14/06/2012

André Chédel et le Dhammapada

Dhammapada_222.jpgJ'ai déjà dit qu'avant de partir pour le Cambodge, j'avais voulu lire le Dhammapada, recueil sacré des paroles du Bouddha que récite dans ses cérémonies le bouddhisme théravadin. Je l'ai fait, dans la traduction qu'en a faite André Chédel, dont j'ai appris plus tard qu'il avait été neuchâtelois, et qu'il avait écrit des livres philosophiques marqués par un spiritualisme mâtiné d'humanisme et d'agnosticisme. En effet, Jacques Tornay, le directeur de la revue Alpina, m'a envoyé le livre qu'il lui a consacré en 1978: André Chédel, un homme, une œuvre. Chédel est lui-même mort en 1983. J'ai lu ce noble ouvrage, et il m'a intéressé et amusé, car il reflète la vie culturelle de toute une époque. A la fin, l'auteur cite Teilhard de Chardin comme une référence, et je l'ai beaucoup lu aussi. Le point commun est dans l'idée d'une évolution de tous les hommes vers la lumière, par delà leurs différences: on trouvait déjà cette idée chez Victor Hugo. Mais Teilhard de Chardin regardait l'histoire comme subissant la pression du Christ: il voyait en celui-ci un être déjà existant, se tenant au bout de l'horizon, ou du Temps - et comme étant pleinement une personne, quoique divine. Il aspirait à lui les âmes - et c'est à ce titre que l'histoire allait vers un aboutissement. Cela passait par l'amour, mais d'une façon concrète: on pouvait se représenter le Christ.

André Chédel ressentait la difficulté à aimer un principe abstrait, comme était le dieu du monothéisme classique; il comprenait le besoin de l'assimiler à un divin époux, ou à un divin père - comme on le fait dans l'art baroque, sous les traits de Jésus ou de l'Ancien des Jours. Mais, d'éducation protestante, il se refusait à figurer de façon trop nette l'absolu, qu'il regardait commeapocalypse.jpg inconnaissable, si ce n'est par fugitifs fragments. Dès lors, l'homme était face à un éblouissement global, et devait se fondre en la lumière cosmique!

Mais, pour Teilhard de Chardin, que cette lumière prît le visage du Christ amenait à considérer que l'homme, loin de voir dissoudre son individualité au bout du temps, la verrait sublimée par cette personne divine; celle-ci était un accomplissement. Il tint à le préciser, car il sentait que l'assimilation de l'Homme au Tout lui faisait courir le risque de la dissolution. Il reprochait à la spiritualité orientale cette tendance, bien que plusieurs auteurs aient contesté qu'elle y existât réellement: Henry Corbin, notamment, ou H. P. Blavatsky. Car, bien que la seconde admette que dans le bouddhisme Dieu est un principe abstrait, elle affirme que l'âme prise individuellement y est regardée comme éternelle: la figure de Bouddha Sakyâmuni personnalise et humanise le principe divin, cristallisant la pensée en l'âme de chacun, et le faisant au-delà de la mort. Elle est, on le sait, vénérée sous les traits d'un homme d'or qui vit dans le quatrième ciel - ayant suivi la voie d'Indra, qui y règne sur les dieux; et il est assis sur un trône, et les anges et les fées l'écoutent religieusement. André Chédel, lui, en restait à l'idée pure d'un dieu absolu.

Il faut, cependant, noter que ce débat n'est pas nouveau: il fait écho à celui qui fut mené au treizième siècle entre saint Thomas d'Aquin et les disciples d'Averroès. Le premier soutenait l'idée d'une individualité immortelle, d'une teinte particulière du monde divin qui se rapportait à chaque être humain, et les seconds d'une fusion et même d'une dissolution complète de l'âme dans la divinité. Madame Guyon fut aussi concernée par ce débat: on lui reprochait son idée que l'âme pouvait se fondre totalement dans le Père divin, et que celui-ci était relativement passif. Car pour les prélats officiels, la grâce devait descendre sur les cœurs, et l'homme pouvait alors seulement s'élever.Chédel.jpg Cependant, madame Guyon a été caricaturée: dans plusieurs passages de son œuvre, on constate qu'elle admet que l'âme garde une teinte propre dans le sein du divin Père, et celui-ci est bien assimilé, fréquemment, à un ancien des jours plein d'amour, ou à un divin époux dans lequel on se fond sans complètement se dissoudre: elle évoque la résurrection qui advient après la fusion, la nature divine que chacun prend après avoir été avalé par la divinité. Cela rappelle la figure même de Bouddha comme homme d'or au sein du quatrième ciel. Il est certain que si on ne saisit pas en images distinctes la divinité, il est difficile de tourner son cœur vers elle. André Chédel même évoquait avec émotion les miracles que les bouddhistes attribuent aux huit cheveux de Bouddha Sakyâmuni conservés dans un célèbre temple birman: chacun ayant une vertu propre. Et la connaissance, même par fugitifs fragments, peut s'établir: un fragment fugitif n'est pas l'absence complète de pensée. La voie est étroite, mais elle existe.

Commentaires

Peut-être que les huit cheveux permettent de concrétiser la notion d'octuple noble sentier, pour ceux que le substrat psychique du message bouddhique effraie.

Écrit par : Rabbit | 14/06/2012

Ou alors, il s'agit de dire que réellement le monde physique émane de la vie morale y compris dans ses différenciations particulières, de dire que le monde physique est le reflet des huit sentiers, et que Gautama Bouddha les a portés sur lui, sur sa tête. Car les cheveux sont aussi considérés comme nés de la partie de l'âme qui est liée à la tête. Et si vous voulez mon avis, l'idée que le monde physique émane en réalité de la vie morale, dont il n'est que l'expression illusoire, n'est pas moins effrayante que l'idée d'un substrat psychique existant indépendamment d'une manifestation sensible.

Écrit par : Rémi Mogenet | 14/06/2012

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