06/06/2012

Vins et vignes de Lavaux

Lavaux.jpgLe 2 juin, plusieurs membres de la Société des Auteurs savoyards, parmi lesquels je me trouvais, furent conviés par l'Association vaudoise des Écrivains à prononcer un texte sur le vin et les vignes au sein du vignoble du pays de Lavaux. Une belle initiative, prise je crois par la Présidente Sabine Dormond, et j'ai moi-même, à cette occasion, prononcé un texte qui n'a pas déplu. En voici la teneur:

Vignes de Lavaux, jadis vous fûtes chantées par Jean-Jacques Rousseau, qui, dans La Nouvelle Héloïse, vous rendit propres à créer tous les cépages de la Terre, ou à les égaler. Julie créait des vins divers à partir des pampres qu'elle possédait parmi vous, et leur goût enchantait Saint-Preux, qui y savourait d'exquises délices. Elles avaient la couleur du terroir, et en même temps touchaient à la nature vraie que Rousseau regardait comme touchant à la divinité même. Quant à Julie, lorsqu'elle confectionnait ses vins, elle était appelée une fée, et la plus belle et la plus grande fête de l'année, au sein de son domaine de Clarens, était réservée à leur création. Bacchus et ses fêtes se voyaient renouvelées dans le Pays de Vaud moderne, et incarnés au travers d'êtres humains ordinaires. Rousseau réalisait ainsi son rêve! Ou créait sa propre illusion. Car Julie avait en elle la beauté, l'intelligence, la vertu, et était plus digne des anges que des hommes, comme le texte même le dit. Dans sa correspondance privée, Rousseau avouait qu'elle était de la nature des houris - les fées des Mille et une Nuits qui dans le Coran accueillent les justes au Ciel! L'avoir placée, avec ses vins merveilleux, nouveaux breuvages enchantés,bacchus_und_ariadne.jpg dans un paysage champêtre et physique, accessible, tel que celui du Pays vaudois, était une manière d'entretenir l'illusion - ou l'espoir.

Cependant, sans donner aux vins de Lavaux le pouvoir de posséder le goût de tous les vins de l'univers, comme le faisait Rousseau, ne peut-on pas, dans le réel même, saisir une clarté magique? Car les grappes de raisin ressemblent à autant de pierres précieuses qui palpitent de la lumière du ciel. Sur ces coteaux, inondés de rayons du soleil, il semble que des fées au sens propre, des êtres célestes, invisibles, aient forgé le cristal lui-même impalpable qui est dans les grains du raisin, et permis à chaque fruit d'apparaître comme une perle tombée d'en haut. Et encore, si cela n'avait dépendu que des fées de l'air! Mais c'est aussi par-dessous que la lumière agit: les reflets du soleil sur le lac élèvent les êtres enchantés de l'eau, et les portent à la rencontre de leurs sœurs de l'air. Où se rencontrent-ils? Parmi ces vignes. Si on avait le don de seconde vue, on les verrait danser, s'embrasser, avec plus d'éclat et de couleurs encore que dans les fêtes paysannes imaginées par Rousseau. Le spectacle en serait si bouleversant, je crois, qu'on serait aussitôt dans le cas de regretter de disposer d'une telle seconde vue! Car ensuite, il n'y aurait pas moyen d'accepter de vivre des fêtes ordinaires d'hommes mortels, ou simplement de vivre parmi ceux-ci. La Providence a donc été sage de ne pas laisser les êtres humains voir les fées du ciel et du lac, de les laisser pour eux dans une telle invisibilité qu'ils peuvent même se persuader qu'elles n'existent pas, qu'elles sont un leurre, et ne leur permettre de les imaginer qu'au travers de bergers, de vignerons joyeux - et de femmes idéales telles que Julie d'Étange!

