31/08/2012

Le rachat de Momulk

hague13_reststop.jpgOr, après avoir fait enchaîner le terrible Momulk dans les profondeurs du mont Salève, Captain Savoy resta incertain sur ce qu’il devait faire. Il se demandait s’il devait laisser le monstre dans l’éternité obscure du gouffre des gnomes, ou s’efforcer de le guérir. Au moment même où il se posait ces questions, un gnome à l’armure argentée vint le voir: la nuit était tombée, la lune brillait, et le haubert du gnome luisait d’une façon étonnante; on eût dit que les astres s'y reflétaient, comme si les mailles de métal clair eussent été serties de mille diamants possédant leur propre lumière. De l’or, aussi, semblait y être placé, ou y passer brièvement. Et le gnome aux yeux profonds et brillants lui déclara que le monstre avait changé d’apparence et avait repris celle d’un homme, ainsi que ses gardiens avaient pu le constater; et il invitait Captain Savoy à en faire l’observation par lui-même.
 
Le héros descendit du rocher sur lequel il s’était assis afin de se reposer de son dur combat, détournant les yeux du spectacle auguste qu’il avait contemplé: le soleil se couchant par delà les monts Jura, jetant ses lueurs rouges sur les nuages et la partie orientale du lac, et les villes de Genève et d’Annemasse allumant leurs lanternes dans la nuit qui tombait peu à peu, dans le soir qui emportait tout dans son manteau royal.
 
Il suivit le gnome, entra dans la grotte qui servait de portail à leur obscur royaume, et pénétra dans un palais bâti de pierreries et de cristaux.1440077.jpg Il parvient jusqu’au trône du roi nain, qu’il salua et remercia de l’avoir aidé à maîtriser Momulk; puis, tous deux allèrent ensemble voir Mirhé Maumot enchaîné, plongé dans l’obscurité, et ne saisissant rien de ce qui lui arrivait. Quant à Captain Savoy et au roi des gnomes, ils pouvaient le voir même dans la nuit, car leurs yeux éclairaient ce qu’ils regardaient, bien que ce qu’ils regardaient ne pût voir cette lumière, si ce n’est en état de clairvoyance: alors on pouvait distinguer que ces yeux brillaient comme des lanternes!
 
Captain Savoy, voyant Mirhé Maumot et constatant qu’il avait repris, pour le moment, sa nature véritable, décida de tisser autour de lui un charme destiné à l’endormir afin de l’emporter sans qu’il s’aperçoive de rien. Il le fit, Mirhé ferma les yeux, et le héros le souleva et le prit dans ses bras. Alors, il remercia une nouvelle fois le maître et roi des gnomes, lui promit une visite prochaine de l’ange de cette terre, qui devait depuis longtemps lui apporter des élixirs célestes pour prolonger la vie des gnomes et leur donner la force de forger le pont aux mille pierres précieuses qui leur permettraient de rejoindre la terre des dieux; puis, il s’en fut vers le lieu d’habitation de Mirhé Maumot, au pied des Voirons, dans une vallée d’émeraude dont le nom est resté mystérieux jusqu’à ce jour; car Mirhé demeurait dans le chef-lieu de cette vallée.2145271-silver_surfer.jpg Lequel certains ont dit être Boëge, mais je ne sais si c’est vrai. 
 
Et Captain Savoy, forgeant au sein de l’éther une planche de diamant, passa par la voie des airs pour rejoindre cette digne bourgade: il parut voler à maints mortels, et selon leur disposition de cœur, les uns le prirent pour un grand oiseau, qu’ils disaient n’être encore jamais venu dans la contrée, les autres pour un vaisseau spatial venu d’une autre planète, qu’ils appelèrent soucoupe volante; mais il ne s’agissait que de Captain Savoy portant dans ses bras le corps inerte de Mirhé Maumot!
 
Sous les étoiles il s’avançait, sa planche brillante jetant autour d'elle des feux, et il descendit bientôt jusqu’à terre; il déposa le corps du pauvre Mirhé dans l’endroit où il travaillait, car il vivait seul, et le divin héros protecteur de la Savoie et de ses dépendances ne pensait pas que quiconque pût le trouver assez tôt pour le sauver, s’il le plaçait chez lui: il dépérirait, et mourrait. A la porte de son lieu de travail - un collège au sein duquel il enseignait la littérature -, il serait découvert et pris en charge: on s’occuperait de sa santé.
 
Et c’est ce qu’il advint. Mais cet épisode commençant à dépasser la taille raisonnable, il faudra attendre une fois prochaine, pour savoir comment cela se passa vraiment.

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23/08/2012

Henri de Régnier et les esprits de la Terre

henri-de-rc3a9gnier.jpgLe poète Jean-Vincent Verdonnet, qui est un ami, m’a un jour donné un recueil de poésie d’Henri de Régnier, qui fut à la fois symboliste et parnassien, disciple de Mallarmé et de Hérédia, et fut très admiré en son temps, même si à présent on l’a un peu oublié. Guillaume Apollinaire l’a souvent imité, mais en ajoutant du lyrisme.
 
