03/12/2011

J. R. R. Tolkien et la dignité du Père Noël

tolk-christmas.7.jpgDans Les Lettres du Père Noël, J. R. R. Tolkien essaya, comme il l'a souvent fait avec les figures du folklore, de rendre au personnage emblématique de Noël une part de sa dignité antique en le rattachant à une mythologie, celle qui opposait, chez les anciens Germains, les elfes clairs aux elfes sombres - ces derniers étant appelés par lui gobelins, comme dans le Hobbit: on sait que ce mot vient, en Angleterre, du français, et que le quartier des Gobelins, à Paris, était réputé avoir contenu ces êtres élémentaires mystérieux; ils vivaient dans la rivière de la Bièvre, qui, aujourd'hui, coule invisible sous le trottoir. On a établi que ces gobelins descendaient à leur tour des kobolds allemands - gnomes qu'en Allemagne on a liés plus récemment au cobalt.

Certains passages de l'œuvre que Tolkien a créée pour ses enfants, notamment dans les dernières pages, sont assez beaux, assez impressionnants. Le Père Noël, je l'ai dit il y a quelques mois, est à mes yeux la figure que l'amour fait créer lorsque l'âme se trouve face au désir d'offrir des cadeaux aux enfants assimilés aux hommes de demain, et en même temps à des êtres encore liés dans leur conscience aux anges qui les gardent, comme l'a dit Jésus dans l'Évangile! Lorsque vient l'hiver, que la nuit est longue, l'obscurité complète, il apparaît curieusement dans le cœur une lumière qui est comme un germe et qui provoque l'envie de rendre grâce aux futurs rayonnants. Lorsque les rayons de cette flamme se déploient, ils font surgir l'ombre rayonnante d'un vieillard sage, à la barbe blanche, plein d'or et de feu, offrant des cadeaux aux hommes, faisant tomber de ses mains de l'or en flocons doux. Aux enfants, qui ne distinguent pas vraiment le monde de l'âme du monde de la chair, on parle donc du Père Noël.

Mais il ne faut pas qu'il devienne ridicule. Puisqu'il est devenu proverbial de dire que croire au Père Noël est croire à une folie - à un bonheur qui n'arrivera pas -, on n'évoquera en général cette noble jpg_dessin-maison-pere-noel.jpgfigure que dans le but de faire plaisir aux enfants au moyen d'images qu'on regardera soi-même comme creuses - dénuées de substance propre. Cela fait songer à ce que saint Augustin disait quand il condamnait les évocations, au théâtre, de Jupiter par des auteurs qui ne cherchaient qu'à présenter de façon flatteuse les pulsions spontanées du public en montrant le dieu amoureux à tort et à travers de nymphes ou de mortelles. Certains ont estimé, injustement - ou sévèrement -, que Tolkien était tombé dans ce travers.

Nul n'est parfait; c'est surtout une question de degré. Je le dirais plus volontiers de C. S. Lewis, qui a placé le Père Noël dans un des volumes du cycle de Narnia d'une façon qui ne convainc pas - et, plus encore, des imitateurs de cette belle génération d'auteurs qui se rassemblaient à Oxford et savaient la valeur profonde des mythes. Mais Tolkien lui-même, déjà, trouvait le cycle de Narnia raté parce que la mythologie lui en paraissait artificielle.

Il appréciait particulièrement, disait-il, le catholicisme du treizième siècle - qui est celui de Jacques de Voragine et de la Légende dorée. Ensuite, à ses yeux, les images fabuleuses sont devenues vides. Il était dans l'idée à mes yeux magnifique que l'esprit avait été présent dans les figures anciennement créées, mais que les œuvres qui les avaient cristallisées par la suite s'étaient peu à peu coupées de la source authentique: les images s'étaient mêlées indûment au monde physique, et il en était sorti les fantasmes que l'esprit moderne avait à bon droit rejetés.

François de Sales, par exemple, reprenait avec ferveur les visions de saint François d'Assise, mais il n'en créait pas de nouvelles. Il affirme que les visions de ce Saint avaient été créées en lui par des anges, mais il ne prétendit jamais avoir reçu la même grâce. Or, dans le même temps, on s'accorde 2melchi.jpgà dire que ses idées sur la nature, héritées de l'Antiquité, étaient fantaisistes, et il faut avouer qu'il vivait dans un monde d'images qui ont été regardées, à terme, comme illusoires. Toute l'histoire de la spiritualité savoyarde est dans cette évolution, qui a finalement fait préférer la France de Voltaire à ce que représentait François de Sales.

C. S. Lewis continuait à beaucoup admirer celui-ci. Mais Tolkien fut plus ambigu. Il pensait réellement avoir créé des mythes nouveaux, pleins d'une vive force d'âme. Il estimait avoir ramené l'esprit ancien, jusqu'à un certain point. Son Gandalf est l'un de ces sages immortels qui, mystérieusement, depuis des sphères bleues, surgissent et se matérialisent pour donner aux hommes des présents qui leur permettront d'établir un lien entre le ciel et la terre - et de guider la seconde vers le premier, lui donnant la possibilité du salut. Leur modèle, je crois, est Melchisédech, l'immortel de la terre et l'inspirateur de tout ordre sacerdotal parmi les hommes. Je reviendrai peut-être sur cet étrange personnage de la Bible, à l'occasion.

