30/07/2012

Adalberto Cersosimo: Il Libro dell’Impero

935.jpgJe suis allé récemment en Italie, sur la côte toscane, et, non loin de la mer, sous une grande tente blanche, un vendeur de livres d'occasion semblait m'attendre. J'ai trouvé là des romans italiens de fantasy - épopées en prose imitées des Anglo-Saxons -, et parmi ceux-ci, un avait l'air particulièrement intéressant: Il Libro dell'Impero, d'Adalberto Cersosimo, duquel je n'avais jamais entendu parler, et dont c'est l'unique livre: il est connu surtout pour sa participation aux revues de science-fiction italiennes - comme Lovecraft, de son vivant, n'était connu que pour ses récits parus dans Weird Tales. La comparaison n'est pas usurpée, car j'ai acheté puis lu ce livre, et il m'a paru sublime.

Je dois dire d'abord que grâce à lui j'ai retrouvé pleinement cette belle langue italienne que j'avais délaissée depuis de nombreuses années - après avoir lu, surtout I Promessi Sposi, de Manzoni, un livre que j'adore. Elle a une cohérence sublime: esthétiquement pure, elle a pu italianiser les latinismes que le français a laissés tels quels, en les mêlant avec les mots transformés naturellement depuis l'Antiquité - créant ainsi les incohérences remarquées par exemple par le philologue Walter von Wartburg...

Adalberto Cersimo s'en est en tout cas rendu digne par un beau style, travaillé, médité. Son livre se situe dans un empire décadent, qui ressemble simplement à l'empire romain d'Occident à l'époque médiévale, mais qui pourrait aussi être situé dans le futur: des allusions sont faites à un fabuleux passé dans lequel on reconnaît des techniques n'appartenant en principe qu'à un lointain avenir: le voyage interstellaire, par exemple, ou la maîtrise du temps et de l'espace, ou bien les mutationphpThumb_generated_thumbnailjpg (1).jpgs génétiques donnant des pouvoirs psychiques. Cependant, cet empire est dominé par des gens qui cherchent à faire disparaître complètement le souvenir de cette technologie afin de garder seuls le pouvoir. En effet, de l'espace, arrivent régulièrement des hommes descendus de ceux qui ont colonisé jadis les autres planètes et qui ont en eux une forme d'immortalité, pouvant comme les dieux de l'Olympe boire un nectar qui la leur assure, une sorte de drogue, d'élixir de jouvence. Ils vivent cachés parmi les hommes pour leur faire reprendre le chemin normal de l'Évolution, mais ils sont pourchassés par les dirigeants de l'Empire. Ils s'affrontent d'ailleurs aussi entre eux, comme les Magiciens du Seigneur des anneaux, car certains, lassés d'être pourchassés brutalement, se mettent du côté du mal et cherchent à détruire l'humanité.

Mais on ne découvre ce fond mythologique que peu à peu: il apparaît dans les récits avec simplicité et naturel, le point de vue étant toujours celui d'hommes ordinaires de cette époque, pour qui ces réalités sont un mystère.

Cersosimo suggère que le monde dont il parle peut aussi être notre passé. On se souvient par exemple que des rois étrusques étaient réputés maîtriser la foudre - c'est-à-dire l'électricité - par Tite-Live; et que des allusions à des êtres qui pouvaient aller dans les étoiles se trouvent dans les mythologies: les héros volontiers accèdent aux cercles célestes! Cersosimo interprète la chose dans un sens matériel.

Mais pas bassement matériel, car son style s'appuie sur le sentiment moral: aux étoiles sont bien liées les valeurs les plus élevées de la Civilisation, qui sur Terre se sont perdues.

silver-surfer-movie-galactus.jpgEn outre, le livre peint la nature d'une façon belle et vibrante, et d'autant plus touchante pour moi qu'il s'agit souvent de montagnes: Cersosimo est piémontais d'origine, et ses paysages ressemblent souvent à la vallée d'Aoste, où il a un pied-à-terre. Je la connais un peu, et elle est grandiose. Et puis elle est voisine, par le tunnel du mont Blanc, de la vallée de l'Arve et du Faucigny, lequel j'habite. Je peux imaginer que cet empire embrasse les sommets qui constellent mon horizon, et que les hauteurs sur lesquelles l'auteur place des sages inconnus sont aussi celles dont la neige reflète sur moi les clartés du ciel!