Le livre étant un choix de poèmes s’étendant sur toute la carrière de l’écrivain, j’ai pu en avoir un bon aperçu. Et il m’est apparu qu’entre le début et la fin, il y avait une opposition remarquable. Car dans sa jeunesse, Régnier disait vouloir représenter les esprits de la nature, de la Terre: et il a rédigé de magnifiques textes fondés sur des visions de faunes, de nymphes nues, d’esprits du foyer, de monstres mythologiques, de héros antiques, d’armures flamboyantes. Il a créé un monde épique et légendaire. Mais rapidement apparurent, chez lui, des plaintes: on l’admirait pour sa beauté formelle, disait-il, mais on ne mesurait pas sa volonté de représenter, au travers de ses figures, le dieu de l’univers qui était derrière les phénomènes, et que chaque homme peut sentir en soi - dont chaque homme peut percevoir la lumière! Quand il en parlait, on souriait sans répondre.
 
Or, peu à peu, il abandonna cette démarche. Il écrivit même un poème sur un centaure cloué au sol qui avait vu partir dans les airs un cheval ailé, ungalatee.jpg Pégase qui était le symbole de la Poésie, et qui en avait pleuré sans rien pouvoir faire…
 
Il commença alors à écrire des vers qui chantaient en rythmes classiques les statues de Versailles, les palais d’Istanbul, les églises de Venise… Et il disait regretter le temps béni et idéal où l’on créait ces formes pures! Comme si lui-même n’était plus en mesure d’en créer de nouvelles!
 
Et le fait est qu’il ne fit jamais que reprendre, même dans sa jeunesse, des images tirées de sa mémoire d’érudit; il n’essaya jamais de créer les siennes propres. Il s’appuya principalement sur celles des Grecs et des Romains.
D’où vient une telle carence, ce vide dans l’inspiration? Pour moi, je ne le cache pas, l’origine en est l’incapacité à relier ces figures à la vie morale de l’être humain: les êtres fabuleux que Régnier peignait représentaient simplement les forces naturelles, celles qui formaient les apparences, inspiraient les désirs. Il ne les ressentait donc que partiellement en lui-même. Le fond de sa conscience demeurait opaque, parce qu’on a l’habitude de le représenter au travers des anges, comme Hugo même le faisait: l’essence en est mystique. Les anciens d’ailleurs attribuaient aux dieux du Ciel la faculté d’inspirer aux hommes la sagesse: Jupiter était bien dans ce cas. Mais Régnier ne s’intéressait qu’à leurs formes voluptueuses, telles que les artistes les avaient exprimées.
 
On peut me dire qu’il ne s’agit à nouveau que de figures, mais dans la nature visible, il existe bien des
objets qui élèvent l’âme et lui donnent envie d’être digne de leur éclat: ce sont les étoiles, les astres. La beauté des corps célestes renvoie à la beauté des bonnes actions, des pensées pures, des parolesMoreau,_Gustave_-_Hésiode_et_la_Muse_-_1891.jpg vraies. Les êtres qui inspiraient le bien ont donc toujours été mis, par tous les peuples, dans le firmament aux mille luminaires! Et contrairement à ce qu’on pourrait croire, le rapport qu’entretient l’âme humaine avec les astres, le Soleil, la Lune, est en réalité plus direct et plus immédiat que celui qu’elle entretient avec la Terre. L’âme se sent d’ailleurs: elle a le sentiment d’appartenir à un monde autre.
 
Henri de Régnier a bien songé que la vraie beauté se trouvait dans les cieux, puisqu’il a écrit ce poème sur Pégase et le Centaure, dont j’ai parlé; mais il a réellement cru que la conscience se trouvait d’abord sur Terre, qu’elle s’y trouvait confinée: il en a fait une certitude. Il s’est donc interdit de relier sa poésie aux mystères profonds de l’âme, se contentant d’exprimer son plaisir face aux formes terrestres - et fuyant les élans mystiques. Son inspiration s’est tarie. Car la source des belles formes étant, au fond, dans l’éclat du Ciel, en ne se penchant que vers la Terre, il n’a pu que nommer le résultat, ce qui manifeste physiquement l’éclat des planètes! Or, on en a plus vite fait le tour qu’on croit...
 
Face à lui, j’aime citer Édouard Schuré, symboliste qui, par la théosophie de H. P. Blavatsky puis de Rudolf Steiner, a lié ses figures grandioses à la vie spirituelle sans pour autant se relier à une religion particulière - et semblant même, tout comme Henri de Régnier, se référer principalement à l’antiquité grecque et latine. Ses formes sont restées pleines de vie, jusqu’au bout.
 
Cela dit, Régnier n’est pas un mauvais poète; il est intéressant, et possède une certaine force d’évocation, malgré son académisme excessif.

