26/09/2011

Pierre Corneille & les Choses sans Corps

couv.gifDans l'épître que Pierre Corneille a placée en préface de sa comédie La Suivante, il est écrit quelque chose d'énigmatique: J'aime à suivre les règles, mais loin de me rendre leur esclave, je les élargis et resserre selon le besoin qu'en a mon sujet, et je romps même sans scrupule celle qui regarde la durée de l'action, quand sa sévérité me semble absolument incompatible avec la beauté des événements que je décris. Savoir les règles, et entendre le secret de les apprivoiser adroitement avec notre théâtre, ce sont deux sciences bien différentes, et peut-être que pour faire maintenant réussir une pièce, ce n'est pas assez d'avoir étudié dans les livres d'Aristote et d'Horace. J'espère un jour traiter ces matières plus à fond, et montrer de quelle espèce est la vraisemblance qu'ont suivie ces grands maîtres des autres siècles, en faisant parler des bêtes, et des choses qui n'ont point de corps.

D'abord, remarquons que loin de regarder indifféremment les sujets et de ne s'occuper que de leur traitement, comme on le fait dans la littérature moderne, il voit de la beauté dans les événements mêmes. Principe classique: les sujets ont une valeur propre.

Corneille se montre ensuite dédaigneux à l'égard des savants qui voulaient qu'on suivît avec rigueur les règles qu'ils tiraient des anciens: ils ne sauraient de toute façon pas faire une pièce de théâtre, dont la qualité profonde ne ressortit pas à la science ordinaire, mais à un secret que tout le monde n'entend pas!

Puis il aborde la question du merveilleux, qui consiste à faire parler des choses qui n'ont point de corps. Il laisse entendre que les savants de son temps n'ont pas réellement compris ce qu'est la Matthieu.jpgvraisemblance qui autorise à faire intervenir des êtres spirituels sur la scène - à leur donner une voix. Plus tard, il défendra, dans un poème didactique, la fable, au sein de la poésie, sans toutefois lui accorder de vérité intime, de type symbolique, comme Platon le faisait; mais dans son commentaire sur Polyeucte, il donnera raison au poète hollandais Heinsius d'avoir placé des anges sur la scène lors de la représentation d'un mystère de la naissance de Jésus, alors même que l'Évangile ne les mentionne pas: ils sont, dit-il, sont dans l'esprit de l'Écriture sainte, laquelle on ne doit pas changer, mais qu'on peut prolonger par l'imagination, si on conserve sa ligne. Jacques de Voragine, dans la Légende dorée, acceptait pareillement le merveilleux s'il était conforme à l'esprit de la religion; et François de Sales ira dans le même sens, faisant quelques récits de miracles dans le Traité de l'amour de Dieu - et développant des images du monde spirituel tout au long de ses ouvrages.

Dans son Discours sur le poème dramatique, Corneille s'explique davantage sur la question de la fable païenne. Il dit que l'impossible représenté par les dieux qui se métamorphosent et conversent avec les hommes rend difficile la vraisemblance, mais ne l'interdit aucunement. La tragédie se situant dans un monde antique au sein duquel les mythes étaient des croyances, les personnages les évoquent forcément comme des réalités. Corneille admet qu'il est difficile de rendre le merveilleux crédible sur scène, et qu'il vaut mieux le laisser dans les mots prononcés. Mais dans plusieurs pièces de commande - notamment la Conquête de la toison d'or -, il n'hésite pas à montrer sur la scène de vivantes allégories - matérialisations, pourrait-on dire, d'idées platoniciennes -, ou des dieux de l'Olympe - et à les faire s'exprimer.

Notons que l'impossibilité, pour Corneille, de croire aux dieux de l'Olympe n'était pas en rapport avec la philosophie du matérialisme, mais avec la religion chrétienne seulement: les anges n'étaient pas dans la même situation - non plus que pour Racine lorsqu'il les fait évoquer par le chœur d'Esther.

Neptune.jpgImplicitement, Corneille admet que la fable antique constitue un monde autonome, qu'on peut montrer comme un phénomène intérieur: la scène ne restitue pas seulement des actions physiques, mais montre aussi, clairement, le monde de l'esprit. Je suis convaincu que c'était sa pensée profonde, laquelle il exprimait en disant que l'art du théâtre était de mêler l'imagination à la vérité. Je n'irai pas jusqu'à dire qu'il admettait que même la mythologie pouvait refléter des vérités mystérieuses - comme plus tard Édouard Schuré avec son Drame sacré d'Éleusis. Il était l'élève fidèle des Jésuites.

Qu'il n'ait rien écrit en ce sens n'est cependant pas une preuve, car il était interdit, alors, d'exprimer une telle idée. Il est souvent difficile de savoir ce que pensaient réellement les hommes de son temps; il est commode de leur attribuer le matérialisme actuel, mais il est difficile de ne pas voir dans le monstre suscité par Thésée dans Phèdre, de Racine, la matérialisation - effectuée par Neptune - de la jalousie même, au sein de la mer, dans laquelle la passion humaine se prolonge, débordant des limites du corps. Le vice ouvre bien la porte à des monstres aussi dans la religion chrétienne.

