18/02/2013

L’évidence matérialiste

14249580-reine-de-la-mer-maintenant-un-bateau-et-chevauchant-un-poisson--peinture-murale-voronet-eglise-rouma.jpgLes pensées ingérées durant la période d'éducation s'ancrent dans l'âme à une telle profondeur qu’on les prend souvent, par la suite, pour ces évidences sur lesquelles Descartes disait qu’il fallait appuyer tout raisonnement. Le matérialisme philosophique est devenu une doctrine sur laquelle l’Occident croit pouvoir bâtir des systèmes fiables, et que la moitié de l’humanité au moins croie que les choses sont pleines d’âme et dépendent de volontés qui leur sont propres - que la moitié des êtres humains au moins soit peu ou prou animiste -, n’empêche pas la conscience moderne occidentale de regarder comme quasi assuré que la nature n’a pas d’âme, de volonté propre, n’est en rien traversée de volontés invisibles - comme le disait pourtant Victor Hugo , qui à ce propos attribuait à la science actuelle une forte myopie.
 
Quand j’étais au Cambodge, on m’a dit que la mer avait sa divinité - une reine des poissons. Mais ma tante, qui m’en parlait, avait oublié son nom, entendu durant  son enfance. Comme j’avais lu le matin même un conte khmer qu’on fait lire au Cambodge aux enfants, consacré à une sorte de nymphe qui avait été divinisée et était devenue la déesse de l’orage, je citai son nom, en demandant si ce n’était pas elle; non, me répondit-on, elle, c’est la déesse de la pluie, des éclairs!
 
Tout lieu est réputé protégé par un esprit, en Asie. Tout mouvement dans la nature était regardé comme émanant d’une volonté invisible par Joseph de Maistre - qui, comme Victor Hugo, contestait DIeu_Chronos_01.jpgformellement la vérité de ce que disait déjà la science de son temps, que la nature même en mouvement est dénuée de volonté, et qu’elle est telle qu’une machine entièrement animée de l’extérieur - par un dieu horloger.
 
Rousseau estimait que puisque le corps humain - et aussi son cerveau, qui en fait partie - est mû par la volonté humaine, la nature qui se meut a aussi sa volonté propre. Il estimait que le cerveau n’était pas nécessaire à l’existence d’une volonté, comme le pensait aussi Teilhard de Chardin, qui attribuait une vie psychique larvaire aux atomes.
 
Cela me rappelle Olaf Stapledon, le grand écrivain de science-fiction, qui disait que sur une autre planète - où il s’était rendu en esprit, sans son corps et donc sans son cerveau -, il existait des cerveaux non physiques, tissés seulement d’ondes électromagnétiques et matérialisés par des oiseaux qui circulaient dans leurs courants en ensembles cohérents. Arthur C. Clarke, dans The City of the Stars, créa à son tour l’idée d’un cerveau à venir tissé de forces immatérielles qui suivraient la trame même qui permet à certaines forces encore inconnues de construire des cerveaux matériels lorsque l’homme demeure à l’état fœtal. Au lieu d’organiser une chair, elles organiseraient l’air subtil de l’espace, et formeraient un tout cohérent, se tenant à la manière d’un réseau fait de lumière. Pour Clarke, ce n’était pas la matière, qui comptait dans l’apparition de la conscience, car elle n’était qu’un support: la forme prise par ces forces en agissant, les lignes cohérentes qu’elles traçaient, et qui, étant de nature Dveloppement-rseaux-univers-cerveau-internet_thumb.jpgabstraite, n’existaient qu’au sein de l’éther, précédait l’apparition de la chair.
 
Mais la conscience est-elle encore la volonté? N’y a-t-il pas des volontés aveugles, dénuées d’intelligence? Une volonté ne se charge pas forcément de pensée: elle peut n’être qu’une pulsion. Et alors, elle se traduit en ondes, mais, je crois, elle les précède aussi: elle est la source de ce qui se diffuse sous forme de forces. Même tracer une ligne lumineuse dans l’éther dépend de la volonté de l’être qui la trace.
 
On pourrait dire que le monde est une image que tissent des volontés plus ou moins éclairées. Lorsqu’elle est belle, harmonieuse, l’éclairage est total: la volonté est céleste.
 
Mais quoi qu’il en soit, la doctrine matérialiste ne relève pas de l’évidence: on peut développer des concepts qui ne l’admettent pas. La base n’en est pas l’évidence cartésienne, mais l’expérience personnelle directe des phénomènes, tant matériels que spirituels: que, par exemple, des pulsions volontaires émanent de l’inconscient et des profondeurs du corps est une expérience qu’on peut faire, et qui ne peut pas être remise en cause à partir d’une doctrine générale, abstraite, comme est le matérialisme philosophique. On ressent les membres comme étant doués d'une volonté propre, échappant souvent à l’intelligence. Des forces les meuvent, semblent les animer depuis l’extérieur de la conscience, et paraissent aussi avoir leurs desseins propres, inconnus: ainsi naît le sentiment du destin.
 
L’évidence doctrinale n’existe pas: il n’y a, à cet égard, comme le disait Rousseau, que la conviction intime, le sentiment de ce qui est.

Commentaires

Les commentaires étant fermés sur le précédent billet, je passe ici : je suis en train de lire cet ouvrage "Flaubert et Maxime Ducamp en Bretagne". Quel plaisir!

Bien à vous.

Écrit par : Ambre | 25/02/2013

... Du Camp:))

Écrit par : Ambre | 25/02/2013

Oui, un excellent ouvrage. Je suppose que vous voulez parler de "Par les champs et par les grèves"? Ou est-ce de mon article. Merci de votre commentaire, quoi qu'il en soit.

Écrit par : Rémi Mogenet | 25/02/2013

Des deux! (0_°)

Écrit par : Ambre | 25/02/2013

Merci, Ambre!

Écrit par : Rémi Mogenet | 26/02/2013

Les commentaires sont fermés.