30/11/2012

Hiérarchies des cieux

buddha 05.jpgBouddha Sâkyamuni, au sein de sa vie canonique, est réputé s’être rendu au second niveau du monde divin pour parler avec sa mère, qui était dans le quatrième niveau du monde divin. Les différents cieux que l’ancienne sagesse connaissait en Occident existaient aussi en Asie. Les parasols blancs à plusieurs étages des rois, en Inde, au Cambodge, en Thaïlande, représentent les différents cieux qui surplombent la Terre. Cela renvoie aux cercles du Paradis évoqués par Dante, même si, chez celui-ci, il s’agissait, pour l’essentiel, de vertus intérieures: sa tendance était à l’allégorie morale; le lien entre l’homme et l’univers se rompait. Cela a amené Tolkien, par exemple, à rejeter Dante et l’allégorie en général. Car avant Dante, les cercles célestes renvoyaient bien aux orbes planétaires - aux routes que suivent les planètes dans le ciel.
 
Au sein de l’élévation mystique, l’âme, en s’arrachant au corps, parcourt ces cercles, et en franchit successivement les seuils. Cependant, l’état de Bouddha, qui est suprême, embrasse tous les cieux, embrassant aussi toutes les vertus. Il permet d’aller librement d’un ciel à l’autre. Le Livre des Morts des anciens Égyptiens s’exprime d’une manière comparable: l’âme unie à Osiris est celle qui peut entrer et sortir à volonté d’une maison divine: le temple dont celui de la Terre est le reflet, comme chez les Romains, qui nommaient temple une partie du ciel, comme on sait. Chacune de ces parties était liée à une osiris0.jpgdéclinaison de la divinité prise dans sa totalité, dont il était impossible de rien dire: on ne pouvait justement ne se représenter que ces déclinaisons particulières. Ainsi est apparu le polythéisme. La Bhagavad-Gîta, par exemple, s’exprime de cette façon: l’être suprême est toujours insaisissable; on ne peut le saisir qu’au travers de ses émanations.
 
A chaque cercle du ciel correspondait une vertu, à chaque vertu une couleur; les âmes qui sont parvenues à acquérir toutes les vertus ont autour d’elles un arc-en-ciel, et elles-mêmes deviennent pure lumière: au Cambodge, le Bouddha est représenté avec autour de la tête une auréole qui est en même temps un arc-en-ciel.
 
Le cheminement vers l’Idéal, pour s’exprimer comme Baudelaire, passe ainsi par une connaissance des cieux qui est dans le même temps une connaissance de l’âme, dans laquelle le ciel se reflète. Les astres ont une valeur morale, car leurs vertus sont leur face interne, et l’âme est liée à cette valeur morale, étant dans son rayonnement: dans l’invisible, l’espace s’abolit.
 
Chez les chrétiens - par exemple le docteur de l’Église catholique François de Sales -, la connaissance n’est utile que si elle encourage à la vertu: elle n’est pas un but en soi. Cependant, les pensées vraies sont une façon d’affermir les rayons qui viennent du ciel, de les rendre plus solides: la connaissance soutient donc la vie morale. Or, à mes yeux, le Dhammapada, recueil de paroles de Bouddha Sâkyamuni, va dans le même sens. Les pensées sont un soutien pour l’âme, qui peut se mouvoir consciemment, au lieu d’être tirée, passivement, à droite et à gauche. Elles sont comme des membres permettant de contrôler les mouvements. Pareilles à des fils animés, à des rayons qui se meuvent comme des tentacules sans se séparer de leur centre, elles se saisissent des courants de couleurs qui traversent ce monde!
 
Mais François de Sales minimisait l’importance de la connaissance mystique. Il assure, dans l’une de Polyptyque_du_jugement_dernier_roger_van_der_Weyden_Beaune[1].jpgses méditations, que dès que l’âme a quitté le corps, le monde visible se dissout comme une fumée et que n’apparaissent plus que les bonnes et les mauvaises actions qu’on a effectuées durant sa vie; on devient l’objet des êtres du bien du mal, des anges et des démons: on n’a plus de possibilité d’agir. Pourtant, dans le christianisme médiéval, les pensées vouées aux saints, aux anges, amenaient ceux-ci à accourir, lors du débat fatal: la sainte Vierge en particulier était réputée sauver bien des âmes en principe perdues. Mais chez François de Sales, cela n’apparaît plus vraiment.
 
Le Bardo-Thödol des Tibétains affirme qu’une connaissance d’ordre spirituel acquise durant la vie peut sauver les âmes les plus sombres: elle peut les réorienter, et leur faire dominer jusqu’aux monstres qui les assaillent. Le Livre des Morts égyptien va dans le même sens: il donne les incantations qui permettent à l’âme de s’orienter dans la bonne direction. Elles ont une force magique.
 
Selon moi, il faut rapprocher cela de l’idée qui clôt le Dhammapada, selon laquelle le vrai brahmane connaît les séjours célestes et les états de souffrance: si l’on connaît les pôles du monde mystique, on peut s’y orienter. Au Cambodge, la version khmère du Râmâyana est censée aussi enseigner sur la valeur morale des figures et les faire venir dans la pensée par l’étude du poème et l’attention aux actions des héros. Le mythe a, je crois, toujours eu cette fonction, d’enseigner par le biais de vivantes images des choses que les simples mots ne peuvent traduire qu’imparfaitement. Le but en est l’orientation au sein du monde de l’âme, qui justement se déploie en images, et non en pensées abstraites. Celles-ci s’estompent, en son sein: se dissolvent.

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