01/01/2013

Le voile de l'éblouissement

ossian_conjures_up_the_spirits.jpgVictor Hugo a souvent énoncé l’idée que le poète devait percer l’ombre, et y porter la lumière: il devait voir clair dans les ténèbres qui dissimulaient la divinité et ses profonds mystères: ses yeux devaient s'allumer, rayonner dans l'obscurité. Il en sortait ensuite les figures grandioses de sa poésie, l’ange de la liberté anéantissant le démon de la servitude, les avenirs radieux qui verraient l’homme conquérir les astres, les visions du gouffre dans lequel tombait le mal, l’échelle des esprits au-dessus du monde sensible...
 
Mais sa rhétorique, à cet égard, avait parfois quelque chose d’un peu trop grandiose, travaillant à l’excès par antithèses. Lorsque le noir est complet, voit-on forcément d’emblée la lumière? D'ailleurs, le poète qui se trouve dans la lumière complète ne distingue rien. Et c’est le défaut des poètes: ils sont dans l’éblouissement. Cherchant à se détourner des affres de l'obscurité, ils s’inventent des mondes purs, lumineux, mais sans solidité. La poésie qui ne jure jamais que par que le vide, l’absolu, l’éternité, le silence, tend à cette forme de dissolution qu’à tout prix voulut éviter un Flaubert.
 
Car dans la clarté éblouissante, l’homme ne peut plus se diriger lui-même: il est la proie des flux. La lumière alors est prise pour une essence, bien qu'elle reste une image. Il ne s’agit pas, comme eût dit 
Gustave Moreau - Saint Cecilia - Angels Announcing Her Impending Martyrdom.jpgsaint Augustin, de Dieu même, mais de son reflet éternel. Or, lorsque l’ange met devant les yeux une main pour les protéger de l’éblouissement, il devient possible d’y distinguer les flux, les rayons: et chacun se déploie en image distincte; il est de nouveau possible de se diriger dans la lumière éblouissante. Elle apparaît alors comme une image, à son tour: non comme la fin de toute chose; non comme la divinité même - qui n’est pas la lumière mais sa source. Il existe une distance, entre la lampe et l’extrémité de ses rayons! Et on ne s’approche du foyer de clarté qu’en mettant un voile devant ses yeux, grâce auxquelles les formes de l’air deviennent visibles.
 
Chez l’être humain, l’expérience intérieure passe par l’image: l’imagination est toujours en marche; il n’y a pas de moment où elle dorme. Si on développe sa force, on lui permet de distinguer clairement les contours du monde éternel que saint Augustin appelait le ciel du ciel. Or, la suprême divinité, qu’on ne peut pas voir directement, se saisit si on voit ces contours, et si on parvient à les lier de façon cohérente, car la divinité ne peut, à l’âme humaine, s’exprimer que sous la forme d’un concert harmonieux de forces. Elle n’est jamais qu’un pressentiment: le pressentiment de soi, ou d’un être dont tout a émané.
 
Alors, on distingue la lumière de l’ombre: les esprits perfides, et les bons anges qui luttent contre eux. Si le regard se fait plus perçant, le monde spirituel apparaît dans toute sa hiérarchie. Si aucune image distincte n’apparaît, ce n’est pas que Dieu soit présent, mais qu’on est ébloui.
 
Même si on veut pouvoir un jour embrasser tout l’univers d’un seul regard et voir la divinité suprême, à la façon du Bouddha, il faut déjà avoir acquis la connaissance des parties: jeter un coup d’œil ébloui sur un endroit brillant du Ciel ne permet pas de saisir l'ensemble. C’est aussi le sens de l’idolâtrie: quand un petit dieu est pris pour le grand - quand une émanation est confondue avec son modèlePagan_god_Astarte.jpg. Cela n’arrive pas quand on cristallise en figures la lumière divine, mais quand on croit, face à cette lumière, être en face de sa source première. Même les rayons de sagesse de Jupiter, si beaux, si purs, ne peuvent pas être pris pour la divinité suprême. La poésie la plus haute, selon moi, consiste à ne les peindre que comme des reflets. De la tentation de Lucifer qui veut éblouir le poète tint à se défier Flaubert, par exemple, lorsqu’il critiqua l’exaltation excessive de Hugo - que pourtant il admirait. Il voulait que le divin n’apparaisse qu’à travers le regard de personnages - saint Antoine, Salammbô, Félicité, saint Julien... C’était un filtre qui permettait d’en relativiser la vision - d’éviter l’éblouissement. Le doute, notamment, était l’ombre par laquelle la clarté se déployait de façon différenciée - en couleurs, en formes; la conscience pouvait alors demeurer maîtresse d'elle-même: s’appuyer sur un sol.

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