06/03/2013

Momulk et les mystères de l’Homme Vert

Menoge.jpgAu sein du dernier épisode de cette série, j’ai raconté comment Mirhé Maumot, voyant deux de ses élèves menacés par trois voyous, s’était approché, et, à son tour menacé, s’était transformé en Momulk. Les trois voyous furent horrifiés, voulurent fuir. Ils croyaient rêver, faire un cauchemar! Si Mirhé avait gardé toute sa conscience, il les eût laissés partir, mais il conservait en lui l’image du voyou qui l’avait menacé en particulier, et il lui vouait une haine qu’il ne pouvait plus maîtriser. Il bondit donc et, en un instant, fut derrière le jeune homme, qu’il saisit par la nuque. Celui-ci chercha à se retourner et à donner un coup de couteau au monstre, mais la lame n’entama pas la peau, qui était dure comme le roc. 
 
Une terreur profonde s’empara du brigand, et ses yeux s’ouvrirent tout grands; il commença à crier. Mais Momulk n’en eut cure: il le souleva d’une main et, d’un geste brutal, le jeta vers la rivière, en contrebas du chemin, qui s’étirait sur un escarpement. Après avoir décrit un cercle dans les airs à une hauteur considérable, le voyou retomba lourdement sur les pierres qui tapissaient la paisible Menoge. Il 14488.jpghurla brièvement de douleur, et s’évanouit. On apprit plus tard que, tombé sur le dos, il s’était brisé l’échine, et qu’il demeurerait, hélas! paralysé toute sa vie durant. C’est ce qui devait conduire la population à poursuivre le monstre: même un voyou méritait-il une telle peine? D’ailleurs, était-on bien sûr qu’il se fût attaqué à lui parce qu’il avait essayé de racketter deux élèves du Collège? Il eût aussi bien pu s’en prendre à un autre! Une dispute eût suffi, présumait-on. 
 
Car les deux enfants qu’il avait secourus, après avoir pris leurs jambes à leur cou, avaient raconté ce qu’ils avaient vu. À vrai dire, on eut du mal à les croire; on se montra si surpris, et si sceptique, qu’eux-mêmes bientôt doutèrent d’avoir réellement vu ce qu’ils prétendaient avoir vu. 
 
Cependant, on se rendit au domicile de Mirhé, et il était absent; durant plusieurs jours, il le demeura: nul ne le vit rentrer chez lui.
 
On mit alors en relation l’étrange récit des deux jeunes gens avec la disparition non moins mystérieuse de Mirhé Maumot pendant la visite au CERN, et on prit enfin au sérieux - ce qu’on n’avait pas fait jusque-là - le récit de l’élève qui avait vu Mirhé Maumot se transformer pour la première fois, tout près du cylindre d’accélération des particules dont une faille avait libéré la flamme: car comme cet élève avait ensuite été blessé dans l’explosion qui avait soufflé le mur le séparant du dehors, on avait cru qu’il divaguait, qu’il mêlait ses cauchemars au réel. A présent, on comprenait qu’il n’en était rien - à moins que plusieurs élèves pussent faire le même rêve! Mais les indices se recoupaient trop bien, et de plus en plus nombreux étaient ceux qui parlaient d’une métamorphose extraordinaire...
 
Quoi qu’il en fût, après avoir jeté le voyou qui l’avait menacé dans le lit de la rivière, le monstre verdâtre sembla se satisfaire de l’avoir entendu hurler et de l’avoir vu s’évanouir; peut-être avait-il reconnu le bruit de l’échine brisée. Toujours est-il qu’après avoir  bondi par-dessus la rivière, l’avoir Entre-Usses-et-Vuache-2.jpgfranchie d’un seul saut, il s’en fut dans une direction qu’on ne connut pas d’abord avec certitude. Plusieurs paysans, néanmoins, affirmèrent avoir vu un grand et gros homme vert olive s’enfoncer dans la forêt de Vouan - montagne qui domine, à l’est, le village de Boëge. Or, impénétrable, sombre, elle avait la réputation d’abriter des fées et des démons! Certains pensaient que des cultes druidiques y avaient été pratiqués, autrefois; on imaginait des sacrifices rituels, des prêtresses s’enivrant et dévorant nues la chair des bœufs; on parlait même de sacrifices humains.  En tout cas, selon plus d’une légende, des portes de l’autre monde s’y trouvaient!
 
Naturellement, on commença par dire que les paysans avaient rêvé, eux aussi - avaient encore inventé une de ces fameuses créatures fantastiques répertoriées par les savants. Certains esprits forts, brandissant le beau volume de Christian Abry et Alice Joisten qui avait pour titre Êtres fantastiques des Alpes et rassemblait les évocations surnaturelles que les hommes de la campagne avaient pu effectuer à voix haute devant un magnétophone, affirmaient en riant qu’il ne s’agissait là que du fameux Homme Vert - lequel avait fait l’objet d’un cycle de légendes très localisées, à Arâches. L’archétype, disaient-ils, s’était répandu jusqu’à Boëge - qui appartenait autrefois à la même seigneurie qu’Arâches, celle du World_of_Warcraft-46939.jpgFaucigny. Et les spécialistes aussitôt de rêver des traditions présentes jadis à la cour des seigneurs, qui se fussent disséminées dans tout leur fief!
 
Ce cycle, néanmoins, évoquait un homme vert sans tête, et les paysans juraient qu’à Momulk, ils avaient bien vu une tête. En outre, ce spectre n’avait été autrefois aperçu que la nuit, tandis que Momulk avait été vu en plein jour. Enfin, selon les légendes, l’homme vert d’Arâches avait été conjuré et changé en oiseau par un prêtre, qui était en même temps un mage: ou placé dans le corps d’un oiseau, comme Jésus avait placé des démons dans un porc. Dans la tradition populaire, les prêtres avaient souvent des pouvoirs fantastiques. Pouvait-on croire que cet esprit qui hantait autrefois les abords d’Arâches avait échappé à cette malédiction et retrouvé sa forme humaine? Peut-être était-il justement l’esprit qui s’était emparé de l’âme de Mirhé Maumot à la faveur de l’accident du CERN!
 
On se perdait en conjectures. La question demeurait tout de même de savoir si les paysans avaient réellement vu ce monstre.
 
Or, quelque temps plus tard, un événement étrange leva les derniers doutes et confirma qu’ils n’avaient rien inventé. Mais ce qu’il fut sera dit une fois prochaine.

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