28/10/2011

Paris comme Rome céleste

Cite-ideale-berlin.jpgSaint Augustin, contrairement à son grand contemporain saint Jérôme, ne fut pas catastrophé lorsque Rome fut mise à sac par les Goths. Pour lui, cette noble ville avait commis l'erreur de s'assimiler à la cité divine, à la Jérusalem céleste telle que l'évoquait saint Jean dans le livre de l'Apocalypse - et dont l'humanité entière avait le pressentiment. Elle eût pu s'appeler aussi, du reste, la Rome du Ciel, car dans la Cité de Dieu, les hommes de tous les pays sont appelés à vivre unis sous une forme glorieuse - devenus semblables à des anges. Saint Jean avait Jérusalem pour référence: on comprend pourquoi.

Saint Augustin refusait à Rome le titre de cité divine et sa prise par les Goths était pour lui une rétribution de son orgueil à affirmer que ce titre était légitime. On sait, d'ailleurs, qu'il finit sa vie dans son Afrique natale, dans le territoire de Carthage, après avoir passé ses années de maturité en Italie, où l'avait mené l'espoir de vivre dans un pays civilisé et raffiné. Il avoua avoir été déçu!

Sans doute, Rome avait son pendant dans les astres; il lui était réservé un quartier, dans la cité divine. Le meilleur d'elle-même y éclaterait, y luirait; elle y apparaîtrait transfigurée, devenue ce qu'elle prétendait être - et n'était pas. Les hommes qui y vivraient seraient eux-mêmes semblables aux héros qu'ils inventaient, aux images au-sommet-saint-michel-triomphant-du-démon.jpgdivinisées de leurs empereurs! Le portail de leur demeure serait un arc de triomphe. L'Église latine, dans ses images, au fond de ses temples, plaça nombre de ses saints sous de telles arches glorieuses, afin de signifier que la cité des cieux les avait accueillis et leur avait réservé un palais sublime... Les Romains, dans leurs livres, n'avaient pas décrit la réalité, mais ce qu'elle pouvait être dans le ciel.

L'Occident n'en a pas moins conservé l'habitude de prétendre bâtir sur terre la cité de Dieu. Cette illusion a resurgi à la Renaissance avec une force particulière; l'évolution des techniques l'a rendue crédible aux yeux de la plupart des gens. En France, Paris fait figure de cité divine sur terre; on parle de ce qui s'y pense, de ce qui s'y dit, comme si cela prenait sa source dans le cœur même du monde, comme si la cité était placée hors du temps et de l'espace et avait un accès direct à l'Esprit pur - ce qu'on nomme ordinairement l'universel. Elle en est comme la porte - le temple.

Selon la doctrine chrétienne médiévale, chaque ville, aussi glorieuse fût-elle, n'était protégée que par un ange: aucune ne l'était par Dieu directement! Il était, sans doute, des anges plus glorieux, plus imprégnés d'éclat divin que d'autres; mais aucun n'avait de caractère absolu. Paris était pris dans le temps - son époque -, mais aussi dans l'espace - un lieu. On ne considérait pas que ce qu'on y disait était représentatif de ce que prononce en silence l'univers! On le pensait parfois encore de Rome: on disait que le Saint-Esprit résidait auprès du Pape. Mais on le pense bien plutôt de Paris et de ses maîtres, dans la France contemporaine.

L'histoire rappelle que les astres ont des éclats variables, au cours du temps! Contrairement à ce que disent les savants, ce n'est pas même régulier: un astre brille de façon ondoyante, clignotante. Il peut luire beaucoup durant mille ans, peu durant mille autres ans - et retrouver de l'éclat encore après. Les rayonnements célestes sont plus soumis à la variété des temps qu'on ne le dit et ne s'en rend compte. Il en va de même des cités. Chacune dépend de l'éclat et de la vitalité de sa bonne étoile - de son saint protecteur aux cieux. La vie culturelle de l'humanité doit donc rester souple et considérer que la lumière d'une cité ne peut pas être gravée dans le marbre, et imposée à tous de manière universelle: d'ailleurs, une lumière gravée dans le marbre ne brille plus!

L'esprit doit demeurer libre de la vie des cités: de la politique. Soit il la dirige, soit il reste en dehors; mais il ne peut pas, je crois, être dirigé par elle. A cet égard, par exemple, Karl Marx se trompait totalement; ce fut même son erreur majeure, à mes yeux.

