16/09/2012

Joseph de Maistre et les miracles

0526neri3.jpgDans Les Soirées de Saint-Pétersbourg, Joseph de Maistre critiquait la tendance des illuminés - disciples de Louis-Claude de Saint-Martin - à chercher en permanence le miraculeux: Je vous l’avoue, messieurs, je ne comprends rien à un système qui ne veut croire qu’aux miracles, et qui exige absolument que les prêtres en opèrent, sous peine d’être déclarés nuls. (…) Si les prêtres sont faits pour les communications, les révélations, les manifestations, etc., l’extraordinaire deviendra donc notre état ordinaire. Ceci serait un grand prodige; mais ceux qui veulent des miracles sont les maîtres d’en opérer tous les jours. Les véritables miracles sont les bonnes actions faites en dépit de notre caractère et de nos passions. Le jeune homme qui commande à ses regards et à ses désirs en présence de la beauté est un plus grand thaumaturge que Moïse, et quel prêtre ne recommande pas ces sortes de prodiges?
 
Pour Joseph de Maistre, le vrai miracle est caché: il est dans l’âme. Il s’oppose à une conception reposant sur l’extraordinaire, le fantastique. Il s’agit pour lui d’être à même de sculpter son âme dans le sens du beau, par la biais de la vie morale.
 
magicienne-tibetaine-2259235f0a.jpgOn se souvient peut-être que pour les anciens ne pouvait réellement commander aux éléments au dehors que celui qui pouvait déjà les maîtriser au-dedans: car on considérait que les passions n’étaient que des vents de l’âme, et que les vents n’étaient à leur tour que les passions de la nature. Victor Hugo reprendra cette idée dans Les Travailleurs de la mer, parlant de l’orage comme d’une colère cosmique!
 
Le thaumaturge dominait les esprits des éléments, et il commençait par lui-même. H. P. Blavatsky dit (dans Isis Unveiled) que la magie au sens véritable passe par l’ascèse morale, une purification de l’âme - la maîtrise parfaite des passions. Elle assure que les mages d’Asie, si souvent calomniés dans leurs mœurs par les prêtres chrétiens, ont au contraire toutes ces qualités.
 
Joseph de Maistre n’avait donc pas une position dénuée d’assise, et il pressentait une ère au sein de laquelle on chercherait à accomplir des actes extraordinaires dénués de sens moral - comme le sont ceux de nos machines. Que cela s’applique ou non au monde des esprits n’y change rien, car il pressentait aussi ce qui rebuta jusqu’à Saint-Martin, le spiritisme qui voulait entrer en relation avec l’au-delà pour en tirer des connaissances particulières.
 
Que le sentiment de Joseph de Maistre soit émané de sa tendance à défendre les prêtres catholiques n’importe pas: pour lui, ces prêtres étaient des secours, précisément, pour progresser sur le plan moral.
 
François de Sales subordonnait pareillement la connaissance à la nécessité du progrès intérieur: il estimait que la science devait soutenir l’effort de la foi, ou ne pas être. Il estimait aussi qu’elle pouvait réellement le faire. Le secret qui consiste à commander aux vents, dans la logique antique, est le mêmesiegessaeule-berlin.jpg que celui qui permet de commander à ceux par lesquels l’âme est traversée! Joseph de Maistre ne disait pas qu’il ne croyait pas aux miracles, à l’extraordinaire, mais il voulait rappeler que le but était de maîtriser ses instincts. Les révélations n’étaient pas à rechercher pour elles-mêmes - mais pour soutenir la foi.
 
L’homme qui apprend à dominer ses passions voit son âme se transformer: il lui pousse des ailes, et elles sont éclatantes. Il vole, et il laisse derrière lui une traînée de lumière!
 
Le miracle consiste en cela, mais il demeure invisible, à qui ne sait pas voir. De le voir accroît la foi - mais le fait importe plus que sa vision.
 
La maîtrise des passions, dit-on encore, a un effet bénéfique sur l’environnement: elle y crée des êtres élémentaires doux et beaux - et la nature même en est transformée. J’habite dans un lieu que posséda en propre François de Sales, et la nature y est ravissante: je suis persuadé que l’éclat de son âme y demeure toujours. On maîtrise les éléments sans le vouloir, quand on cherche surtout à faire le bien. Les hommes y sont sensibles, mais aussi les bêtes, et même les plantes, et jusqu’aux rochers, qui dans les endroits bénis par de saintes présences de jadis sont toujours plus beaux. Telles sont en tout cas mes croyances! Même si je ne sais pas s’il aurait osé les exprimer aussi, je suis persuadé qu’elles auraient plu à Joseph de Maistre.
 
David Lynch l’a un peu fait, assurant que celui qui pratique la Méditation Transcendantale a un rayonnement autour de lui qui améliore spontanément les âmes. Mais je ne sais pas s’il croit que cela s’étend à la nature. Cependant, l’idée lui plairait aussi: à ses yeux, tout baigne dans un champ unifié qui lie toute chose! Aux miens aussi, naturellement.

Commentaires

Intéressante causerie, qui mêle Joseph de Maistre, Victor Hugo, Saint François de Sales, David Lynch, Blavatsky, LC de Saint-Martin, tous quêteurs de quelque chose d'à la fois ici et ailleurs. "Tout ce qui monte converge", dixit Teilhard de Chardin. Je suis très heureuse de vous avoir lu ce soir et m'en vais méditer votre billet en cuisinant quelque chose pour ce soir.

Écrit par : Edith | 25/09/2012

Merci, Edith. C'est vrai, Teilhard de Chardin a raison, tout ce qui monte converge, j'aurais pu le citer aussi, je l'ai souvent fait. Puisse votre plat avoir aussi la vertu de sanctifier les corps qui en prendront!

Écrit par : Rémi Mogenet | 25/09/2012

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