10:40 Publié dans Mythes | Lien permanent | Commentaires (7)

Commentaires

Melchisédech est un nom qu'on donne aussi souvent à l’archange Saint Michel non ? Le chef de toutes les armées…comment a-t-il pu inspirer le sacerdoce ??? Ou alors à la manière des templiers, des moines guerriers ??? Eclairez-moi là-dessus Rémi ; )

Écrit par : Barbie Forever | 03/12/2011

A l'archange saint Michel? Je ne savais pas. Dans la Bible, comme le montre l'image ci-dessus, Melchisédech donne à Abraham la faculté du sacerdoce, ici symbolisée par ce qu'il offre, je suppose que c'est du vin. Melchisedech ressemble un peu aux rois mages, en fait. Mais il est peint comme un ange vivant sur terre, aussi. Il est assez mystérieux.

Écrit par : RM | 03/12/2011

(Mais je suis un peu étonné, Barbie, car le sacerdoce se pose toujours comme issu d'anges, j'ai le sentiment; ou au moins d'êtres divins venus sur terre. La distinction entre le dieu unique et l'ange légitime de l'époque et du lieu n'est d'ailleurs pas toujours claire, dans la tradition chrétienne, et saint Augustin dit bien que Moïse a reçu le message qui convenait à l'époque dans laquelle il vivait. Or, le dieu unique est absolu. Mais toute loi se place dans le rayonnement propre à un temps et à un lieu, qu'on représente à travers un ange, ou son éclat particulier. C'est Voltaire, qui disait que le sacerdoce ne venait pas réellement d'êtres divins, les prêtres disent toujours le contraire, et Tolkien était catholique et n'aimait pas du tout Voltaire.)

Écrit par : RM | 03/12/2011

(Pour Melchisédech, dans l'image ci-dessus, c'est du vin et du pain.)

Écrit par : RM | 03/12/2011

(Chaque ange est susceptible de fonder un ordre sacerdotal, je suppose, et ma foi, si Melchisedech est assimilé à l'archange saint Michel, c'est bien la preuve que celui-ci est aussi dans ce cas.)

Écrit par : RM | 03/12/2011

Intéressant ! Je vais chercher dans ma bibliothèque dans quels ouvrages exactement, j’avais lu, cette assimilation de Saint Michel à ce Melchisédech, (qui d’ailleurs vous me faites découvrir) car je ne connaissais qu’une seule version, celle du commandant des armées célestes.

Voltaire…passons! ; ))) Ces opinions dans la matière on les connaît, si certaines étaient très pertinentes, d’autres étaient gratuitement diffamatoires comme celles à propos de Jeanne d’Arc .

J’ai trouvé cet extrait à propos de Melchisédech dans un site (certes loufoque) mais très intéressant par rapport à l’association d’idées qu’il fait :

« En fait, Melchisédech inspire beaucoup de monde, parfois sous le nom de Michaël (mais ce n'est pas toujours le vrai, loin de là) car c'est le même. « Saint Michel » est l'Archétype de Melchisédech qui en est une ultime incarnation. Il était aussi l'inspirateur d'Akhenaton par l'intermédiaire de sa mère et par suite de Toutankhamon qui fut assassiné lorsqu'il atteignit l'âge de comprendre le sort qu'on avait réservé à son oncle, et eut la velléité d'en reprendre la doctrine et donc de s'appeler non pas Toutankhamon mais Toutankhaton, ce qui signifie « le Tout est la vie de l'Etre ». Il n'était pas le fils d'Akhénaton contrairement à ce qu'on prétend mais son neveu, élevé par lui. »


Oui je sais…à propos de Toutankhamon …il était un peu à côté de la plaque, vu les dernières analyses génétiques, mais moi, deux ans avant leur publication, j’avais déjà écrit quelque chose là-dessus, en me fondant sur mes observations purement anthropométriques…ou ma mémoire photographique (comme j’avais fait pour Jeanne d’Arc et Louis d’Orléans) mais bon…pour revenir à celui que je surnomme affectueusement « Touti » petit-fils de la reine Tiyi…sans aucun doute possible…mais quant à son père ou oncle…l’analyse mitochondriale nous dit en tout cas que la mère était Kiya (épouse de second rang d’Akhenaton )

Écrit par : Barbie Forever | 03/12/2011

A mon avis, Barbie, les anges inspirent toujours les hommes, sinon, on évite de les évoquer, sauf bien sûr dans les romans fantastiques. Saint Michel a sa manière propre d'inspirer les hommes, sans doute en rapport avec son statut de commandant des forces célestes, mais remarquez que quand des prêtres se mettent sous le patronage de saint Michel, ils sont censés recevoir le rayon divin au travers de cet auguste personnage, et donc fonder en celui-ci leur sacerdoce. Evidemment, tout cela s'est un peu perdu et les saints secondaires, tout comme les anges, sont devenus fréquemment des noms vides, à vocation surtout décorative. En tout cas dans le catholicisme. C'est aussi ce qui a suscité Calvin. Mais en Grèce, on voue encore un culte très actif à saint Georges, on embrasse son image, on la diffuse, et il s'agit sans doute d'un avatar de saint Michel. Cependant, le nom de Melchisedech est associé à Abraham et aussi à Jésus. D'où le pain et le vin.

Écrit par : RM | 03/12/2011

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