17/04/2011

La chanson de Girart de Roussillon

girart_roussillon.jpgOn faisait, au Moyen Âge, une claire distinction entre Français et Bourguignons - lesquels, au-delà du duché de Bourgogne dont la capitale était Dijon, s'étendaient à travers l'ancien royaume de Bourgogne, à l'est du Rhône et de la Saône, et touchant - englobant, parfois - le pays des Alamans. Les princes de Savoie étaient regardés comme issus d'eux. Louis XI, roi de France, disait ne pas se fier à sa femme, Charlotte de Savoie, parce qu'elle était de nation bourguignonne.

Mais à l'époque des rois carolingiens, ce royaume de Bourgogne était un simple grand fief de l'empire des descendants de Charlemagne. Or, il existe une chanson de geste du douzième siècle qui reflète cette situation: Girart de Roussillon. Elle s'inspire d'un comte qui dirigea la Bourgogne royale au nom du roi des Francs depuis un château du Dauphiné, le long du Rhône, au sud de Vienne. Il se rebella contre le roi des Francs, Charles le Chauve: c'est cette révolte que raconte la chanson de geste.

D'ordinaire, on le sait, ce genre de poème oppose les Francs aux peuples dits païens; ici, rien de tel: il s'agit seulement de chrétiens en désaccord - d'un comte qui se rebelle contre son impérial suzerain.

La chanson de geste est clairement empreinte de patriotisme bourguignon. Selon les philologues, la langue même en est issue de Vienne, ancienne capitale du royaume bourguignon. Mais à ce dialecte se mêle le français des chansons de geste antérieurement écrites.

Curieusement, Girart de Roussillon fait exactement dix mille vers. Il m'apparaît qu'elle fut comme un défi national: pour son auteur, il s'agissait de composer une chanson de geste à la gloire des Bourguignons en cette langue qui leur était assimilée et que nous appelons aujourd'hui francoprovençal.

Girart et Berthe.jpgÉtant chrétien, le poète devait respecter, néanmoins, l'ordre féodal, reflet, à ses yeux, de l'ordre divin: Girart révolté est explicitement assimilé aux anges rebelles. Après avoir mené de nombreuses batailles - racontées dans le style habituel des chansons de geste, opposant violemment des héros -, il paie son orgueil en buvant, comme on dit, la coupe de la destinée jusqu'à la lie. Mais il s'amende, d'abord sous l'impulsion d'un mystérieux ermite, au sein d'une forêt: il devient charbonnier, dans une petite ville, durant plus de vingt ans. Puis, Berthe sa femme, qui est de famille royale, prend le relais du saint homme: après avoir accompagné son époux dans son exil - et avoir exercé, de son côté, le métier de tisserande -, elle le met en relation avec sa sœur, la reine de France, qui lui permet de récupérer ses terres. Mais le meurtre de leur fils, tué pour sauver la paix alors qu'il n'avait que cinq ans et qu'il faisait la fierté de son père, conduit Berthe à donner à Girart l'exemple d'une sainteté sublime et du renoncement aux vanités du monde - dont les valeurs dites chevaleresques font partie au premier chef. Pourtant, les armes des chevaliers étaient glorieuses, presque magiques: elles venaient d'antiques héros; mais Girart a la vision de la pure sainteté de sa femme au travers d'une lumière qui descend du ciel pour l'éclairer au milieu de la nuit; il assiste même à un miracle: une perche qu'elle maniait pour aider à la construction de l'abbaye de Vézelay reste droite alors qu'elle-même a trébuché et est tombée à terre. Cette vertu est attribuée à Marie Madeleine. Girart, à son tour, se convertit pour toujours; il se retire, et fonde des abbayes pour le salut des âmes dont il a provoqué la mort sur les champs de bataille.

roland.jpgCette chanson de geste, toute remplie d'esprit religieux, peut-être écrite dans l'entourage de l'évêque de Vienne, condamne la guerre et l'orgueil des chevaliers; l'énergie des hommes d'armes, dit-elle, doit être dirigée vers la délivrance des lieux saints. Elle donne au Pape un rôle fondamental: il apaise les tensions. C'est sanctifié par des rêves envoyés par la divinité, des signes, et la scène quasi finale dont j'ai parlé. La profondeur en est inouïe. Le sentiment que l'histoire est un drame y est omniprésent.