20/10/2011

Mystères du château de Chillon

2COURBET_-_LE_CHATEAU_DE_CHILLON_c_Conseil_general_du_Doubs-e9d7b.jpgQuand on regarde par les fenêtres des chambres princières du château de Chillon, on aperçoit, invariablement, le lac, brillant au soleil, lançant ses reflets bleus et verts, paraissant contenir des émeraudes palpitantes, des saphirs rayonnants, semblant orner le corps des nymphes, des fées, des ondines. Les flots envoient des rayons d'or qui se meuvent sans cesse sur les plafonds, les murs: la lumière semble vivre à l'intérieur de l'édifice. Il fut bâti, dit-on, pour le prince Aymon de Savoie par son frère Pierre. Aymon avait une santé fragile, disait Charles-Albert Cingria, et il passait sa vie à méditer; il contemplait la nature, scrutait des images peintes, s'efforçant de percer le secret des symboles. Il écoutait de la musique, aussi, et les vers des poètes. Plusieurs troubadours célèbres furent, selon Cingria, invités à Chillon: l'un d'eux fut même présenté par Dante comme l'un des sept grands poètes qui avaient donné ses lettres de noblesse à la langue vulgaire.

Les images peintes dans la chambre d'Aymon sont significatives. Elles représentent saint Georges terrassant le dragon, différents animaux magiques, dont un sphinx et un griffon. Le fond en était bleu.

Or, ces motifs, est-ce que, mystérieusement, il ne les voyait pas se dessiner, de manière vivante, sur le lac? Par sa vie pieuse et retirée, il suscitait en lui des figures enchantées, qu'il liait aux eaux du Léman, où il les voyait marcher. Sans aller jusqu'à dire qu'il est à l'origine du tableau de Konrad Witz représentant Jésus marchant sur les eaux du Léman à Genève - car le duc Amédée VIII, depuis le château de Ripaille, sur l'autre rive, pouvait st_george_slaying.jpgavoir les mêmes visions -, on peut estimer qu'Aymon voyait, dans les brumes scintillantes qui s'exhalaient des eaux, des êtres enchantés qui prenaient la forme de saint Georges - c'est à dire de guerriers éclatants, dorés, tuant les dragons qui jaillissaient des profondeurs, les monstres qui s'efforçaient de s'arracher à leurs geôles obscures, au fond de l'abîme, de leurs lances pareilles à des rayons de soleil: la lumière y était tressée jusqu'à former une pointe acérée!

Cependant, les étoiles prenaient, par leurs rayons, la forme d'autres guerriers angéliques, qui allaient traçant un tableau plus grandiose encore. Car en plein jour, la nappe des apparences sensibles tendait à effacer, à obscurcir ce mystère: lorsque le soleil était impliqué, on ne distinguait ces choses que le matin, ou le soir - et plutôt le soir, car le lac offre vers l'ouest une étendue plus vaste!

Ce symbole immortel de saint Georges et le Dragon, il était répété à la cour du comte Pierre II, frère d'Aymon; car ce noble prince avait reçu, des moines d'Agaune, l'anneau et la lance de saint Maurice, autre patron saint des guerriers. Cette lance était semblable à celle de saint Georges: elle était sa sœur; et par elle - mais au sein de l'ordre spirituel -, il terrassait les dragons, les monstres, les ombres qui s'emparaient ou voulaient s'emparer de la Savoie d'alors - qui embrassait les deux rives du Léman.

On ne surnomma pas sans raison Pierre II le petit Charlemagne. S'il fut choisi par les moines d'Agaune pour reprendre le flambeau du royaume de Bourgogne, à travers ces symboles de saint Maurice - pour sembler succéder aux rois de Bourgogne de jadis -, c'est bien roi_arthur_06.jpgparce qu'il eut des dispositions particulières. En quelque sorte, l'esprit de la Justice lui apparaissait directement - en vision -, lorsqu'il méditait avec son frère Aymon, qui était aussi son conseiller secret, et que tous deux, ensemble, scrutaient les clartés qui s'élevaient du Léman. Ils en recevaient un oracle.

J'aime à reparler constamment de l'évocation de l'archange saint Michel, âme de la Justice et du Progrès universel, dans le Quatrevingt-Treize de Victor Hugo, lequel le fait voir par Cimourdain planant derrière son héros, le révolutionnaire Gauvain. On se souvient que Hugo le rattache à l'archange du Mont-Saint-Michel, où Wace fit vaincre un monstre démoniaque par le roi Arthur armé de sa divine épée Excalibur. Et voici! Pierre II, fondateur de l'ordre social du temps, et protecteur des premières cités libres - Pierre II que Cingria appelait le fondateur de la patrie vaudoise - avait aussi en lui cet éclat de l'Archange Michel, à lui transmis assurément par saint Maurice, dont il possédait l'anneau sacré, par lequel on lie les démons!

