09/01/2013

Vraisemblance spirituelle selon Flaubert

hm-80-09-09.jpgDans Salammbô, Flaubert parle d’un certain voile de Tanit, la déesse de la Lune; il est appelé le zaimph et il est sacré: brillant, brodé d’or et de pierreries, il représente les dieux parmi les astres. Quiconque le possède est sûr d’emporter la victoire, quiconque le touche de ses propres mains est certain de périr. Les derniers mots du livre affirment que si Salammbô meurt soudainement, c’est justement parce qu’elle l’a touché.
 
Or, Sainte-Beuve, qui n’aimait guère la magie et le paganisme, reprocha à Flaubert d’avoir attribué à ce zaimph une puissance réelle. Ce à quoi l’auteur répondit qu’il n’importait pas du tout de savoir s’il avait ou non un pouvoir réel; pour les personnages, il en avait un, et cela suffisait.
 
De fait, Salammbô peut aussi être morte parce que l’homme qu’elle aimait sans se l’avouer a été massacré sous ses yeux et en son nom. Flaubert ne fait que traduire la pensée des personnages: il adopte le point de vue de ce que les anciens appelaient un chœur, qui est la voix du peuple, l’esprit de la cité. L’ironie ne se perçoit qu’en arrière-fond; dans les faits, l’auteur assume pleinement l’épopée et la nécessaire présence des dieux dans le récit.
 
Lorsque Salammbô a des visions mystiques, le lecteur peut penser qu’il s’agit seulement d’affres liées à sa passion pour Mathô, qu’elle n’identifie pas comme telles; mais la narration suit le fil de la vision mystique. Flaubert, comme il l’a souvent répété, refuse de prendre parti. Le récit est plein quand les personnages sont restitués dans leurs pensées, leurs croyances, leurs sentiments. Si la narration regarde de l’extérieur les personnages, et tourne leurs croyances en ridicule, elle brise le charme: casse la poésie. Or, Flaubert l’a dit: pour lui, le roman doit avant tout être beau; la vérité même est au service de la beauté. D’un certain point de vue, si le roman, pour être grandiose - épique -, admet le point de vue religieux, ou mystique, il faut accepter ce point de vue comme vrai, même si on a du mal à le partager. L’art était toute sa vie; il le regardait comme une forme de salut.
 
Or, il existe un auteur savoyard qui disait la même chose, lorsqu’il écrivait des romans qui se situaient au Moyen Âge: c’est Jacques Replat, que j’adore. Il entendait restituer non pas seulement les faits extérieurs, rappelait-il, mais aussi les croyances des gens qui les avaient vécus. L’histoire devenait ainsi épopée - devenait ainsi totale. Il commentait, fréquemment, ces croyances, les appelant superstitions; mais souvent aussi, il restait neutre, à la façon de Flaubert, laissant le lecteur dans le doute. Cela donne une profondeur inouïe à ses petits récits; c’est un auteur méconnu.
 
Victor Hugo agissait également de cette façon: dans Quatrevingt-Treize, son héros Gauvain fait l’objet d’une vision de Cimourdain, qui est comme son précepteur et son parrain, celui qui a formé sa pensée stangehd.jpget l’a rendue républicaine: il voit, derrière son élève, l’entourant de ses ailes - l’ange de la justice, de la liberté, du progrès. Or, il ne s’agit pas seulement d’un trait renvoyant à Cimourdain; cette vision entretient l’épopée: elle confirme l’assimilation de Gauvain à l’archange qui a vaincu le diable au Mont-Saint-Michel et l’a changé en rocher. Le narrateur même l’effectue: Hugo l’assume personnellement. Car Hugo allait plus loin encore que Flaubert: lui-même donnait un sens mythologique à ses récits.
 
Flaubert admirait infiniment Hugo, mais il trouvait qu’il participait trop à l’action, qu’il intervenait trop: cela faisait courir le risque de la partialité, et même de la légèreté. Son spiritualisme s’affichait trop; on pouvait le lui reprocher. Et surtout, cela nuisait à la force des actions des personnages, qui pouvaient apparaître comme des pantins, des illustrations vides d’idées qu’avait Hugo.
 
Il faut reconnaître que le roman même de Salammbô dépasse tous les romans que Hugo a pu écrire. Une participation aussi active dans la mythification se prêtait sans doute davantage à la poésie: à La Légende des siècles, à La Fin de Satan, aux Contemplations! Dans un récit, le narrateur se doit de rester discret, de laisser parler les faits; à cet égard, Flaubert était, davantage que Hugo, disciple de Jean Racine. Et davantage proche, aussi, de Virgile ou Homère.
 
L’idée que l’action doit être accompagnée des pensées de ceux qui les effectuent, ces pensées fussent-288.jpgelles mystiques, ou appartinssent-elles à une religiosité dépassée, à un paganisme auquel on refuse de croire, était cependant déjà présente chez le grand Corneille, qui affirmait que la vraisemblance intégrait, à l’action dramatique, les croyances des anciens, quand le sujet était pris des temps antiques. En d’autres termes, il était permis, dans la tragédie, de présenter des dieux se métamorphosant, ou des bêtes parlant, puisque les personnages mêmes y croyaient, puisqu’il s’agissait de croyances qui avaient cours à l’époque où se situe l’action. Racine, dans Britannicus, établit des rapports clairs entre le statut d’Auguste rendu divin et le regard que jettent sur lui les personnages.
 
Car l’épopée appartient au monde de l’âme. Il ne saurait être question de juger. Les héros arrivent de la mémoire des astres accompagnés de leurs pensées. Si celles-ci étaient fausses, comment pourraient-ils être des héros? Ils devraient avoir agi au hasard, et s’être égarés constamment. On ne peut donc pas créer d’épopée qui ne prenne pas au sérieux - ou ne feigne pas de prendre au sérieux, au moins - les croyances des personnages. L’esthétique même de l’épopée en dépend.
 
C’est peut-être pour cela qu’il a été difficile de la développer en France, pays très dogmatique. J’y reviendrai, à l’occasion.

12:38 Publié dans Lettres | Lien permanent | Commentaires (0)

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