Peut-être que Cersosimo voit les choses d'une façon un peu sombre: il y a souvent des horreurs, dans ses histoires, et il est possible que cela ait joué un rôle dans son manque de reconnaissance. Mais il existe un récit sur un jardin figé dans le temps que je trouve sublime: alors il est question d'un gardien du Temps et de l'Espace qui a des yeux de rubis pailletés d'or et qui se tient devant une sorte de musée cosmique; un élu est invité à le rejoindre et à devenir un de ces missionnaires qui vont répandre la lumière sur Terre. Il remonte le temps pour donner la paix intérieure à une femme qui lui a fait du mal parce qu'elle l'avait cru coupable d'un crime que nul en réalité n'avait commis: il se rend sur son lit de mort, tel un fantôme... Le lieu dans lequel s'ouvre la porte du Temps est fabuleux, plein de couleurs et de points lumineux. Le gardien extraterrestre est d'un sublime achevé.

Adalberto Cersosimo a déclaré qu'il avait d'autres récits du même univers à publier; ils ne l'ont pas encore été. Puissent-ils l'être bientôt! Car il a réellement créé une mythologie, un monde qui franchit le seuil des apparences; je le comparerais volontiers à Ursula Le Guin, l'auteur de Terremer.

08:19 Publié dans Lettres | Lien permanent | Commentaires (2)

14/07/2012

Le récit du Chasseur étoilé au Bois

jh_morgoth_fingolfin_general_desktop_1464x936_wallpaper-80039.jpgJ'ai parlé, la dernière fois, au sein de ce cycle dit de Paris, d'un homme magique, issu du royaume enchanté, qu'avait rencontré le roi saint Louis dans le bois de Vincennes, et dit que, après qu'il l'eut poursuivi, il le pria de bien vouloir venir à lui - ce qu'il fit, en lui parlant.

Or, sa voix était douce; il semblait qu'il chantât, lorsqu'il prononçait les mots qu'il voulait dire. Ses membres mêmes, alors, donnaient l'impression qu'en permanence il dansait, car ils ondoyaient, comme s'ils fussent faits de lumière cristallisée. Ses yeux paraissaient remplis d'astres, et ses cheveux aussi. Ses doigts scintillaient. Et voici! il s'exprima dans une langue qui parut inconnue au bon roi Louis IX, sur le moment; mais après un moment, il s'aperçut qu'il la comprenait, qu'elle lui était familière, qu'il l'avait déjà entendue en rêve, ou dans une autre vie. Et elle résonnait dans sa tête, et pourtant, il ne lui semblait pas que l'être étrange remuât les lèvres. Il en fut fort étonné. Mais écouta les paroles.

Or il déclara qu'il appartenait à la race des fils de Dieu, qui sont nés dans le Soleil, se sont installés sur Terre, et dont certains, comme le dit la Bible - et toutes les mythologies, à vrai dire, quoique chacune à sa Frazetta_D.jpgmanière propre -, se sont unis à des mortelles dont ils étaient tombés amoureux, créant ainsi des lignées de héros, qui furent les premiers rois des peuples, les Seigneurs du Temps Jadis, et qu'on appela aussi Géants. On dit qu'ils furent de puissants magiciens; de grands sorciers. Et la Bible laisse entendre que l'enfer est peuplé de ces êtres, car lorsqu'ils devinrent mauvais, ils prirent la forme de monstres épouvantables.

Dans le même temps, des anges avaient pris l'apparence de femmes d'une sublime beauté, et s'étaient unis à des mortels dont-elles étaient tombées amoureuses, ainsi que le rappelle la légende d'Adonis, si radieusement narrée par Ovide à Rome, et qui le serait un jour à Paris par un certain Jean de La Fontaine, poète de la cour d'un roi futur. Ce faisant, ces dames renforcèrent le royaume dit des fées - où elles vivaient, puisque elles-mêmes étaient les fées elles de la tradition - par des progénitures fortes, des héros aux membres puissants, bénéficiant de la puissance de la Terre, laquelle manquait à ces êtres enchantés qui tenaient du Ciel et de la lumière. De cette lignée fut le célèbre Galaad, fils de Lancelot du lac et d'une fée; son père même avait accru la puissance de la Dame du Lac, une immortelle, en étant recueilli par elle peu après sa naissance: chacun le sait. Or Galaad fut l'un des trois chevaliers du roi Arthur qui purent conquérir le Graal.

