10/07/2011

Génie de la liberté, vœux des républicains

Doppet.jpgFrançois-Amédée Doppet est un médecin originaire de Chambéry qui fut également écrivain, disciple de Rousseau. En 1789, il participa activement à la Révolution française et, en 1792, il lui rallia la Savoie. Il devint général et fit la guerre au nom de la Convention; il n'y brilla pas, et on l'écarta. Comme on le couvrait d'injures, il se défendit par des Mémoires, et mourut en 1800 à Aix-les-Bains. J'ai lu récemment ces Mémoires, qui sont intéressants, mais manquent sans doute de hauteur de vue, car il essaie surtout de prouver qu'il fut toujours un républicain loyal et fidèle, et par conséquent fait tourner autour de soi et de ses vertus tout ce qu'il évoque.

Cependant, parfois, dans son expression même, il annonce le Victor Hugo de Quatrevingt-Treize, car il crée curieusement une forme de religion républicaine que la Convention s'efforçait effectivement de promouvoir - et que Hugo s'efforcera de développer. A un certain moment, Doppet, parlant de soldats républicains dans une situation difficile, dit: Cependant le génie de la liberté ne fut pas sourd aux vœux des républicains. Suit le récit d'une victoire. On aurait pu lire Dieu pour génie de la liberté, et prières pour vœux, et il y eut, chez les Républicains, la tendance à vouloir changer le monde en créant de nouveaux mots; mais il y eut aussi, assurément, de vraies inspirations nouvelles.

colonne2.jpgLa vraie question, à mon sens, est justement de savoir si, comme l'a pensé Victor Hugo, cette nouvelle façon de nommer le monde spirituel et les relations que l'homme entretient avec lui fut la porte d'un renouvellement, d'un rajeunissement en profondeur de la vie de l'âme, ou si on s'est, à cet égard, contenté de mots. Est-ce que le Génie de la Liberté qui brille de son bel or au sommet de la colonne qui est sur la place de la Bastille à Paris est la matérialisation d'un esprit qui réellement protège la République - ou un simple ornement?

Si on lit Victor Hugo, pour moi, la réponse est claire: cet immense poète est parvenu à créer une mythologie nouvelle, et elle a de la solidité, une vraie valeur. Mais on sait qu'il a puisé dans les traditions anciennes: il a pu en avoir le recul d'appeler le génie de la liberté l'Ange Liberté, qui, donc, émane de l'Être suprême, que Hugo appelle aussi Dieu. Le problème est de savoir si, chez Doppet, cela existait déjà, si une foi authentique l'animait, et si son langage mystique et républicain dans le même temps est autre chose qu'une façon d'absorber les sentiments qui s'étaient liés jusque-là à l'Église catholique.

Or, ce qui est intéressant, chez Doppet, c'est justement que si on l'a dit incompétent, on l'a aussi reconnu d'une grande probité, profondément sincère, et même fidèle aux principes de la Révolution d'une façon qui touchait au délire. Car s'il manquait d'esprit pratique, au combat, il ne manquait pas de bravoure, et il avait une foi, vis-à-vis du génie de la liberté, qui ressemblait profondément à celle que les Savoyards vouaient aux Saints et que Joseph de Maistre même vouait à la Providence. Pour Doppet, qui alors cite dans ce sens Rousseau, tout peuple qui a foi en sa liberté et en sa souveraineté finit par trouver la victoire; il possède une force magique qui peut lui permettre de gouverner le monde, comme l'ancienne Rome. Les Savoyards, même détachés de l'Église catholique, continuaient à tendre au mysticisme.

saint michel.jpgLe génie de la liberté, de fait, s'entendait au départ au sens latin: il était, dans la Rome antique, ce que nous nommerions un ange, mais placé dans la sphère terrestre, notamment pour guider les esprits et les peuples. Le génie de l'Empereur était regardé comme siégeant dans le palais de Jupiter! Cet être spirituel se mêlait aux êtres élémentaires, en était en quelque sorte le chef, et au dix-huitième siècle, on appelait génies les fées mâles: cela se constate dans les Mille et une Nuits, ainsi que chez Crébillon fils et la comtesse de Ségur. Il s'agissait des anges du paganisme: des fils d'Hermès. Le mot s'est vidé de son contenu jusqu'à ne plus désigner qu'une faculté de l'âme; mais au départ, il s'agissait d'un être mythologique. Or, Doppet l'employait dans ce sens, et y plaçait une foi réelle. On l'a donc jugé délirant, car les orateurs du temps regardaient l'emploi de ce mot comme un pur ornement rhétorique. Néanmoins, Hugo ira dans le sens de Doppet: il continuera à porter le flambeau d'un authentique mysticisme républicain. Synthétisant les traditions, il mettra, derrière la forme visible de son héros Gauvain, dans Quatrevingt-Treize, l'archange saint Michel, qui est aussi l'ange de la liberté, le génie de la Justice, celui qui a l'épée rayonnante du Progrès, entre les mains!

11:07 Publié dans Histoire | Lien permanent | Commentaires (0)

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