12/01/2012

Le dieu de l’amour sur le corps des femmes

kama 4.JPGDans les antiques commentaires consacrés du Kama Sûtra, le Traité sur l'Amour de Vâtsyâyana, on trouve l'idée que les baisers effectués sur le corps de la femme ne doivent pas, pour être pleinement efficaces, se laisser diriger par le hasard, mais suivre un cheminement précis. Il ne s'agit cependant pas de raisonner, à cet égard, comme le ferait le matérialisme ordinaire, à partir des fonctions reproductives et des parties du corps qui les abritent: de telles pensées, aux yeux des anciens sages de l'Inde, eussent été basses et barbares: tout autre chose est en jeu. Car dans les faits, l'amour tel qu'ils le concevaient est comme l'agriculture biodynamique, ou la médecine antique: le corps est éveillé au désir depuis le Ciel - et il l'est par le dieu de l'amour même - Kama. Le Kama Sûtra est donc d'abord un traité sur la manière dont ce dieu agit et doit être appréhendé: l'amour est un rituel. Il fait partie du yoga au sens large et, bien fait, il amène à l'épanouissement de l'âme et à l'accès aux mondes divins, notamment par le biais de l'union parfaite des cœurs: une flamme en quelque sorte s'allume entre eux, qui les absorbe et les confond, et cela se fait par le dieu de l'amour, qu'on dépeint fréquemment armé d'un arc et de flèches de fleurs.

Les points sensibles que le baiser doit toucher, dont il doit éveiller le feu, varient en particulier selon les phases de la Lune, par laquelle brille sur les hommes le dieu de l'amour: la Lune abrite ce dieu; elle est à l'origine des fonctions reproductives - comme, une fois de plus, dans l'agriculture biodynamique, qui estime que la Lune intervient dans la formation des graines. L'initié - dit Vâtsyâyana - qui connaît ces phases sait comment éveiller le feu érotique chez la femme et rendre ses fonctions reproductives kama 1.jpg- auxquelles tout son corps participe - maximales dans leurs vertus. La Lune parcourt les douze parties du Ciel, et le corps a douze parties: le baiser, s'il est divinement inspiré, sait toujours laquelle il doit toucher. Loin de ce que le matérialiste occidental eût pu croire, il ne s'agit jamais de l'organe génital lui-même, qu'il est indigne d'embrasser avec la bouche, selon les textes religieux - auxquels Vâtsyâyana se conforme. Selon ceux-ci, en outre, toutes les positions et toutes les pratiques n'ont pas une valeur égale. Toute une hiérarchie existe - et il faut reconnaître qu'elle est exactement la même que celle des religions occidentales. Certaines pratiques sont proscrites, d'autres déconseillées, d'autres regardées comme peu dignes, quoique courantes, et ainsi de suite. Le brahmane - conformément au Véda, qui en parle, et qui est un texte sacré - ne peut pas faire autre chose que de se mettre sur sa femme, les mains appuyées sur le sol, le visage tourné vers le sien. Au-delà du dieu Kama qui enflamme les sens en brillant en particulier sur tel ou tel lieu du corps, c'est le yoga de l'amour qu'il faut pratiquer - l'union parfaite des âmes, à laquelle celle des corps peut mener, ou pas; cela dépend, en profondeur, de la réponse que peut offrir la femme aux menées du mâle.

Face à cette philosophie qui s'efforce, je crois, de faire de l'acte génésique un art, le Romain Ovide était plus pragmatique, voire plus technique - disant par exemple que la femme devait mettre en valeur, par ses positions, les plus jolies parties de sa personne: elle devait être au service du mâle.

J'ajouterai une chose remarquable: le Traité de l'Amour de Vâtsyâyana parle de l'homme idéal comme étant l'homme urbain. On pourrait croire retrouver le citoyen de Rome, ou d'Athènes; et c'est bien cela, mais plus encore, car il s'agit aussi - et surtout - d'être membre de burne-jones_b.jpgla Cité du Ciel, la conduite devant se régler selon la sagesse des dieux - telle que les astres la manifestent! De là que le baiser doit dépendre de la connaissance du cours de la Lune et de l'effet que celle-ci a sur le corps. Alors seulement l'homme civilisé a pris la mesure du lien entre le corps et le Ciel, entre l'Homme et les Dieux. L'amour se doit, ainsi, d'être continuellement accompagné - ou précédé - de fêtes religieuses et d'hommages rendus aux Immortels, et l'acte même doit être suivi de pensées, effectuées en compagnie de l'aimée, sur les astres: car, dit magnifiquement Vâtsyâyana, le mari, après l'amour et la purification du bain, se rend avec son épouse sur la terrasse de la maison, et il lui montre les étoiles, et à son intention, il les nomme - la femme ne pouvant être initiée aux mystères du Ciel que par le biais de l'homme!

