28/05/2011

Thor

405px-Thor.jpgBeaucoup ont critiqué le film Thor de Kenneth Branagh, mais mon avis est que ce fut largement dû à un préjugé hostile aux histoires des dieux, qui s'est revu peu de temps après avec The Tree of Life, de Terrence Malick, qui entrait dans le monde des âmes et des anges, quoique d'une façon très différente, beaucoup plus digne. Car, pour Thor, ce qu'a écrit Cécile Lecoultre, critique de 24 Heures: capte avec beaucoup d'autodérision le charme candide de cette bande dessinée (dont le film s'inspire), est très juste. Le fait est qu'on ne peut pas croire très directement les histoires de la mythologie germanique telles que Stan Lee, dans ses comics, l'a restituée; il faut donc de l'humour et de la distanciation, notamment pour tout ce qui se rapporte directement aux anciens Scandinaves, et qui n'est, somme toute, qu'anecdotique. Mais la vérité est que, déjà, Stan Lee avait essayé d'en rendre la noblesse et la portée cosmique, et Kenneth Branagh l'a fait aussi. Car contrairement ce qu'on croit souvent, une mythologie n'est pas seulement l'expression d'un génie national: c'est aussi une représentation du monde en général, de l'univers dans ses secrets, dans son essence. Or, le film de Branagh respecte ce principe: même si les termes, et certaines formes, restent germaniques, les réalités qu'ils recoupent concernent l'univers même. Il ne s'agit pas de folklore: on rejoint la science-fiction, parce qu'il s'agit, précisément, d'accorder le principe de la puissance universelle des dieux à la représentation que l'homme d'aujourd'hui se fait de l'univers.

Cela en acquiert une force fabuleuse, créant un film qui est un mélange de la Guerre des étoiles et d'Excalibur, car la cité des dieux est montrée, au centre de la galaxie, et elle fait Illustration-dun-comics-Thor.jpgécho, au fond, à la Cité sainte, à la Jérusalem céleste. Il est vrai que l'arc-en-ciel, Bifrost, ne renvoie pas au mystère des Sept Vertus, comme je crois qu'en réalité il renvoyait; il n'est ramené qu'à une étrange et belle technique du futur; cependant, c'est dans un monde où, comme le dit, de manière sublime, Thor lui-même, science et magie ne font qu'une!

Un autre aspect édulcoré de la mythologie du Nord est l'équilibre entre le Feu et la Glace: il est présent, mais pas explicite. Le monde était né de cet équilibre, pour les anciens Germains.

Mais ce qui est magnifique, dans le film de Branagh, est la façon dont les décors et les costumes kitsch sont imprégnés d'une force incroyable, mystérieuse, comme la Bonne Sorcière qui apparaît à Sailor dans Wild at Heart de Lynch. La lance d'Odin, toute d'or, lance un éclat aussi envoûtant que l'épée Excalibur dans le film de Boorman; le marteau de Thor est d'ailleurs enfoncé dans la pierre comme cette épée. Et puis Odin est appelé Père de toute chose, avec beaucoup de hardiesse et d'effronterie, au regard de l'agnosticisme moderne.

Comment ce monde peut-il de façon crédible diriger secrètement le nôtre, comme le film le dit et la mythologie le suppose? Pour le rendre vraisemblable, le monde humain n'est montré qu'à travers une petite ville perdue dans le désert.

Il est plaisant, du reste, que Thor déclare que son enveloppe mortelle a besoin de victuailles quand il est sur Terre, car quand il est à Asgard, il a la même apparence: on se dit que la représentation n'est que Thor-Movie-Still-21.jpgcommode, que le vrai visage d'un tel être est caché, et qu'il n'est un homme musclé et blond que pour les Terriens - nous.

Les Terriens amis de Thor sont bien conçus, car infantiles et invraisemblables dans leurs réactions: l'humour fait tout passer, et il en fallait. Mais ce n'est pas un humour qui détruit le charme de la bande dessinée originelle; c'est un humour qui en fait passer les invraisemblances, afin de montrer le fond mythologique et héroïque de la chose, la cité céleste des Immortels qui sont gouvernés par le Père de l'Univers!

L'arbre Yggdrasil qui est un flux ramifié, au sein de l'éther cosmique, reliant mystérieusement les Neuf Mondes et les faisant tendre à celui des Immortels est une idée superbe, et troublante. Après avoir vu ce film, je trouve Branagh plus excellent que jamais. De tous les films de la compagnie Marvel de Stan Lee, c'est bien le meilleur, le plus fabuleux, le plus grandiose, et en même temps le plus amusant qui ait été fait.