On pourrait bien dire que c'est parce qu'il ne pouvait pas supporter l'image glorieuse de Bacchus et de sa troupe enchantée que Rousseau a créé un roman dans lesquels des êtres humains jouent leur rôle. Car il est vrai que Bacchus assemble autour de lui, dans ces lieux, les fées deNymphes.jpg l'air et celles de l'eau pour qu'elles créent ensemble ces grappes fabuleuses. J'ai vu au musée de Nyon une figurine du dieu des vins qui montre qu'il était bien vénéré en pays vaudois. Et, certes, depuis deux mille ans, il a bien pu changer d'apparence: si on le voyait, s'il se manifestait, on ne le reconnaîtrait sans doute pas, et on aurait envie de lui donner un autre nom que celui que lui ont donné les Latins, ou même les Grecs - Dionysos. Mais serait-ce vraiment Julie d'Étange? Ce n'est pas sûr. Charles-Albert Cingria n'était pas loin de lui donner le nom de la reine Berthe, qui a si souvent habité ces bords du Léman, et qui était aussi appelée une fée, bien que ce fût davantage quand elle filait que quand elle présidait à la fabrication du vin! Quant à Ramuz, il n'a pas nommé ces anges qu'il a décrits dans une première version du Règne de l'esprit malin, descendant parmi les vignes vaudoises pour chasser le diable: nul ne sait quel est leur nom! Les chrétiens médiévaux, de leur côté, firent de saint Vincent le patron du vin et des vignes: un prélat né au pied des Pyrénées qui fut martyrisé par les Romains. Car lui-même ayant subi le supplice de la roue, il avait été sous le pressoir, et Dieu en avait tiré le vin du ciel, que boiraient ensuite tous ceux qui prieraient saint Vincent: debout sur un nuage, onVincent.jpg pouvait le voir, dès lors, verser le vin luisant dans la bouche de ses fidèles, des fidèles qui lui vouaient une spéciale dévotion. Quand ils buvaient du vin réel, l'éclat, la saveur, la force du vin céleste de saint Vincent s'y mêlait, par son action invisible. Son sang, en quelque sorte, se répandant sur les vignes, les bénissait et en transfigurait la liqueur.

Aujourd'hui, chers amis, il faut plutôt imaginer une sorte de présence lumineuse et souriante, un ange, mais diffus dans l'air, car nos conceptions ont changé, et un fantôme tel que saint Vincent ou un dieu charmant et sensuel tel que Bacchus ne correspondent pas à ce que nous pouvons nous représenter. Cela apparaît comme trop précis et trop proche du monde physique pour être convaincant! Dans cette présence lumineuse à la forme humaine globale et vague, des traits de couleur figurent les fées qui naissant de lui vont dans les pampres et y créent les grappes de gemmes dorées! Elles y filent des cristaux dans l'air, et alors ressemblent un peu à la reine Berthe, et puis exhalent de leurs bouches le jus sucré, comme les abeilles le font avec le miel, et alors, elles ressemblent à Julie d'Étange!

A vrai dire, chers amis, je ne bois pas de vin, car je crains le pouvoir enivrant des houris. Paradoxalement, qui tombe sous leur joug cesse de pouvoir les imaginer de façon précise, et c'est justement ma volupté à moi, de créer ces images que j'ai évoquées devant vous, et de les contempler. Si on veut les voir, si on veut continuer à les désirer, à les admirer, il faut jusqu'au bout résister à leurs avances: car qui goûte à cette coupe perd ses moyens, a la vue brouillée, ettilleben_mit_nautiluspokal.jpg n'est renvoyé qu'à lui-même, qu'à son propre plaisir. Ainsi dit-on que la plus grande joie, en amour, est de monter les escaliers, qu'ensuite toujours vient la déception d'un acte qui n'a pas atteint la profondeur escomptée. Je ne sais pas si c'est vrai. Chez des êtres exceptionnels, comme l'était Julie d'Étange, l'amour terrestre est aussi céleste, et j'aimerais, sans doute, pouvoir me regarder comme l'un de ces êtres. Mais pour le moment, je n'ai encore rien constaté de tel! Je vous regarderai donc boire avec respect, et tâcherai de voir les fées du vin tourner autour de vos verres, puisque tel est mon plaisir à moi, qui n'est pas de boire, mais de voir, et de sentir en moi non un liquide, mais son rayonnement, son éclat - et même de l'absorber, car je suis persuadé qu'on peut aussi boire la lumière: elle ne s'arrête pas à la surface de l'œil! Mais je serai bien avec les buveurs, à ma manière. Je me contenterai en quelque sorte de ce qui coule des plaies célestes de saint Vincent, sans y ajouter de breuvage sensible.

Voilà les idées dont je voulais faire part à propos du vin et des vignes, sans vouloir dégoûter qui que ce soit.

D'autres textes - très bons, souvent pleins de merveilleux - furent prononcés lors de cette belle journée. Il faisait chaud, le soleil brillait, le lac scintillait, les montagnes flamboyaient.

08:09 Publié dans Culture | Lien permanent | Commentaires (0)

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