29/05/2012

La cité sainte de saint Augustin à Rousseau

jerusalem céleste.jpgDans la Cité de Dieu, saint Augustin présente la cité idéale comme ne se tenant pas dans un lieu précis sur Terre, mais dispersée dans le cœur des justes. Le fil qui lie cet édifice purement spirituel dessine les murs et les maisons d'une cité qui a son prolongement dans le Ciel: les saints sont liés aux anges. Madame Guyon s'exprimait de cette façon: la Maison du Seigneur était mêlée aux âmes pures ayant un corps, dont certaines étaient plus élevées que maints anges. Le Ciel et la Terre n'avaient pas une distinction rigoureuse, mais cela ne faisait pas de Rome, par exemple, la cité céleste. Le cœur, assurément, n'en était que dans le Ciel, si elle pouvait avoir des demeures déjà sur Terre!

L'Apocalypse de Jean évoque la Jérusalem du Ciel, qui attend ses citoyens, lesquels seront semblables à des anges sans avoir perdu leur humanité. Elle a des tours d'or, des portes de pierre précieuse, des portes de cristal: plusieurs prophètes se sont exprimés de cette façon. Les filles de Sion, idées pures, prendront la forme de fées qui chériront les saints!

Saint Augustin acheva, par son idée de cité sainte dispersée sur la Terre, de ruiner le culte qu'on avait voué à Rome, ville réputée immortelle, dont les citoyens étaient regardés comme supérieurs aux dieux mêmes! Jean-Jacques Rousseau n'a-t-il pas prétendu qu'ils agissaient mieux qu'eux, étant émanés de la pure nature, et l'incarnation de la Vertu? Or, il exprimait ce qu'on avait cru dans l'ancienne Rome. Mais Augustin n'en croyait rien: les dieux pour lui avaient au contraire été déformés par les Romains voulant agir mal et prêtant aux Immortels ce qu'en fait eux désiraient accomplir. Les lois de la cité n'étaient saintes, pour lui, que par les anges de Dieu - tel celui qui avait parlé àLycurgue.jpg Moïse! Pour Rousseau, les anciens législateurs avaient dit tenir leurs lois de l'Olympe pour en imposer au peuple, mais en réalité, ils les tenaient de leur propre intelligence. Or, dans la vie mystique, c'est le lien qui unit l'âme des voyants à la cité du Ciel qui permet de faire sortir du cœur les pensées vraies, les inspirations dont sortent les principes dont se fondent les cités, qui sont en vérité toutes des reflets de celle du Ciel. Ou elles en sont des ébauches, même imparfaites. Joseph de Maistre s'exprima de cette façon, pour Rome et les cités grecques. Leur destinée devait préparer à la cité universelle et éternelle - qui est en haut et en avant de toute cité matérielle.

Cela se recoupe avec la pensée de Teilhard de Chardin. L'aspiration à l'idéal venait pour lui du Christ, et tendait à lui: elle venait de l'avenir - au sein duquel l'Homme, entièrement spiritualisé, devenu divin, remonte pour ainsi dire le temps par les forces de son âme et s'adresse aux mortels demeurés sous l'arche des siècles! Mais il faut d'abord passer le seuil au-delà duquel se tient le Christ. Or, pour Teilhard de Chardin, ce seuil ne peut pas être atteint parce qu'un peuple en particulier a créé une cité parfaite: la vraie cité sainte doit embrasser toute l'humanité, voire tout l'univers. Il faut déjà que l'humanité s'unisse, constitue un tout: la volonté générale ne saurait être limitée par des frontières. Même l'union avec les règnes de la nature doit s'accomplir, puisque la parousie franchit le seuil du monde sensible. L'inspiration ne saurait donc venir de la seule intelligence naturelle. Il faut qu'elle vienne du Christ - soleil spirituel -, et le thème du législateur qui se dit inspiré par les dieux doit cesser d'être une fiction pour devenir vrai.

Rousseau, nourri de la pensée de Calvin, ne vénérait que le dieu unique; il rejetait les dieux multiples; or, comme anges, ils pouvaient préparer sa venue. Saint Augustin disait que Dieu prenait une voix différente selon les temps et les lieux: ce qui correspond, je crois, aux divinités tutélaires des peuples, que porte le saint Souffle. Rousseau rejetait cette hiérarchisation du monde divin, comme il rejetait les images au sein du culte. Il oscillait entre les éléments matériels et les vues abstraites: ilValhalla.jpg ne parvenait que peu à modeler des figures intermédiaires. Pourtant, elles sont, selon moi, indispensables: en attendant l'absolu, la lumière relative prend des couleurs, et se créent en formes distinctes pour l'œil intérieur. L'art les représente, comme dans le baroque. On peut, alors seulement, développer un réel amour pour l'absolu ainsi mis à la portée de l'intelligence: le sentiment trouve une butée. Lorsqu'on a appréhendé de cette façon toutes les couleurs se formant en anges - lesquels renvoient à autant de vertus -, on est face à un arc-en-ciel, et il est comme un pont. Au bout se trouve Heimdall, et puis Asgard, pour reprendre la mythologie germanique.