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21/05/2011

Guerriers de feu

gravure%20dore%20bible%20-%20vision%20de%20zacharie.jpgOn croit volontiers que la Bible est surtout morale, mais elle peut être très imagée. Les images sont cependant à prendre au sens propre, et non comme un trait d'éloquence, un artifice rhétorique, comme c'est souvent le cas chez les Grecs et les Latins. Cela explique leur parcimonie: elles ont une valeur propre; leur fonction n'est pas simplement d'orner le discours. Mais c'est justement ce qui les rend si belles, si puissantes, si suggestives, si fabuleuses: elles sont le reflet de l'Infini. Car la rareté les rend précieuses, et, dans le même temps, profondément significatives. Un exemple en existe en Rois IV (ou Malachim II): Consurgens autem diluculo minister viri Dei, egressus, vidit exercitum in circuitu civitatis, et equos, et currus; nuntiavitque ei, dicens: Heu! heu! heu! domine mi, quid faciemus? At ille respondit: Noli timere; plures enim nobiscum sunt, quam cum illis. Cumque orasset Eliseus, ait: Domine, aperi oculos hujus, ut videat. Et aperuit Dominus oculos pueri, et vidit, et ecce mons plenum equorum et curruum igneorum in circuitu Elisei. Ce qui signifie, à peu près, que le serviteur de Dieu étant sorti, il vit une armée d'ennemis entourant la cité, et qu'il s'est exclamé, s'adressant à son maître le prophète Elisée: Hélas! hélas! Seigneur, que ferons-nous? Mais que celui-ci répondit: Ne crains rien; ceux qui sont avec nous sont plus nombreux que ceux qui sont avec eux. Alors Élisée pria Dieu qu'il voulût bien ouvrir les yeux de l'enfant, afin qu'il voie! Et le Seigneur lui ouvrit les yeux, et il vit, et voici que la montagne était pleine de chevaux et de chars de feu autour d'Élisée.

Cette armée céleste, dont on distingue surtout les outils, les parties pour ainsi dire élémentaires - les chevaux et les chars -, va bien sûr foudroyer l'armée ennemie. Mais cette image ne donne pas lieu à un récit détaillé, montrant la façon dont les anges touchent les méchants de leur lance et les tuent. C'est laissé à l'imagination: peut-être ne touchent-ils les ennemis que de leur doigt blanc, comme la reine des Achille%20et%20Hector.jpgElfes le chevalier au casque d'argent, dans un poème célèbre de Leconte de Lisle: elle le touchait au cœur, et sa fiancée en mourait sur le champ. Ou alors, comme les dieux dans Homère, ces anges guident les armes des guerriers qu'ils chérissent, pour qu'ils atteignent le but qu'ils se sont fixé. Ou enfin, commandant aux éléments, ils s'arrangent pour que les méchants soient frappés par des éclairs, ou par quelque intoxication soudaine: que sais-je? La Bible refuse d'entrer dans de tels développements, sinon dans la bouche des voyants, des prophètes; car les aèdes de l'ancienne Grèce ne sont pas l'équivalent des historiens, auteurs du livre des Rois ou de celui des Chroniques, dans la Bible, mais des prophètes: les Romains et les Grecs avaient aussi leurs annalistes, leurs historiographes. Victor Hugo avait raison d'assimiler Homère à Isaïe.

Cependant, les brèves évocations du monde d'en haut, y compris dans les livres historiques de la Bible, sont comme une fenêtre, que l'imagination peut librement ouvrir. Ernest Renan a prétendu que la tradition hébraïque n'était pas poétique; mais tout poète reste libre, je crois, de suivre le fil de son inspiration, et de créer un texte complétant la vision d'Elisée et l'approfondissant, la détaillant. La Bible à cet égard indique la route: un chemin qui s'enfonce dans la lumière, et qu'il n'est pas du tout interdit d'emprunter, de suivre. A l'œil qui s'habitue à cette la%20dame%20licorne%20le%20gout_20080303115034.jpglumière, apparaissent alors les couleurs du monde divin, qui d'abord, dans les étapes intermédiaires, entre le Ciel et la Terre, sont féeriques, pénètrent, pour commencer, dans le pays des fées, des Immortels qui ont une forme humaine. Celui qui s'arrêterait dès cette première étape tomberait dans l'idolâtrie; mais elle n'en est pas moins obligatoire: on la franchit nécessairement. J.R.R. Tolkien en fut conscient. Victor Hugo aussi. On sait bien que la tradition orale juive est allée dans le même sens. Corneille disait, pareillement, qu'on pouvait ajouter des figures fabuleuses à l'écriture sainte, lorsqu'on écrivait une pièce de théâtre qui s'en inspirait: car on prétendait le lui interdire. Du moment, précisait-il, que cela ne conduit pas à déformer le texte sacré, ou à le ridiculiser, à le galvauder - à en faire un objet de roman qui invente à plaisir -, mais à l'enrichir de vivantes figures, à l'approfondir!

