23/08/2012

Henri de Régnier et les esprits de la Terre

henri-de-rc3a9gnier.jpgLe poète Jean-Vincent Verdonnet, qui est un ami, m’a un jour donné un recueil de poésie d’Henri de Régnier, qui fut à la fois symboliste et parnassien, disciple de Mallarmé et de Hérédia, et fut très admiré en son temps, même si à présent on l’a un peu oublié. Guillaume Apollinaire l’a souvent imité, mais en ajoutant du lyrisme.
 
Le livre étant un choix de poèmes s’étendant sur toute la carrière de l’écrivain, j’ai pu en avoir un bon aperçu. Et il m’est apparu qu’entre le début et la fin, il y avait une opposition remarquable. Car dans sa jeunesse, Régnier disait vouloir représenter les esprits de la nature, de la Terre: et il a rédigé de magnifiques textes fondés sur des visions de faunes, de nymphes nues, d’esprits du foyer, de monstres mythologiques, de héros antiques, d’armures flamboyantes. Il a créé un monde épique et légendaire. Mais rapidement apparurent, chez lui, des plaintes: on l’admirait pour sa beauté formelle, disait-il, mais on ne mesurait pas sa volonté de représenter, au travers de ses figures, le dieu de l’univers qui était derrière les phénomènes, et que chaque homme peut sentir en soi - dont chaque homme peut percevoir la lumière! Quand il en parlait, on souriait sans répondre.
 
Or, peu à peu, il abandonna cette démarche. Il écrivit même un poème sur un centaure cloué au sol qui avait vu partir dans les airs un cheval ailé, ungalatee.jpg Pégase qui était le symbole de la Poésie, et qui en avait pleuré sans rien pouvoir faire…
 
Il commença alors à écrire des vers qui chantaient en rythmes classiques les statues de Versailles, les palais d’Istanbul, les églises de Venise… Et il disait regretter le temps béni et idéal où l’on créait ces formes pures! Comme si lui-même n’était plus en mesure d’en créer de nouvelles!
 
Et le fait est qu’il ne fit jamais que reprendre, même dans sa jeunesse, des images tirées de sa mémoire d’érudit; il n’essaya jamais de créer les siennes propres. Il s’appuya principalement sur celles des Grecs et des Romains.
D’où vient une telle carence, ce vide dans l’inspiration? Pour moi, je ne le cache pas, l’origine en est l’incapacité à relier ces figures à la vie morale de l’être humain: les êtres fabuleux que Régnier peignait représentaient simplement les forces naturelles, celles qui formaient les apparences, inspiraient les désirs. Il ne les ressentait donc que partiellement en lui-même. Le fond de sa conscience demeurait opaque, parce qu’on a l’habitude de le représenter au travers des anges, comme Hugo même le faisait: l’essence en est mystique. Les anciens d’ailleurs attribuaient aux dieux du Ciel la faculté d’inspirer aux hommes la sagesse: Jupiter était bien dans ce cas. Mais Régnier ne s’intéressait qu’à leurs formes voluptueuses, telles que les artistes les avaient exprimées.
 
On peut me dire qu’il ne s’agit à nouveau que de figures, mais dans la nature visible, il existe bien des
objets qui élèvent l’âme et lui donnent envie d’être digne de leur éclat: ce sont les étoiles, les astres. La beauté des corps célestes renvoie à la beauté des bonnes actions, des pensées pures, des parolesMoreau,_Gustave_-_Hésiode_et_la_Muse_-_1891.jpg vraies. Les êtres qui inspiraient le bien ont donc toujours été mis, par tous les peuples, dans le firmament aux mille luminaires! Et contrairement à ce qu’on pourrait croire, le rapport qu’entretient l’âme humaine avec les astres, le Soleil, la Lune, est en réalité plus direct et plus immédiat que celui qu’elle entretient avec la Terre. L’âme se sent d’ailleurs: elle a le sentiment d’appartenir à un monde autre.
 
Henri de Régnier a bien songé que la vraie beauté se trouvait dans les cieux, puisqu’il a écrit ce poème sur Pégase et le Centaure, dont j’ai parlé; mais il a réellement cru que la conscience se trouvait d’abord sur Terre, qu’elle s’y trouvait confinée: il en a fait une certitude. Il s’est donc interdit de relier sa poésie aux mystères profonds de l’âme, se contentant d’exprimer son plaisir face aux formes terrestres - et fuyant les élans mystiques. Son inspiration s’est tarie. Car la source des belles formes étant, au fond, dans l’éclat du Ciel, en ne se penchant que vers la Terre, il n’a pu que nommer le résultat, ce qui manifeste physiquement l’éclat des planètes! Or, on en a plus vite fait le tour qu’on croit...
 
Face à lui, j’aime citer Édouard Schuré, symboliste qui, par la théosophie de H. P. Blavatsky puis de Rudolf Steiner, a lié ses figures grandioses à la vie spirituelle sans pour autant se relier à une religion particulière - et semblant même, tout comme Henri de Régnier, se référer principalement à l’antiquité grecque et latine. Ses formes sont restées pleines de vie, jusqu’au bout.
 
Cela dit, Régnier n’est pas un mauvais poète; il est intéressant, et possède une certaine force d’évocation, malgré son académisme excessif.

08:20 Publié dans Poésie | Lien permanent | Commentaires (0)

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