Le château de Chillon en porte toujours la marque: cet anneau y a une copie, et sa fonction symbolique et sacrée y est expliquée. Dessus, on voit saint Maurice à cheval et armé de sa lance! L'anneau brillait au doigt de Pierre II: aux yeux de tous, il contenait une étoile. Dans sa clarté, on voyait l'éternel combat de saint Maurice contre les ombres démoniaques, la lance d'or transperçant le Dragon. Car en ce temps-là, gouverner relevait du Mystère.

(La lance et l'anneau rappellent aussi les Nibelungen, qui ont un lien avec le royaume de Bourgogne; j'en reparlerai une autre fois, si je puis.)

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12/10/2011

Captain Savoy et les chevaliers-fées

peinture-de-singe-ramayana.jpgDans le dernier épisode du cycle consacré à Captain Savoy, nous avons laissé ce héros divin à un moment où, submergé par une marée noire d'ennemis atroces dédoublés d'un monstre tentaculaire venu des profondeurs du lac annécien, il avait appelé à l'aide, au moyen de son anneau enchanté (lequel renvoyait les sons de ses mots, dits avec ardeur, jusqu'au palais du roi des fées), les immortels hommes de la Terre - qui habitent, dit-on, dans la sphère du paradis terrestre, et furent proches des hommes mortels à l'origine, mais qui ne connurent pas, à leur exemple, la chute: impérissable est demeuré leur royaume! D'eux, les mortels firent fréquemment des dieux. Comme ils vivaient dans les éléments fins, on les nomma également démons. On les assimila - encore - à des singes enchantés: ce sont ceux du Râmâyana. Ils donnèrent naissance aux singes, mais dans leur sphère divine, ils sont comme des demi-dieux. (On a pu encore les appeler anges de la Terre, car ils avaient une haute origine, ayant été créés dans le Soleil par un dieu, mais ils n'en demeuraient pas moins dans la sphère terrestre. Une fois dans la sphère céleste, on les appelait parfois - notamment en Inde - Gandharva, et on leur faisait occuper la lumière et jouer de la startrek01.jpgmusique pour les hauts dieux du Ciel, les maîtres de la Destinée. Lorsqu'ils viennent sur Terre, on les nomme volontiers, de nos jours, Extraterrestres, et on les fait voyager dans des vaisseaux d'argent qui laissent derrière eux une clarté d'arc-en-ciel: c'est la science que dans Star Trek on attribue aux hommes de la planète Vulcain.)

En tout cas, Captain Savoy connaissait les derniers royaumes que ces êtres enchantés possédaient dans ce qu'on peut nommer l'orbe terrestre - et qu'ils avaient pu conserver à condition qu'ils aidassent les hommes à assumer leur rôle de princes de la Terre: car sinon, ils devaient partir et loger sur l'orbe de la Lune, ou être jetés dans les profondeurs de la Terre, au sein de l'abîme! Ils intervenaient donc en faveur de certains héros, quand le besoin s'en faisait sentir, notamment afin de combattre ceux qui, parmi eux - appartenant à leur lignée -, refusaient, précisément, de quitter la Terre, et cherchaient à continuer à y exercer une influence importante, en y tenant les hommes mortels dans l'asservissement, conscient ou non, en les manipulant: ils intervenaient directement sur leurs esprits, entraient dans leurs rêves, afin de les contrôler à leur guise, ainsi qu'ils l'eussent fait avec des robots: car leur but était de faire des hommes mortels de simples robots à leur service, les estimant indignes de se diriger eux-mêmes, et propres à ne faire que du mal autour d'eux, à n'user de leur liberté que de façon vicieuse, perverse. Ils s'efforçaient donc de la supprimer, et lançaient sur les cités libres des attaques obscures, comme celle dont Captain Savoy même était la proie: car ils étaient les pères des hordes noires, les conduisaient même parfois, et les monstres tentaculaires des profondeurs étaient nés d'eux aussi. Ils les avaient créés de leur propre sein. (Il faut dire que les plus grands parmi eux étaient regardés par eux comme des dieux, et qu'ils étaient d'une nature et d'une origine plus haute; j'en reparlerai un autre jour.) Il était donc logique, ainsi, que les êtres enchantés restés bons aidassent les hommes à combattre leurs frères devenus mauvais. Et de cette sorte s'étaient-ils fait connaître de Captain Savoy, afin qu'il pût les appeler en titania1.jpgcas de besoin, ayant reconnu en lui un Héros parmi les hommes. Le dieu qui les avait pris, eux-mêmes, sous sa garde le leur avait du reste désigné: il fallait qu'ils s'en fissent un ami. Le roi des hommes fées, comme on peut les appeler, avait établi le contact en lui envoyant sa propre fille, dont le héros était sans tarder tombé amoureux; et de ce qu'il en advint - et jusqu'à quel point et de quelle manière ce fut réciproque -, nous parlerons prochainement.