L'esprit a besoin d'images précises; si celles-ci ne puisent pas dans la lumière divine, elles se fondent dans la réalité physique. Et elles perdent l'éclat divin qu'à mes yeux doit donner à toute figure le poète. Ce qui en fait le reflet d'un profond mystère. Ce qui l'imprègne du souffle de l'Infini.

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15/05/2011

Union d’amour avec Maat (Livre des Morts)

maat_lg.jpgDans le Livre des Morts des anciens Égyptiens, l'incantation CXLIX, dite des Quatorze Iats, le disciple des dieux passe d'une demeure céleste à l'autre et, dans la quatrième, qui est formée de deux hautes montagnes, il est amené à s'écrier:
Voici que j'arrête ma navigation, ô Maat,
Devant ta clôture fortifiée;
Je regarde de tous les côtés et cherche vers toi une
entrée.
Je trouve l'entrée et je m'unis à toi, moi, Mâle puissant...
En vérité, je suis digne d'orner ta tête, ô déesse,
Car ma puissance grandit de jour en jour...
La déesse Maat était celle de la Vérité et de la Justice: elle présidait à la pesée des âmes, après la mort, et sur sa tête étaient une plume d'autruche qu'elle mettait dans la balance sous les yeux d'Osiris. Elle était ailée, et on la peignait dans les cercueils, car elle donnait le souffle de la vie, par ses ailes, lesquelles accueillaient le défunt dans le royaume divin.

On remarquera que le disciple, ici, s'unit à la déesse d'une façon assez imagée pour sembler être charnelle; l'idée qu'il se fait de sa relation avec Maat intègre ses membres. Cependant, l'incantation ne s'appesantit évidemment pas sur cet aspect, l'union étant en réalité ressentie, et non physiquement vécue, et le disciple, mob76_1165997117.jpgensuite, doit s'assimiler à la plume qui orne la tête de la déesse, et, par conséquent, se mêler à ses ailes. Mais il est probable que le disciple vivait cette relation de façon assez forte pour atténuer, dans sa vie terrestre, ses désirs charnels. Il n'est dit nulle part, certes, que l'objectif soit celui-ci; ce n'était d'ailleurs pas forcément le cas: le but était réellement de vivre une union intime avec la déesse de la Vérité et de la Justice. L'effet concret, néanmoins, demeurait celui de se détacher des êtres terrestres lorsqu'il s'agissait d'assouvir des désirs: on estimait que l'être céleste les comblait plus sûrement et plus profondément. Cette déesse de la Vérité et de la Justice devait être tendrement aimée.

Si l'on compare cela avec les anciens Grecs et le cheminement d'Ulysse tel qu'Homère le présente, on remarque que l'union charnelle n'a lieu qu'avec des déesses liées à la nature terrestre, Calypso ou Circé; avec Athéna, qui vient du Ciel, il n'est pas question de telles relations: elle est vierge, et l'union, avec elle, se situe sur un plan intellectuel seulement. Il se soumet à ses directives; l'amour reste dans la sphère morale. Cela l'amène à retrouver la joie du lit ancien, c'est-à-dire l'union avec l'épouse, qui est une simple mortelle. Il existe donc une séparation claire de ce qui existe sur le plan spirituel, qui est intellectualisé, et ce qui existe sur le plan corporel, qui est moralisé. Le rembrandts-pallas-athena.jpgcaractère intermédiaire que représentent Circé et Calypso est, au fond, rejeté: il est une forme de confusion. On saisit ce que peut avoir de moderne la position d'Ulysse, face à ce que représente le Livre des Morts. Comme si Maat, en quelque sorte, était, d'elle-même, devenue trop terrestre, et qu'il avait fallu la métamorphoser pour en faire une vierge - Athéna. Dès lors, cependant, le désir était regardé comme répondant à une loi de la nature, et devant être assouvi par le mariage: l'amour au sens corporel devenait une nécessité mécanique, pour ainsi dire.

Le culte de la sainte Vierge apparaît comme une tentative de retourner, à partir d'Athéna, vers l'ancienne Égypte - vers Maat. Car le christianisme occidental a cherché à établir avec la Vierge du Ciel une relation d'amour suffisante pour apaiser les désirs charnels, et donc permettre le célibat, chez les moines. Dans le culte de Shiva, le monachisme oriental tend également, du reste, à cette union intime, à cette fusion de soi dans la Déesse. Ce qui néanmoins rapproche Marie de Maat est le lien explicite avec l'idée de Justice. Celle-ci, en Occident, a d'ordinaire les traits d'Athéna: elle est froide, armée. Mais la Vierge Marie est souvent moins noble: on l'assimile volontiers à une femme mortelle, ayant existé historiquement; Maat est plus grandiose.

La Justice et la Vérité doivent bien sûr pouvoir se mêler, en dernière instance, à l'amour au sens le plus profond: doit inonder la sphère du sentiment. En rester à cet égard à l'intellect ne peut pas satisfaire: la beauté de la femme qu'on aime doit être mêlée à ces nobles concepts.