02/10/2012

Poésie et stérilités de l’exotisme

David_Roberts_Cheops_Chepren.jpgProjeter son imagination dans un autre lieu physique que celui qu’on habite m’a toujours paru stérile: l’imagination doit, à mes yeux, s’arracher au monde physique, fût-il différent de celui qu’on connaît, parce que, dans mon esprit, elle se projette toujours vers des pôles qui ont une valeur morale. Or, en soi, dans l’exotisme, ce n’est pas le cas. Il limite, au fond, l’imagination à l’espace physique qui sur le plan moral est indifférencié. Tout espace qu’habite l’imagination devient, en réalité, reflet du paradis ou de l’enfer: on le désire, ou on le craint; et pour cela, nul besoin d’aller au bout du monde.
 
Pourtant, l’exotisme d’un Baudelaire touche; comment cela est-il possible? D’un côté, il est illusoire; de l’autre, il porte justement en lui l’image d’un paradis perdu. Il se lie à l’enfance, au rêve, à une vie antérieure... Sans doute, il veut paraître rester réaliste, en ne sortant pas des limites du monde sensible; mais l’exotisme suggère justement quelque chose qui en sort, en est le reflet.
 
Il en est ainsi parce que, même quand il regarde vers les lointains, l’homme regarde aussi en l’air, pour voir l’horizon; il voit, en levant les yeux, une partie du Ciel, en même temps qu’une partie de la Terre, puisque celle-ci est bombée. Et ainsi, il peut s’imaginer, même inconsciemment, qu’en allant vers l’horizon,dido (1).jpg il pourra rejoindre le Ciel, parce que, quand il regarde au loin, la Terre semble monter. Par rapport à soi, elle monte toujours! Au bout de l’horizon, le Ciel et la Terre se mêlent, ont dit maints poètes romantiques; et à l’époque de Lamartine, quand le lac du Bourget représentait aussi une forme d’exotisme, la combe où il repose était précisément le lieu illuminé qui s’ouvre sur l’illimité - pour reprendre une image de Philippe Jaccottet: puisque par les vapeurs lumineuses s’élevant du lac, l’eau se mêlait à l’air, le chemin paraissait possible, le lien avec la divinité se faisait. Tolkien a constamment usé de cette image, bien qu’il ait aussi projeté dans le passé son goût pour l’ailleurs. Ses Elfes mêmes sont la vivante représentation de ce point de passage entre la Terre et le Ciel, entre la Chair et l’Esprit, entre les hommes et les dieux. Ils sont des anges terrestres.
 
Songeons à ce que voit l’animal de la Terre et du Ciel: au fond, pour l’homme seul, puisqu’il est vertical, la Terre monte, en direction de ses yeux; quant à la bête, elle regarde la terre comme quelque chose de plat qui se déroule sous elle, et dure à l’infini. Ce cercle dans lequel elle est enfermée apparaît à l’homme comme un enfer. Car l’image de l’âme errante renvoie précisément à ce que vit l’animal. Il n’y a pas pour elle de sortie: elle reste liée à la Terre. Or, lorsque, comme le disait Sénèque, on voyage au loin en ne voyant rien de nouveau parce qu’on est parti avec soi, on ressent précisément cela: l’impression d’un enfermement, d’un piège. Le pays lointain semble dès lors infernal. Je me suis laissé dire que Nicolas Bouvier, au Sri Lanka, a eu de tels sentiments; mais je ne l’ai pas assez lu pour en être sûr.
 
Siudmak.jpgLe danger est cependant d’entrer dans la confusion et l’hallucination, que ce soit pour tout enjoliver ou tout noircir: le rayonnement moral qu’on projette sur les lieux vient d’au-delà de l’espace physique, selon moi; au fond, il n’est valable qu’au-delà de son seuil. On peut seulement dire qu’un lieu en prend la teinte; mais en soi, il n’est pas plein d’anges ou de monstres: le fantastique médiéval ou antique qui voyait des formes extraordinaires dans des pays lointains était un simple errement de l’âme; et je crois qu’à notre époque, ceux qui fantasment sur les autres planètes sont dans le même cas. Ils confondent ce qui ressortit à l’impression morale qu’on peut avoir face à ces objets célestes, et ce qu’on peut réellement y trouver sur le plan physique.
 
J’irai plus loin: les anges ne sont pas, pour moi, des extraterrestres sur lesquels on a projeté des sentiments mystiques, ce sont au contraire les extraterrestres qui sont des anges auxquels on a attribué des qualités physiques. De simples esprits, ils sont devenus des êtres organiques habitant dans des terres lointaines. Dans les faits, on ne les a jamais rencontrés. Ils sont comme les anges terrestres qu’on imaginait autrefois dans des îles du Pacifique! Ou de l’Atlantique, même, au Moyen-Âge, dans telle vie de saint, ou récit de chevalerie.
 
Cependant, à l’inverse, comme le fantasme sur les autres planètes part d’impressions morales qui devraient créer une mythologie, il tend précisément au mythe, qu’il en soit conscient ou non. Chez les meilleurs écrivains, du reste, ce fut conscient: C. S. Lewis ne fut pas dupe, à cet égard.
 
C’est ce que je m’efforcerai de montrer, un jour, dans un livre sur l’exploration spatiale - si je parviens à l’achever. Des extraits en sont déjà parus sur mon blog de la Tribune de Genève.

14:08 Publié dans Mythes, Poésie | Lien permanent | Commentaires (2)

Commentaires

"on voyage au loin en ne voyant rien de nouveau parce qu’on est parti avec soi".
Comme Sénèque a raison.
Contempler le ciel m'emporte souvent dans de lointains voyages. L'exotisme est en soi(e):))

Beau billet.

Écrit par : Ambre | 05/10/2012

Merci, Ambre!

Écrit par : Rémi Mogenet | 05/10/2012

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