02/05/2012

Jean-Jacques Rousseau et le sacrement du mariage

Heloïse_et_d'Abélard.jpgIl existe, dans La Nouvelle Héloïse, de Jean-Jacques Rousseau, un passage extraordinaire, plein d'ardeur mystique. On dit souvent que Rousseau n'était pas religieux au sens chrétien, qu'il vénérait surtout les principes de la Cité, comme le faisait Plutarque, qu'il adorait. Ne faisait-il pas de Caton un modèle absolu? Pourtant, son roman a pour héroïne sainte une femme qui est une résurgence de la célèbre Héloïse du douzième siècle, amante d'Abélard: Rousseau fait comme si les vertus pures et nobles du Moyen Âge pouvaient encore se trouver en Suisse, au bord du Léman, au pied des Alpes, dans un lieu protégé du vice, qu'illustrent à ses yeux les grandes villes que sont Paris et Londres. On est déjà dans le romantisme. Rousseau, de son propre aveu, voulait placer dans la vie ordinaire les règles morales les plus hautes.

On se souvient que pour obéir à son père, conformément à l'esprit protestant, Julie d'Étange accepte de se marier avec un homme à qui ce père chéri doit la vie alors qu'elle a déjà connu charnellement l'amour avec Saint-Preux. Elle songe d'abord à se partager entre les deux hommes, à la mode de Paris; mais, au moment du mariage, entrant dans le temple et entendant le pasteur, elle est saisie d'une véritable crise intérieure. Elle sent l'œil de Dieu posé sur elle, et regarde le pasteur comme son organe - sa parole comme l'écho de celle de l'Être suprême! Alors, soudain, elle se sent devenir différente. Elle se dit créée, née une seconde fois; il lui semble retrouver sa virginité. Au bord de l'abîme, elle se sent habitée par un esprit nouveau - ou par une idée nouvelle -, qui la sauve.

Rousseau, à ce moment, a des accents sublimes, qui tendent à donner à Dieu une figure; car bien que, fidèle à Calvin, il se refuse à aller clairement dans ce sens, il s'appuie, pour mieux le faire passer, sur les images du monde sensible. Julie décide de devenir une épouse fidèle et aimante et d'oublier son lien avec Saint-Preux, et une grande lumière vient en elle; alors elle dit: A l'instant, pénétrée d'un vif sentiment du danger dont j'étais délivrée, et de l'état d'honneur et de sûreté où je me sentais rétablie, je me prosternai contre terre,Eglise Argentière (13).JPG j'élevai vers le ciel mes mains suppliantes, j'invoquai l'Être dont il est le trône, et qui soutient ou détruit quand il lui plaît par nos propres forces la liberté qu'il nous donne: Je veux, lui dis-je, le bien que tu veux, et dont toi seul es la source. Je veux aimer l'époux que tu m'as donné.

En principe, si on veut ce que Dieu veut, on est dans l'état mystique; Jeanne Guyon l'entendait de cette façon. Si on fait sienne la pensée divine, on est uni au Saint-Esprit! Cependant, Rousseau refuse de dire que le trône de Dieu est autre chose que le ciel visible - refuse par exemple de le décrire comme un trône royal, ainsi que cela se faisait dans la littérature catholique. Il ne reprend pas davantage des figures d'ange qui seraient présentes dans l'âme - et pourraient, par exemple, prendre le visage d'un mari idéalisé. Le sentiment ardent ne renvoie qu'aux commandements de Dieu. Julie, certes, dit aussi, dans la même lettre, qu'au fond de l'âme, l'être humain a l'image de la divinité, et que la beauté de cette image est ce qui conduit à aimer le bien et à haïr le mal: les résolutions sont effectuées à partir du modèle éclatant qui vit dans le cœur de chacun. Rousseau croyait réellement que la conscience morale était liée par le sentiment à la divinité. Il avait un profond sens esthétique du bien et du mal: les vertus le soulevaient d'enthousiasme. Mais cela restait souvent abstrait. Il est rare qu'il montre une présence aussi claire de la divinité que dans ce passage au sein duquel Julie se sent habitée par un esprit nouveau. Il ne fait pas cependant de celui-ci une vivante allégorie, comme dans la littérature mystique ancienne - ou comme Victor Hugo en a souvent donné des exemples. Pourtant, à partir de l'idée de la liberté, si chère à Rousseau, n'a-t-on pas sculpté d'or, à Paris, le génie de la Colonne de Juillet?

La seule évocation figurée de Dieu que Rousseau se permet, on l'a vu, est l'œil spirituel: L'œil éternelEglise Houches (9).JPG qui voit tout, disais-je en moi-même, lit maintenant au fond de mon cœur, proclame Julie. On a beaucoup représenté cet œil dans le triangle lumineux et glorieux, au sein de l'art baroque, et François de Sales disait que le Christ regardait l'âme au travers du monde sensible, pour lui semblable à un treillis. Dans l'ancienne Égypte, l'œil d'Horus était à lui seul comme un ange portant la sagesse divine. Mais la sobriété de Rousseau au sein de ses images a l'avantage qu'elles étaient toujours agréées par son intelligence: il fuyait la fantaisie baroque d'un Voltaire, qui aimait les images merveilleuses par pure volupté.

Que Rousseau se soit enflammé pour la présence divine dans le sacrement du mariage, le plus lié à la vie sociale de tous, n'en reste pas moins significatif de sa volonté de voir Dieu surtout dans cette vie sociale, comme la critique l'a généralement admis.

08:11 Publié dans Culture | Lien permanent | Commentaires (0)