L'intrigue en est complexe; le récit rappelle le livre des Rois, dans la Bible: La Chanson de Roland, modèle du genre, fait intervenir plus directement les anges, s'affichant davantage comme un poème - moins comme une histoire. Les psaumes de David sont d'ailleurs cités.

C'est assez poignant, et assez unique, au Moyen Âge. Il est du reste saisissant que la geste des Burgondes évoquait déjà leur ruine, dans le Nibelungenlied. Ils n'ont trouvé la paix qu'en renonçant à gouverner!

07:42 Publié dans Poésie | Lien permanent | Commentaires (6)

Commentaires

Très intéressant et les illustrations sont magnifiques.
Je crois que pour le francoprovençal on dit aujourd'hui "arpitan"...
J'ai habité la commune de Roussillon, au sud de Vienne, là où a été signé le traité décidant que l'année civile commencerait le 1er janvier et non plus le 1er mars...à côté, une autre commune : le Péage de Roussillon devait être une frontière...

Écrit par : Marie-Paule | 17/04/2011

Merci de votre intervention.

La Région Rhône-Alpes vient de publier une anthologie de ses poètes dialectaux, et la couverture parle de "francoprovençal et occitan". Officiellement, je crois qu'on parle toujours de francoprovençal: http://www.rhonealpes.fr/485-langues-regionales-rhone-alpes.htm . Peut-être que cela changera un jour, je ne sais pas.

Pour les illustrations, celle d'en haut est tirée d'un manuscrit de "Girart de Roussillon", et représente son mariage avec Berthe, la seconde représente également Girart et Berthe, la troisième illustre "La Chanson de Roland".

Écrit par : RM | 18/04/2011

Merci ! Pour l'Arpitan, je crois que c'est idéologique et politique...

Écrit par : Marie-Paule | 20/04/2011

(Wartburg disait que chaque royaume germanique avait modifié le latin à sa manière, d'une façon particulière, quoiqu'inconsciente, bien sûr: les princes de chaque partie de la France actuelle créaient spontanément - et inconsciemment, je le redis - des tendances qui ensuite étaient reprises par leurs sujets; Wartburg ne disait pas que les langues germaniques avaient elles-mêmes directement modifié le latin.)

Écrit par : RM | 20/04/2011

Je ne sais pas. Personnellement, je suis surtout intéressé par ce que le mot recoupe, mais si les institutions décident de changer de nom officiel, j'adopterai le nom nouveau. Je n'ai pas d'avis tranché sur la question. Quand je pense à la chose, je n'y mets même pas forcément de nom particulier, je me représente la langue en question sous forme d'images, d'exemples. Mon avis est que cette langue ne vient pas des vagues successives de latinisation, comme le disent les linguistes français, mais des royaumes germaniques, comme le dit Wartburg, qui était suisse. Donc, j'aurais tendance à vouloir former un troisième nom, peut-être bien suggéré par cette chanson de Girart de Roussillon: le "bourguignon". Ou "burgonien", pour le distinguer des dialectes du duché de Bourgogne. Mais sinon, Vaugelas disait qu'il fallait suivre l'usage officiel, et la Région Rhône-Alpes actuellement dit "francoprovençal", et elle soutient bien cette langue. Même mauvais, ce nom n'empêche pas les actions positives en faveur de ce qu'il désigne. Mais si on y pense bien, nos noms officiels, à nous tous, citoyens, sont également impropres; les anciens Egyptiens disaient qu'on avait un nom mystérieux, que connaissaient seulement les dieux, et ma foi, quand on sera en mesure de le trouver et de lui trouver une forme, on pourra peut-être abandonner nos noms hérités de nos parents. Les noms sont quelque chose de mystérieux, on a toujours l'impression que ceux qui existent ne correspondent pas réellement à ce qu'ils désignent, qu'il faudrait trouver le vrai nom de celles-ci; du coup, peut-être que nous serons amenés, un jour, à créer des langues entièrement nouvelles, comme Tolkien l'a fait.

Écrit par : RM | 20/04/2011

D'accord avec vous, d'autant que nous sommes légitimement fiers de Vaugelas...

Écrit par : Marie-Paule | 20/04/2011

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