A l'aube des temps, ces sortes d'anges de la Terre se rendaient souvent dans ce qu'on appela le paradis terrestre, lequel était lié alors directement au royaume des cieux. Ils y séjournaient durant de longues périodes, enseignant aux hommes ce qui leur était permis de leur enseigner, selon les décrets du roi des cieux, qu'ils appelaient de noms différents de nous. Ils avaient, ainsi, bien connu Adam, et Ève, nos premiers ancêtres. Ensuite, lorsque la porte du paradis terrestre fut close, ils restèrent quelque temps dans le royaume de Dieu, avant de se prendre de regret pour le paradis terrestre, dont ils voyaient les reflets affaiblis briller sur Terre, parmi les hommes mortels - qui les avaient emportés avec eux. Ils s'y rendirent, afin de fréquenter à nouveau les hommes de la Terre, et ils se mêlèrent à eux de la façon qui vient d'être dite. Ils éprouvaient, vis-à-vis d'eux, un secret désir! Ils les enviaient, parce qu'ils semblaient être aimés particulièrement de Dieu, quoiqu'ils fussent les derniers nés de tous les êtres doués de raison. Ils n'en démêlaient pas bien la cause: pour eux, c'était un mystère. Mais ils pressentaient que quelque chose de grandiose se préparait, impliquant ces hommes mortels, et que les plus hauts dieux seuls connaissaient.

Certains pensaient savoir de quoi exactement il retournait, et ils en méprisaient volontiers ces hommes mortels, et croyaient les dieux injustes; mais ils se trompaient: la vérité leur échappait. D'autres sentaient que les mortels avaient des vertus qu'ils ne pourraient avoir, et tâchaient de s'en emparer en les asservissant. Celui qu'on nomme le Serpent, ou bien le Dragon, Lucifer, était l'un d'eux. Il engendra Caïn par Ève, comme cela est peu connu. Dans tous les cas, eux-mêmes désobéissaient aux dieux, qu'ils eussent ou non des intentions pures; qu'ils le fissent sciemment ou en se trompant sur les desseins du Père céleste.

fond-ecran-64395,frank-frazetta.jpgLe fameux Merlin, surnommé l'enchanteur, eut pour père l'un d'entre eux: on le disait homme-oiseau du pays enchanté. Certains d'entre ces êtres se rallièrent plus tard à Jésus-Christ et trouvèrent leur rédemption, leur rachat, et ils furent réinvités à gagner le Ciel: on dit que le père de Merlin fut justement de ces heureux élus. Il s'installa avec d'autres sur l'orbe argenté de la Lune. Un jour, un certain Cyrano de Bergerac décrirait ces gens d'une façon plus ou moins judicieuse, en prétendant s'être rendu lui-même sur la Lune; il aurait en fait eu des révélations par la voie du rêve, suscités par des adeptes d'une croix semée de roses, et dont il n'oublierait pas de faire l'éloge dans son livre.

Ceux des Immortels qui restèrent les ennemis des dieux furent projetés dans les ténèbres du gouffre; ils devinrent abominables. Il vint un temps où l'on ne pouvait plus rester sur Terre et demeurer l'ami des dieux: ceux-ci l'interdirent, sommant ce peuple extraterrestre de choisir. C'est alors qu'on en vit qui devinrent des monstres affreux, quoique disposant encore d'une puissante magie. Or, tout cela serait bellement raconté, sous le voile de la fiction, par un certain Ronald Tolkien, conteur d'Angleterre plus inspiré qu'on ne s'en rendrait compte et voudrait l'admettre.

Saint Louis entendait néanmoins cette histoire pour la première fois. Il en fut fort surpris. Mais ce qu'il en advint, je le dirai un autre jour.