23/11/2011

L’image et l’amour dans le monde divin

Angelico_MadonnaAndChildWithAngels.JPGRudolf Steiner, dans Un Chemin vers la connaissance de soi, au sein d'une des huit méditations qu'il propose, dit que quand on entre dans le monde spirituel, on sent d'abord une affreuse solitude, une sorte de désert - un vide immense. Car en dehors du monde physique, rien n'est sensible. L'amour seul peut y remédier: il est ce par quoi les présences spirituelles se font sentir. Or ce qu'on aime doit prendre forme par le biais d'images: le sentiment d'amour qui inonde tout de sa lumière, au sein de l'esprit, s'ordonne en lignes et en couleurs. Celles-ci ne sont en rien des tromperies, quoiqu'elles émanent bien de l'âme même: elles sont le vêtement d'entités qui existent en soi dans le monde spirituel et qu'on ne percevrait pas sans elles, comme on ne verrait pas les êtres humains, dans le monde physique, s'ils n'avaient pas de corps. Cela donne raison à la tradition catholique médiévale, qui donnait à voir les anges au travers d'images peintes et sculptées et dont le mysticisme se nourrissait de ces images, par lesquelles passe forcément l'amour de Dieu, ainsi que l'a constamment répété François de Sales. L'image de la sainte Vierge, disait celui-ci, était un revêtement pour l'esprit de la Lune, et en même temps, l'âme véritable de Marie, mère de Jésus, était devenue une reine aux cieux, et donc, il n'y avait pas de mensonge. Elle était le chemin de l'âme, ou plutôt une étape pleinement imagée vers le dieu ultime dont nulle image ne pouvait être faite clairement. Même pour le Fils de Dieu, on demeurait silencieux, face à lui, et l'image n'en était pas aisée à établir. La sainte Vierge était le dernier seuil de l'image, la direction que pouvait montrer une image, et donc la divinité qui portait l'amour, le cœur, dans ses mains, et l'élevait vers les hauteurs. Par elle toute impression de vide et de solitude s'effaçait. Ce fut l'expérience que fit François de Sales à Paris puis à Padoue: éprouvant un vide, un gouffre, il ne s'en guérit pas par de belles raisons théoriques, mais par des prières adressées à l'image de la sainte Vierge.

Laquelle les protestants ont rejetée, parce que Dieu, disaient-ils, était au-delà de toute image, et que lui seul compte. Cela renvoie à mon sens au sentiment de vacuité cosmique qu'on ressent chez les écrivains protestants, par exemple Lovecraft, protestant par son éducation. L'univers spirituel paraissait vide et sans amour, parce qu'aucune image sainte ne peuplait le Ciel. C'est sensible dès Shakespeare. Lovecraft réagit à cela non en se convertissant au catholicisme, ce qui eût été régresser, mais en peuplant d'images l'univers - mais d'images terribles, nées du gouffre cosmique. Le catholicisme, en effet, était tombé dans l'idolâtrie en peuplant le ciel d'images trop réalistes, qui valaient par elles-mêmes et étaient censées représenter au naturel les saints Old_Green_Tara (1).JPGqui ont vécu sur Terre. Pourtant, au temps de François de Sales, on avait encore conscience que l'image n'était qu'une direction, et qu'elle renvoyait à des entités invisibles en elles-mêmes. Toutefois, la confusion commençait déjà. On sait que des évêques furent accusés de représenter leurs maîtresses sous les traits de la sainte Vierge, et que la peinture sacrée était pour eux un moyen de diviniser leurs affections terrestres, comme saint Augustin avait dit que cela se faisait dans le paganisme.

Il s'agit donc de donner des images au monde divin sans retomber dans les illusions rassurantes de l'Antiquité grecque, ou la mièvrerie sans grandeur qu'on peut aussi dater de François de Sales, si on veut, ou des temps qui l'ont suivi, et qui place dans le ciel des figures qui semblent être tirées de l'histoire plus que de la poésie - pour reprendre une distinction antique. Mais la tradition qui ne place dans le ciel que des idées abstraites ne peut pas satisfaire l'âme: elle effraye, comme le ciel vide des jansénistes. Blaise Pascal l'a peint! La mythologie du bouddhisme tibétain a du reste cette grandeur: elle allie la noblesse et la hauteur de vues aux vives couleurs de ses figures. La doctrine tibétaine sur les images est aussi qu'elles montrent une direction: derrière se trouve la lumière pure de Bouddha. Le vide total ne peut être accepté. La force divine crée forcément des images au sein de l'âme humaine. L'absence de celles-ci ne signifie pas la pureté de l'âme mais l'absence de lumière émanant d'un centre divin. Steiner le mesurait pleinement.

