instant, fut derrière le jeune homme, qu’il saisit par la nuque. Celui-ci chercha à se retourner et à donner un coup de couteau au monstre, mais la lame n’entama pas la peau, qui était dure comme le roc. 
 
Une terreur profonde s’empara du brigand, et ses yeux s’ouvrirent tout grands; il commença à crier. Mais Momulk n’en eut cure: il le souleva d’une main et, d’un geste brutal, le jeta vers la rivière, en contrebas du chemin, qui s’étirait sur un escarpement. Après avoir décrit un cercle dans les airs à une hauteur considérable, le voyou retomba lourdement sur les pierres qui tapissaient la paisible Menoge. Il 14488.jpghurla brièvement de douleur, et s’évanouit. On apprit plus tard que, tombé sur le dos, il s’était brisé l’échine, et qu’il demeurerait, hélas! paralysé toute sa vie durant. C’est ce qui devait conduire la population à poursuivre le monstre: même un voyou méritait-il une telle peine? D’ailleurs, était-on bien sûr qu’il se fût attaqué à lui parce qu’il avait essayé de racketter deux élèves du Collège? Il eût aussi bien pu s’en prendre à un autre! Une dispute eût suffi, présumait-on. 
 
Car les deux enfants qu’il avait secourus, après avoir pris leurs jambes à leur cou, avaient raconté ce qu’ils avaient vu. À vrai dire, on eut du mal à les croire; on se montra si surpris, et si sceptique, qu’eux-mêmes bientôt doutèrent d’avoir réellement vu ce qu’ils prétendaient avoir vu. 
 
Cependant, on se rendit au domicile de Mirhé, et il était absent; durant plusieurs jours, il le demeura: nul ne le vit rentrer chez lui.
 
On mit alors en relation l’étrange récit des deux jeunes gens avec la disparition non moins mystérieuse de Mirhé Maumot pendant la visite au CERN, et on prit enfin au sérieux - ce qu’on n’avait pas fait jusque-là - le récit de l’élève qui avait vu Mirhé Maumot se transformer pour la première fois, tout près du cylindre d’accélération des particules dont une faille avait libéré la flamme: car comme cet élève avait ensuite été blessé dans l’explosion qui avait soufflé le mur le séparant du dehors, on avait cru qu’il divaguait, qu’il mêlait ses cauchemars au réel. A présent, on comprenait qu’il n’en était rien - à moins que plusieurs élèves pussent faire le même rêve! Mais les indices se recoupaient trop bien, et de plus en plus nombreux étaient ceux qui parlaient d’une métamorphose extraordinaire...
 
Quoi qu’il en fût, après avoir jeté le voyou qui l’avait menacé dans le lit de la rivière, le monstre verdâtre sembla se satisfaire de l’avoir entendu hurler et de l’avoir vu s’évanouir; peut-être avait-il reconnu le bruit de l’échine brisée. Toujours est-il qu’après avoir  bondi par-dessus la rivière, l’avoir Entre-Usses-et-Vuache-2.jpgfranchie d’un seul saut, il s’en fut dans une direction qu’on ne connut pas d’abord avec certitude. Plusieurs paysans, néanmoins, affirmèrent avoir vu un grand et gros homme vert olive s’enfoncer dans la forêt de Vouan - montagne qui domine, à l’est, le village de Boëge. Or, impénétrable, sombre, elle avait la réputation d’abriter des fées et des démons! Certains pensaient que des cultes druidiques y avaient été pratiqués, autrefois; on imaginait des sacrifices rituels, des prêtresses s’enivrant et dévorant nues la chair des bœufs; on parlait même de sacrifices humains.  En tout cas, selon plus d’une légende, des portes de l’autre monde s’y trouvaient!
 
Naturellement, on commença par dire que les paysans avaient rêvé, eux aussi - avaient encore inventé une de ces fameuses créatures fantastiques répertoriées par les savants. Certains esprits forts, brandissant le beau volume de Christian Abry et Alice Joisten qui avait pour titre Êtres fantastiques des Alpes et rassemblait les évocations surnaturelles que les hommes de la campagne avaient pu effectuer à voix haute devant un magnétophone, affirmaient en riant qu’il ne s’agissait là que du fameux Homme Vert - lequel avait fait l’objet d’un cycle de légendes très localisées, à Arâches. L’archétype, disaient-ils, s’était répandu jusqu’à Boëge - qui appartenait autrefois à la même seigneurie qu’Arâches, celle du World_of_Warcraft-46939.jpgFaucigny. Et les spécialistes aussitôt de rêver des traditions présentes jadis à la cour des seigneurs, qui se fussent disséminées dans tout leur fief!
 
Ce cycle, néanmoins, évoquait un homme vert sans tête, et les paysans juraient qu’à Momulk, ils avaient bien vu une tête. En outre, ce spectre n’avait été autrefois aperçu que la nuit, tandis que Momulk avait été vu en plein jour. Enfin, selon les légendes, l’homme vert d’Arâches avait été conjuré et changé en oiseau par un prêtre, qui était en même temps un mage: ou placé dans le corps d’un oiseau, comme Jésus avait placé des démons dans un porc. Dans la tradition populaire, les prêtres avaient souvent des pouvoirs fantastiques. Pouvait-on croire que cet esprit qui hantait autrefois les abords d’Arâches avait échappé à cette malédiction et retrouvé sa forme humaine? Peut-être était-il justement l’esprit qui s’était emparé de l’âme de Mirhé Maumot à la faveur de l’accident du CERN!
 
On se perdait en conjectures. La question demeurait tout de même de savoir si les paysans avaient réellement vu ce monstre.
 
Or, quelque temps plus tard, un événement étrange leva les derniers doutes et confirma qu’ils n’avaient rien inventé. Mais ce qu’il fut sera dit une fois prochaine.