Sans doute, le citoyen d'Athènes se reliait lui aussi aux dieux, à l'origine. L'idée d'une citoyenneté sans rapport avec le divin est née récemment: le matérialisme l'a créée. Même les Romains assimilaient la vie de la cité à une forme de piété religieuse; ils croyaient vraiment qu'Auguste avait été placé parmi les Dieux.

Commentaires

Bonsoir RM.
Merci de cette célébration à l' amour.
Je me dit que j' ai la chance de savoir lire pour apprécier cette plublication. En effet, l' amour visité par la parole, cela m' a permis de le croiser en y perdant presque mes facultés de lire. Bien sur c' est juste le texte que j' ai embrassé et c' est formidable de couvrir l' amour de découvertes avec ou sans expériences. Mais je pense que personne ne naît sans expérience. Car la transmission de la vie est innée ?

Écrit par : Cristal Gagnante | 13/01/2012

Merci de votre message. Et de votre appréciation. Le verbe permet à mon sens de restituer la part cachée de l'expérience humaine, car il peut la nommer, grâce à l'image. On en a alors une expérience intérieure, au sein de l'âme. Comme eût dit Platon, il semble, à l'âme, qu'elle se souvient d'une expérience qu'elle a effectuée avant la naissance. Sinon, comment expliquer l'émotion qu'on a, face à ces images de Kama, par exemple? Cela reste mystérieux. Merci encore de votre visite.

Écrit par : Rémi Mogenet | 13/01/2012

"... l'acte même doit être suivi de pensées, effectuées en compagnie de l'aimée, sur les astres: car, dit magnifiquement Vâtsyâyana, le mari, après l'amour et la purification du bain, se rend avec son épouse sur la terrasse de la maison, et il lui montre les étoiles, et à son intention, il les nomme - la femme ne pouvant être initiée aux mystères du Ciel que par le biais de l'homme!"

C'est un très beau billet et le paragraphe ci-dessus me laisse à rêver...
Il n'y a pas de plus belle contemplation que celles de la lune et des étoiles... en douce compagnie pour prolonger une intime union. A la différence du soleil la lune peut se regarder fixement. Il n'est pas non plus interdit - de nos jours - d'inverser les rôles pour "l'initiation aux mystères du Ciel..." si "l'aimée" en possède la connaissance et si "le mari" y consent. Mais laissons lui l'initiative de l'emmener sur la terrasse pour prolonger la... fusion.
En amour il y a : un avant, un pendant et l'après est souvent oublié. Quel dommage; c'est le moment de tendresse, de grâce.

Merci pour l'émotion.

Écrit par : Ambre | 21/01/2012

Merci à vous, Ambre. En tant que mâle, je crains toujours d'avoir des choses une vue biaisée. Mais c'est vrai, l'après est important; cela manque souvent. Evidemment, vous avez compris que quand je dis que l'homme initie la femme, c'est selon l'Inde antique. De nos jours, et en Occident, tout est possible, je suis sûr que Mme de Staël par exemple était en mesure d'initier son jeune mari à des mystères, après l'amour. Je crois que dans le Kama Sutra, l'homme et la femme se retrouvent naturellement sur la terrasse pour contempler la lune et le dieu Kama, ainsi que les étoiles qui les nimbent de leur bienveillance. Ils sont heureux de se retrouver et de passer un moment ensemble. C'est donc l'amour idéal, il s'agit des fidèles du dieu Kama. Mais dès avant l'amour, comme je l'ai dit, ils lui ont accordé une prière, ils ont effectué une cérémonie religieuse. Pour que tout cela soit possible, il faut d'emblée refuser le matérialisme.

Écrit par : Rémi Mogenet | 21/01/2012

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