05/11/2011

Un lycanthrope à Samoëns

wolf-boy.1192303749.thumbnail.JPGL'été dernier, un spectacle a été donné à Samoëns sur Ayma Riondel-Mogenet, qui y fut condamnée pour sorcellerie au dix-septième siècle, et qui se trouve être la mère d'un Joseph Mogenet qui fut, lui, condamné pour lycanthropie. Ce n'est pas un ancêtre direct, mais ces deux personnes étaient de ma famille. D'eux, peut-être, je tiens ma tendance à me mettre en rage et à sentir bouillonner en moi la passion: je passe alors du Côté Obscur et mon âme prend la forme d'une bête - crochue, griffue. Et si à ce moment je ferme les yeux, voici qu'un grand loup se tient devant moi, se tenant sur ses pattes arrière comme un homme, et il me regarde aussi à la façon d'un homme! Il me terrifie: ses yeux vermeils sont affreux. Du sang coule de sa gueule béante, et ses dents brillent comme des croissants de lune: elles sont longues, toutes semblables à des lames; continuellement elles se referment sur quelque chose de vivant qui hurle et souffre atrocement, et le déchirent. La bête tient dans sa main droite une lance également sanglante, et de sa main gauche une lampe à la lueur bizarre, qui semble ne rien éclairer, comme une parodie de lampe normale. Telle une divinité démoniaque tibétaine, il cache certainement la figure de mon bon ange; mais mon effroi est spontané.

Assurément, ce loup vient de mon corps, et par conséquent de l'hérédité. Mon père déjà était colérique. Il a d'ailleurs beaucoup fulminé contre le spectacle en question parce qu'il donnait de la famille une piètre image; je puis en parler, puisque ses paroles ont été publiées dans la presse locale. Pour moi, je suis favorable à ce que chacun puisse présenter les choses comme il veut, et je ne suis pas opposé à ce qu'on adopte publiquement le point de vue catholique, même si l'Inquisition avait quelque chose d'affreux. Ayma Riondet et son fils invoquaient-ils vraiment les esprits? Si c'est le cas, ont dit en substance mes parents, il s'agit d'esprits de la nature, héritiers des nymphes antiques, et il n'y a rien de répréhensible, sinon du point de vue du dogme catholique. Mais la pratique d'invoquer les esprits pouvait être inconsciente, ou même simplement inventée parce que la dame en question refusait de se soumettre à la morale publique: on disait qu'elle vivait de façon incestueuse avec son fils. Était-ce pure calomnie? On aurait trouvé des preuves: des ossements d'enfants morts-nés.

Rappelons qu'au départ, toute action immorale était considérée comme liée aux mauvais esprits, qu'on en fût ou non conscient. On estimait que des esprits mauvais se glissaient dans l'âme et inspiraient les actions mauvaises. Pour y échapper, il fallait se relier à son bon ange, au Christ. Saint Paul s'exprime de cette manière. On peut naturellement considérer que la nature charnelle de l'être humain ne le pousse à rien de mauvais, que ce qu'il a envie spontanément de faire, et qui correspond à ce qu'il a en lui d'animal, est bon, mais en ce cas, la vie morale est soumise aux besoins physiques, et l'homme n'est pas plus relié à l'Esprit que l'animal: il s'agit bien de matérialisme. Pour ma part, j'avoue réellement considérer que l'hérédité transmet des défauts, telle la colère, et que l'individu a pour tâche de surmonter ces tendances lourdes au moyen de son bon ange, que cache en quelque sorte la bête qu'il a en soi. Je sais bien que certains estiment que la vie mystique - et le lien intime avec l'ange - sont inutiles, et que la raison suffit à orienter l'action vers le bien; mais je n'en vajrapani.jpgcrois rien, car l'intelligence purement humaine - comme on dit dans le christianisme - tend bien à faire des traits héréditaires des forces positives, permettant au corps d'exister et à l'individu d'être vivant. Rien ne permet de rompre les enchaînements héréditaires si ce n'est la volonté individuelle. L'intelligence allège leur poids, mais sans le supprimer: à soi seule, elle ne suffit pas. Les forces du cœur doivent porter l'âme plus loin.

Pour en revenir à la lycanthropie, je crois qu'elle vient d'un temps qui mêlait plus intimement le corps à l'âme que le nôtre: le corps n'était pas regardé comme une chose fixe; on le considérait dans ses mouvements. On était en fait moins matérialiste pour la matière même. Alors la forme du loup pouvait se manifester au sein d'un homme: la colère fait agir comme une bête.

Derrière le loup qui est en moi, se trouve le bel ange brillant qui me tend les bras. Le monstre est seulement une projection de mon cerveau, comme disent les Tibétains: car le cerveau est lié à l'hérédité. Mais l'ange se relie à mon individualité profonde. Or, l'œil a des rayons qui percent les ténèbres. Je puis, si je surmonte ma peur, m'arracher à l'effroyable vision - et distinguer, au delà, l'être étincelant qui me montre le chemin, un sourire plein d'amour au visage! Il paraît se tenir sur un arc-en-ciel, comme s'il gardait une porte, comme s'il était sur un seuil. Ô puissé-je m'élancer et le rejoindre!