En tout cas, Corneille défendit constamment la fable, au sein de la poésie, même contre les savants qui n'en voulaient pas. Il n'était en rien soumis à ceux-ci.

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18/09/2011

La blessure de Momulk

P1010788.JPGLorsque Momulk eut reçu le coup terrible asséné à lui par le noble Captain Savoy, il vacilla: il souffrait; sa blessure était profonde. Et pendant qu'il demeurait immobile et coi, comme pétrifié par la douleur, voici! Captain Savoy le fixa des yeux, l'air implacable, nimbé de foudres: son œil même était devenu un astre. Sa colère était palpable; elle faisait un panache de feu au-dessus de sa tête. Un esprit flamboyant s'y tenait, et on le distinguait, si on était suffisamment attentif; son apparence était propre à terrifier les plus aguerris aux choses terribles, à abattre les cœurs les plus ardents; son aspect était indicible.

Des cornes pareilles à des flammes, il faut le savoir, se tenaient sur son front, et se liaient par des fils lumineux à la tête de Captain Savoy même; mais leur pointe s'élançait vers le ciel et s'y fondait, tant elle était fine et pure, longue et nette. Ces cornes semblaient, de fait, puiser leur force, qui était vibrante et parcourue d'éclairs, dans une nappe ardente des hauteurs, se tenant parmi les astres, qui paraissaient à présent se tenir tout près, et dont l'éclat était rendu comme diffus. Effroyable vision, que cet être avec ses cornes qui remplissait, apparemment, une grande partie de l'espace de l'air! Car le noyau brillant des étoiles semblait orner la pointe de ces cornes: deux, en particulier, mais il m'est trop difficile de dire lesquelles; cela m'est comme interdit.

Par ce biais, quoi qu'il en soit, Captain Savoy était lié au cosmos: pourquoi le cacher? Il tirait sa force des étoiles mêmes. Leurs rayons descendaient maurice-fleche-stGerm17.jpgjusqu'à ses bras, et se concentraient dans sa lance, ainsi que dans son anneau, éblouissant à son doigt!

Mais à ce moment, alors qu'il fixait de ses yeux l'être monstrueux qu'il venait de frapper, il demeura lui aussi immobile, attendant de voir de quelle façon Momulk allait réagir.

Or, celui-ci regarda lentement son épaule, qui saignait; et il prit un étrange air surpris, il semblait étonné de voir son sang, de constater, de découvrir qu'il en avait, et qu'il pouvait couler! Cela parut lui rappeler quelque chose: son œil brièvement s'adoucit, et s'alluma d'un feu nouveau, plus doux que l'ancien; une vague lueur, surgie du passé, lui rendit soudain un semblant d'humanité. Sous la surface verte de l'épais cuir de Momulk, l'âme de Mirhé Maumot revenait, et se distinguait dans son regard! Mais soudain, à son cerveau obscur, la douleur vint, et fit comme une flamme; et alors, la rage, de nouveau, s'empara de lui, inonda tous ses membres. Il tourna la tête vers le héros de Savoie, et, d'un coup, enfonça ses doigts d'airain dans le sol, pour soulever le pan de terre sur lequel son ennemi était sis, avait posé les pieds, et, brusquement, mû par une puissance incroyable, il envoya cette terre dans les airs, afin de faire choir le héros immortel! Alors celui-ci, sans pousser un cri, vacilla, et sembla s'affaisser. Momulk se jeta sur lui, mais, sachez-le, ses bras n'étreignirent que du vide: le héros avait disparu! Il s'était créé, par son anneau magique reçu des dieux et de l'être angélique et divin que les hommes appelèrent, étrangement, saint Maurice, mais qui a bien d'autres noms, une aile de lumière qui l'avait fait bondir plus vite que l'éclair, et, soutenu par cette aile, il était à présent suspendu dans l'air, prêt à frapper, mais toujours imperturbable, et incarnant le seul devoir: car il lui fallait à présent arrêter le monstre et essayer de le circonscrire - si possible sans le tuer, sans le détruire, et cela, fût-ce au péril de sa vie! De quelle façon il frappa et ce qu'il en advint, c'est ce que je m'efforcerai de dire une fois prochaine, si Dieu le veut.

