05/11/2011

Un lycanthrope à Samoëns

wolf-boy.1192303749.thumbnail.JPGL'été dernier, un spectacle a été donné à Samoëns sur Ayma Riondel-Mogenet, qui y fut condamnée pour sorcellerie au dix-septième siècle, et qui se trouve être la mère d'un Joseph Mogenet qui fut, lui, condamné pour lycanthropie. Ce n'est pas un ancêtre direct, mais ces deux personnes étaient de ma famille. D'eux, peut-être, je tiens ma tendance à me mettre en rage et à sentir bouillonner en moi la passion: je passe alors du Côté Obscur et mon âme prend la forme d'une bête - crochue, griffue. Et si à ce moment je ferme les yeux, voici qu'un grand loup se tient devant moi, se tenant sur ses pattes arrière comme un homme, et il me regarde aussi à la façon d'un homme! Il me terrifie: ses yeux vermeils sont affreux. Du sang coule de sa gueule béante, et ses dents brillent comme des croissants de lune: elles sont longues, toutes semblables à des lames; continuellement elles se referment sur quelque chose de vivant qui hurle et souffre atrocement, et le déchirent. La bête tient dans sa main droite une lance également sanglante, et de sa main gauche une lampe à la lueur bizarre, qui semble ne rien éclairer, comme une parodie de lampe normale. Telle une divinité démoniaque tibétaine, il cache certainement la figure de mon bon ange; mais mon effroi est spontané.

Assurément, ce loup vient de mon corps, et par conséquent de l'hérédité. Mon père déjà était colérique. Il a d'ailleurs beaucoup fulminé contre le spectacle en question parce qu'il donnait de la famille une piètre image; je puis en parler, puisque ses paroles ont été publiées dans la presse locale. Pour moi, je suis favorable à ce que chacun puisse présenter les choses comme il veut, et je ne suis pas opposé à ce qu'on adopte publiquement le point de vue catholique, même si l'Inquisition avait quelque chose d'affreux. Ayma Riondet et son fils invoquaient-ils vraiment les esprits? Si c'est le cas, ont dit en substance mes parents, il s'agit d'esprits de la nature, héritiers des nymphes antiques, et il n'y a rien de répréhensible, sinon du point de vue du dogme catholique. Mais la pratique d'invoquer les esprits pouvait être inconsciente, ou même simplement inventée parce que la dame en question refusait de se soumettre à la morale publique: on disait qu'elle vivait de façon incestueuse avec son fils. Était-ce pure calomnie? On aurait trouvé des preuves: des ossements d'enfants morts-nés.

Rappelons qu'au départ, toute action immorale était considérée comme liée aux mauvais esprits, qu'on en fût ou non conscient. On estimait que des esprits mauvais se glissaient dans l'âme et inspiraient les actions mauvaises. Pour y échapper, il fallait se relier à son bon ange, au Christ. Saint Paul s'exprime de cette manière. On peut naturellement considérer que la nature charnelle de l'être humain ne le pousse à rien de mauvais, que ce qu'il a envie spontanément de faire, et qui correspond à ce qu'il a en lui d'animal, est bon, mais en ce cas, la vie morale est soumise aux besoins physiques, et l'homme n'est pas plus relié à l'Esprit que l'animal: il s'agit bien de matérialisme. Pour ma part, j'avoue réellement considérer que l'hérédité transmet des défauts, telle la colère, et que l'individu a pour tâche de surmonter ces tendances lourdes au moyen de son bon ange, que cache en quelque sorte la bête qu'il a en soi. Je sais bien que certains estiment que la vie mystique - et le lien intime avec l'ange - sont inutiles, et que la raison suffit à orienter l'action vers le bien; mais je n'en vajrapani.jpgcrois rien, car l'intelligence purement humaine - comme on dit dans le christianisme - tend bien à faire des traits héréditaires des forces positives, permettant au corps d'exister et à l'individu d'être vivant. Rien ne permet de rompre les enchaînements héréditaires si ce n'est la volonté individuelle. L'intelligence allège leur poids, mais sans le supprimer: à soi seule, elle ne suffit pas. Les forces du cœur doivent porter l'âme plus loin.

Pour en revenir à la lycanthropie, je crois qu'elle vient d'un temps qui mêlait plus intimement le corps à l'âme que le nôtre: le corps n'était pas regardé comme une chose fixe; on le considérait dans ses mouvements. On était en fait moins matérialiste pour la matière même. Alors la forme du loup pouvait se manifester au sein d'un homme: la colère fait agir comme une bête.

Derrière le loup qui est en moi, se trouve le bel ange brillant qui me tend les bras. Le monstre est seulement une projection de mon cerveau, comme disent les Tibétains: car le cerveau est lié à l'hérédité. Mais l'ange se relie à mon individualité profonde. Or, l'œil a des rayons qui percent les ténèbres. Je puis, si je surmonte ma peur, m'arracher à l'effroyable vision - et distinguer, au delà, l'être étincelant qui me montre le chemin, un sourire plein d'amour au visage! Il paraît se tenir sur un arc-en-ciel, comme s'il gardait une porte, comme s'il était sur un seuil. Ô puissé-je m'élancer et le rejoindre!

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