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15/08/2012

Citoyenneté céleste à Sienne

toscana-siena-palazzo.jpgJe suis allé récemment en Toscane pour voir la mer et m'y baigner, et j'en ai profité pour revoir quelques merveilles de la Culture, en particulier Sienne. C'est une cité connue, et les œuvres d'art sublimes qu'on peut y trouver sont répertoriées partout. Mais en voyant que la sainte Vierge y était vénérée d'une façon toute particulière, et qu'être son fidèle adepte était dans le même temps la marque qu'on était un fidèle citoyen de Sienne, j'ai songé au Cambodge, au sein duquel le parti au pouvoir, dit du Peuple Cambodgien, arbore sur ses affiches un logo représentant Bouddha Sâkya-Muni laissant tomber sur les hommes une manne céleste ressemblant à la fois à des étoiles et à des fleurs de riz. Être khmer et sujet du Roi, c'est être dévot vis-à-vis de Bouddha, et attendre de lui les richesses, tant extérieures qu'intérieures.

Il m'a paru qu'à Sienne on était dans le même cas: la sainte Vierge était réputée donner des biens à la fois temporels et spirituels, aider à la fois dans cette vie et dans l'autre. Or, comme Bouddha Sâkya-Muni, il s'agit d'une mortelle portée au rang suprême par des vertus, mise au rang des Dieux par sa sainteté. Comme lui, elle fut couronnéelascension-de-la-vierge_sano-di-pietro13.jpg aux cieux et nommée reine des anges!

Qu'à Sienne on doive être fils par l'esprit de la Vierge Marie, si on veut être enfant légitime de la Cité, explique que ses peintres soient renommés dans toute l'Italie: leurs tableaux de la Vierge Marie sont si beaux qu'ils ont servi de modèles à tous les autres!

Dans le Palais Public, siège du pouvoir temporel, trône naturellement la sainte Mère de Dieu, belle comme une reine des Fées, tenant son fils entre ses bras parmi les Saints et les Anges: une image immense est sur un mur, représentant cela. Ailleurs dans le même palais, on trouve les Saints importants pour la Cité, d'autres Anges, mais aussi des Dieux païens, des grands hommes de la république de Rome, et l'histoire de l'Unité italienne. Tout est mêlé: le physiques et le spirituel, la religion et le pouvoir civil, la Rome antique et l'Italie moderne! Et pourtant, la cohérence demeure.

Lorsque les Sages de la cité légifèrent, pour ainsi dire, l'œil brillant de la Vierge Marie éclaire les cœurs et les consciences. Elle leur inspire les plus sages lois. La Grèce antique, en vérité, avait la même conception: est véritable citoyen l'homme qui a un lien intérieur avec les Dieux. Le véritable Olympe éclaire son esprit, lui fait distinguer le juste de l'injuste, et les lois en découlent.

On admire Sienne également pour sa pureté architecturale: elle est telle qu'un joyau déposé sur une colline par le Ciel, un reflet de la cité divine! Des choses en apparence contradictoires y trouvent un ordre miraculeux dans un style noble et digne, et il s'en dégage une impression incroyable, comme si chaque détour de rue menait à un mystère; on se croit dans un rêve!

La Cathédrale même est éblouissante. Les Sages de l'Antiquité païenne y sont, là encore, vénérés à côté des Saints chrétiens, comme si lasienne_image23.jpg parfaite synthèse des siècles y était réalisée, et la bibliothèque du pape siennois Alexandre III, sur le côté, contient des tableaux représentant le monde élémentaire de la plus poignante manière. Faunes, Nymphes, monstres étranges flottent dans des fonds étoilés, bleus ou rouges. Le monde éthérique est directement représenté! C'est le royaume de Féerie. Cette pièce apparaît comme une excroissance du monde divin - dépôt de celui-ci sur Terre - antichambre du pays des Anges!

L'histoire de Sienne s'y trouve représentée: ses personnages augustes ont la dignité des êtres du monde divin, quoiqu'ils soient mortels: ils sont pareils aux Elfes de Tolkien! Une forme de perfection est en ce lieu atteinte, qui unit les pôles du monde. Et voilà pourquoi Sienne résiste aux siècles: elle a capté une force qui lie toutes les choses de l'univers. Il faut le voir pour le croire. Mais la Renaissance italienne y atteignit réellement une sorte d'apogée. Le monde spirituel était tout proche: à peine un voile en séparait les mortels!

Car la Cathédrale avait été bâtie sur un terrain gracieusement prêté par les Fées. Les initiés du temps savaient comment passer dans leur monde, qui se trouvait juste derrière; ils en connaissaient la porte! Or, depuis cet espace enchanté, on pouvait voir directement les Anges. Les peintres n'avaient plus qu'à les peindre. On pouvait déceler jusqu'au visage de la sainte Vierge. Au-delà, le regard se perdait dans la lumière; on était ébloui.

Il y eut aussi, sans doute, la tentation de renoncer à voir au-delà, et de se contenter de cette vision céleste devenue ordinaire: le temps s'est figé. Mais qui ne voudrait pas demeurer dans une telle gloire? Elle serait déjà, pour nombre d'hommes, une telle bénédiction!

09:09 Publié dans Voyages | Lien permanent | Commentaires (2)