21/05/2011

Guerriers de feu

gravure%20dore%20bible%20-%20vision%20de%20zacharie.jpgOn croit volontiers que la Bible est surtout morale, mais elle peut être très imagée. Les images sont cependant à prendre au sens propre, et non comme un trait d'éloquence, un artifice rhétorique, comme c'est souvent le cas chez les Grecs et les Latins. Cela explique leur parcimonie: elles ont une valeur propre; leur fonction n'est pas simplement d'orner le discours. Mais c'est justement ce qui les rend si belles, si puissantes, si suggestives, si fabuleuses: elles sont le reflet de l'Infini. Car la rareté les rend précieuses, et, dans le même temps, profondément significatives. Un exemple en existe en Rois IV (ou Malachim II): Consurgens autem diluculo minister viri Dei, egressus, vidit exercitum in circuitu civitatis, et equos, et currus; nuntiavitque ei, dicens: Heu! heu! heu! domine mi, quid faciemus? At ille respondit: Noli timere; plures enim nobiscum sunt, quam cum illis. Cumque orasset Eliseus, ait: Domine, aperi oculos hujus, ut videat. Et aperuit Dominus oculos pueri, et vidit, et ecce mons plenum equorum et curruum igneorum in circuitu Elisei. Ce qui signifie, à peu près, que le serviteur de Dieu étant sorti, il vit une armée d'ennemis entourant la cité, et qu'il s'est exclamé, s'adressant à son maître le prophète Elisée: Hélas! hélas! Seigneur, que ferons-nous? Mais que celui-ci répondit: Ne crains rien; ceux qui sont avec nous sont plus nombreux que ceux qui sont avec eux. Alors Élisée pria Dieu qu'il voulût bien ouvrir les yeux de l'enfant, afin qu'il voie! Et le Seigneur lui ouvrit les yeux, et il vit, et voici que la montagne était pleine de chevaux et de chars de feu autour d'Élisée.

Cette armée céleste, dont on distingue surtout les outils, les parties pour ainsi dire élémentaires - les chevaux et les chars -, va bien sûr foudroyer l'armée ennemie. Mais cette image ne donne pas lieu à un récit détaillé, montrant la façon dont les anges touchent les méchants de leur lance et les tuent. C'est laissé à l'imagination: peut-être ne touchent-ils les ennemis que de leur doigt blanc, comme la reine des Achille%20et%20Hector.jpgElfes le chevalier au casque d'argent, dans un poème célèbre de Leconte de Lisle: elle le touchait au cœur, et sa fiancée en mourait sur le champ. Ou alors, comme les dieux dans Homère, ces anges guident les armes des guerriers qu'ils chérissent, pour qu'ils atteignent le but qu'ils se sont fixé. Ou enfin, commandant aux éléments, ils s'arrangent pour que les méchants soient frappés par des éclairs, ou par quelque intoxication soudaine: que sais-je? La Bible refuse d'entrer dans de tels développements, sinon dans la bouche des voyants, des prophètes; car les aèdes de l'ancienne Grèce ne sont pas l'équivalent des historiens, auteurs du livre des Rois ou de celui des Chroniques, dans la Bible, mais des prophètes: les Romains et les Grecs avaient aussi leurs annalistes, leurs historiographes. Victor Hugo avait raison d'assimiler Homère à Isaïe.

Cependant, les brèves évocations du monde d'en haut, y compris dans les livres historiques de la Bible, sont comme une fenêtre, que l'imagination peut librement ouvrir. Ernest Renan a prétendu que la tradition hébraïque n'était pas poétique; mais tout poète reste libre, je crois, de suivre le fil de son inspiration, et de créer un texte complétant la vision d'Elisée et l'approfondissant, la détaillant. La Bible à cet égard indique la route: un chemin qui s'enfonce dans la lumière, et qu'il n'est pas du tout interdit d'emprunter, de suivre. A l'œil qui s'habitue à cette la%20dame%20licorne%20le%20gout_20080303115034.jpglumière, apparaissent alors les couleurs du monde divin, qui d'abord, dans les étapes intermédiaires, entre le Ciel et la Terre, sont féeriques, pénètrent, pour commencer, dans le pays des fées, des Immortels qui ont une forme humaine. Celui qui s'arrêterait dès cette première étape tomberait dans l'idolâtrie; mais elle n'en est pas moins obligatoire: on la franchit nécessairement. J.R.R. Tolkien en fut conscient. Victor Hugo aussi. On sait bien que la tradition orale juive est allée dans le même sens. Corneille disait, pareillement, qu'on pouvait ajouter des figures fabuleuses à l'écriture sainte, lorsqu'on écrivait une pièce de théâtre qui s'en inspirait: car on prétendait le lui interdire. Du moment, précisait-il, que cela ne conduit pas à déformer le texte sacré, ou à le ridiculiser, à le galvauder - à en faire un objet de roman qui invente à plaisir -, mais à l'enrichir de vivantes figures, à l'approfondir!

L'esprit a besoin d'images précises; si celles-ci ne puisent pas dans la lumière divine, elles se fondent dans la réalité physique. Et elles perdent l'éclat divin qu'à mes yeux doit donner à toute figure le poète. Ce qui en fait le reflet d'un profond mystère. Ce qui l'imprègne du souffle de l'Infini.

08:30 Publié dans Poésie | Lien permanent | Commentaires (0)

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