11/09/2011

Henry Corbin et la Réjuvénation: de Zoroastre à l’Islam

Anges.jpgTeilhard de Chardin estimait que l'Islam était oriental en ce qu'il restait passif face à la Divinité. Corbin ne partageait pas ce sentiment: Bien souvent, écrivait-il, dans des textes plus ou moins apologétiques j'ai pu lire cette réflexion que la perspective offerte par l'Islam était désespérante. L'homme n'a plus rien à attendre. Tout est accompli avec le dernier prophète. Il n'y a plus d'avenir religieux proprement dit. Tout autre, en tout cas, est la perspective shi'ite. Ce qui pour elle est clos, c'est le cycle de la prophétie législatrice. Si le cycle de la walâyat s'impose comme succédant au cycle de la prophétie, c'est pour la raison première et fondamentale que la révélation divine comporte un ésotérique, quelque chose d'intérieur, de caché, et que cet ésotérique précisément ressortit au ministère de l'Imâm, ou mieux l'Imâm est lui-même cet ésotérique.

Au sein de cette vie mystique, les adeptes se réunissent, mais dans un monde supérieur, invisible à l'œil de chair, quoique distinct à l'œil de l'âme. Or, de cette communauté et de la libre volonté de ses membres dépend l'avenir du monde: Car la fotowwat (dit Corbin) consiste en ce chacun, là même où il est, soit le chevalier de l'Imâm, le compagnon du Douzième Imâm. (Il s'agit de l'Imâm caché, qui vit dans le monde supérieur qui s'étend au sein de l'éther et rayonne sur le monde physique: il y règne comme en une loge lumineuse; ici, pas d'allusion à un clergé terrestre.) Cette éthique rend chacun responsable de l'avenir de la parousie, qui n'est pas quelque chose qui surgira un beau jour, de l'extérieur, sans que rien ne l'ait préparé. La parousie s'accomplit à l'intérieur de chacun des chevaliers, chacun des javânmardân

zoroastrisme.jpgJavânmardân, je l'ai dit ailleurs, est un mot perse qui désigne les chevaliers toujours jeunes, pouvant se régénérer sans fin en buvant à la source de la lumière éthérique. Ainsi, en eux, le printemps est éternel. L'influence de l'ancienne religion de Zoroastre est ici patente, pour Corbin: le dieu Ormuzd avait à ses côtés d'immortels Chevaliers: appelés Favarti, ils vivaient dans l'atmosphère terrestre, ils apparaissent comme des doubles glorieux des êtres d'ombre que sont les simples mortels. Et lorsque ces derniers s'unissaient à eux, ils devenaient les habitants d'une Cité sainte. D'ailleurs, celle-ci n'était faite d'autre chose que d'eux-mêmes, de ce qu'ils avaient accompli de noble, de beau, de pur durant leur vie, soit en pensée, soit en parole, soit en acte: tout ce qui leur avait, précisément, permis de s'unir à leur Favarti.

Cette union, en cette vie même, avec ce que Jung appelait le Soi divin constituait la confrérie des Chevaliers Toujours Jeunes - des Amis de Dieu. Par eux, dit encore Corbin, Dieu prépare la venue du Paraclet: le Amitabha.jpgSaint-Esprit. Cet horizon ne traduit en rien une loi mécanique de l'histoire, imposée du dehors; il s'édifie par les hommes qui accueillent, en eux, l'Esprit: la Cité est, d'ores et déjà, ce qui unit, au delà des apparences, les chevaliers spirituels, dont une qualité majeure est la voyance: ils ont la véritable Connaissance, justement par l'Esprit, qui les éveille - ouvre leur œil intérieur. Les mystères les plus profonds se dévoilent à eux. Et leurs pensées, loin d'être créées par une instance intellectuelle abstraite, mécanique, captent l'éclat des astres, et en rayonnent; elles s'enracinent dans la lumière de l'éther, et s'expriment fréquemment sous forme d'images, assimilées à de l'art. Or, une fois créées, loin de n'être que des constructions éphémères, ces images laissent une trace qui, ensuite, saisissent le rayonnement divin - puis lui donnent forme, le modèlent. Ce sont des pensées qui se mêlent aux anges, et qui les engagent: elles sont comme agréées par la Divinité, qui les rend vivantes, et leur donne une substance!

On pourrait dire qu'il s'agit seulement de belles fables. Mais pour Corbin, le monde des mythes n'est rien d'autre, précisément, que cette sphère intermédiaire qui imprègne le monde d'âme et le transforment en lui permettant de recevoir le rayonnement céleste. Sans doute, il pensait surtout aux épopées mystiques qu'il a traduites du perse, et qu'il aimait; lui-même, à ma connaissance, ne s'est pas essayé à la création mythologique: il s'est contenté de reformuler en français des textes écrits en Iran autrefois, et de les expliquer, de les commenter. Cependant, je crois que J. R. R. Tolkien avait des idées similaires aux siennes, lorsqu'il défendait ses propres inventions fabuleuses: All myths come true, aimait-il à dire. Et puis traduire, c'est déjà créer, et Tolkien disait adapter d'anciennes langues elfiques, c'est-à-dire semi-divines: car ses Elfes ont bien un rapport avec les Favarti de Zoroastre, ou au moins avec les Javânmardân: nulle difficulté à le déceler. L'ancienne Perse était dans un temps solaire qui voyait des êtres de lumière vivre parmi de simples mortels!