18/08/2011

Le destin de Franklyn et Pierre Corneille

franklyn2.jpgUn film anglais assez bon, nommé Franklyn, n'est pas sorti en salles ni en France ni en Suisse, à ma connaissance; mais il est sorti en disque, et je l'ai vu. Ce qui y est étrange, c'est que la folie conduit un personnage à vivre dans un monde parallèle d'une beauté singulière, et dont on met assez longtemps à saisir qu'il est le fruit de sa folie, et que, dans le même temps, un autre personnage a des visions, notamment celle d'une belle femme rousse qui est aussi un fantasme, mais qui, en réalité, revêt ce qu'il faut bien appeler son bon ange, car elle le guide vers la femme dont il aura besoin pour combler ses attentes et le vide de son existence, d'un point de vue affectif: vers son âme-sœur. Qui a d'ailleurs le même visage qu'elle.

Or, la folie du précédent personnage a aussi son rôle à jouer dans la destinée, puisqu'elle permettra cette rencontre, la Providence se servant de lui. Un autre personnage, concierge d'une église, paraît être l'ordonnateur de la destinée sur Terre, et c'est assez étrange, car il est vieux et insignifiant en apparence; il est gris, et me rappelle les spectres noirs du film Oncle Boonmee, dont il est dit qu'ils viennent des vies antérieures (lesquelles, comme on sait, agencent la destinée présente, dans l'idée des vies successives).

Bref, l'ambiguïté entre les hallucinations et les révélations de l'autre monde - la strate cachée de l'univers - est complète, un peu comme dans les films de David Lynch, mais la partie qui se situe dans un monde parallèle entièrement fabriqué par le personnage fou évoque davantage des films de super-héros ténébreux comme V for Vendetta ou Watchmen.

franklyn3.jpgIl n'est pas facile de savoir ce qui relève de la folie et ce qui relève de la relation avec les êtres qui président à la destinée, dans le film, sinon que, simplement, une fois que le personnage a pris conscience de ce qui se cachait derrière son fantasme, et ce qui renvoyait, dans cette image, à lui-même et à sa vie intérieure - à ce qui se meut dans son âme, à ce qui a pour lui une implication morale -, il surmonte l'illusion qu'il a créée lui-même, et touche à l'être divin auquel renvoie cette illusion - dont elle est le masque.

Une certaine magie habite ce film, imité depuis par des Américains qui évoquent également les êtres mystérieux de la destinée, mais d'une façon moins poétique, plus mécanique.

Dans une comédie de Corneille que j'ai lue récemment, La Suivante, une suivante crée des mensonges qui voilent le vrai, lequel a prévu l'union entre deux personnages: leur destinée est de s'assembler, et seules les illusions tissées par cette demoiselle qui essaie d'épouser à la place de sa maîtresse l'homme qu'elle aime empêchent la destinée de se réaliser. Cette fille s'oppose à la destinée, mais naturellement, elle 341_4.jpgne parvient pas à ses fins: la vérité se fait jour, et le mariage prévu par les dieux s'accomplit. La différence avec le film dont je parlais est que les agents du destin n'apparaissent pas, sinon sous la forme d'appels de la conscience (qui, à cette époque, étaient regardés comme formés du monde spirituel): ils ne sont pas incarnés. Ces mouvements, au moins, de la conscience se manifestent dans les paroles des personnages; Corneille, en effet, déconseillait de placer du merveilleux sur scène: il voulait le conserver dans la seule parole. Sa matérialisation le rendait d'emblée invraisemblable, disait-il! Cependant, disait-il encore, si on posait un monde tissé des croyances antiques, au sein desquelles dieux et hommes se côtoyaient - se voyaient, se parlaient -, même si la conscience moderne estime cela impossible, il n'est pas invraisemblable de placer des êtres divins - après qu'ils ont pris l'apparence d'êtres humains -, au sein d'une pièce de théâtre. Le réalisateur de Franklyn a repris ce principe. Et puis l'image permet davantage que la scène, pour ce qui est des choses magiques; car Corneille évoquait aussi les métamorphoses auxquelles s'adonnaient les Immortels, ou qu'ils provoquaient, et qu'on peut lire chez Ovide: le monde par eux se transformait, comme il le fait dans ce film.

10:21 Publié dans Poésie | Lien permanent | Commentaires (0)

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