13/03/2011

Arthur C. Clarke et l’Esprit en avant de l’Homme

sir-arthur-clarke-by-shahidul-alam.jpgL'écrivain de science-fiction Arthur C. Clarke n'avait pas l'esprit religieux. Mais j'ai lu récemment son roman The City and the Stars, et il est véritablement construit comme une initiation à des mystères. Le gouffre qui sépare notre époque du lointain futur dans lequel vit le personnage principal, Alvin, progressivement se dévoile, et ce qui est pour lui passé est pour le lecteur avenir. Or, il apparaît, étrangement, que même si aucun dieu n'a, en apparence, présidé au destin de l'humanité, il existe un rapport assez étroit entre la conception manifestée par ce roman et celle de Pierre Teilhard de Chardin. Sans doute, l'Esprit, à l'origine des temps, ne planait pas sur les eaux; mais il croît assez en l'Homme pour que celui-ci le maîtrise et lui soumette la matière et crée les conditions de l'immortalité et même de la télépathie, permette à la Conscience de voyager au-delà des corps. A cet égard, le mystère le plus étonnant est que l'Homme parvient même à créer un esprit qui n'a plus besoin de cerveau pour exister: les forces qui, dans l'univers, président à la formation des cerveaux, ou sont concentrées dans les cerveaux durant l'existence, ont été captées, et de pures âmes ont pu être techniquement forgées. Les hommes étant devenus télépathes, ils peuvent communiquer directement avec elles.

vajraahi.jpgArthur Clarke n'admet pas de forme d'esprit préexistant à la matière; néanmoins, il faut signaler que, dans son livre, si l'humanité a pu maîtriser le temps et l'espace et fait un bond en avant énorme dans l'Évolution, c'est grâce à sa rencontre avec des extraterrestres eux-mêmes plus évolués qu'elle. On aurait pu alors se dire que ceux-ci eussent pu avoir déjà appris à vivre sans corps; mais Arthur Clarke n'en dit rien: cette invention, dans son livre, est réservée à l'être humain. Or, je crois que c'est parce qu'il ne veut admettre la divinité qu'en haut et en avant de l'évolution humaine: il rejette le point Alpha, mais il attend et espère le point Oméga tellement chanté et espéré, en son temps, par Teilhard de Chardin! Car quand on lit le jésuite des astres, comme j'aime à l'appeler, on voit qu'il met l'Esprit au bout de l'Avenir parce qu'il a intégré la science moderne, qui, au fond, fait naître le psychisme humain des conditions matérielles existantes.

La science-fiction apparaît comme une extension mythologique du matérialisme moderne; mais à toute mythologie, il faut un soleil spirituel. Pour concilier les deux, les esprits mystiques ont choisi de regarder vers l'Avenir, et d'y voir, né de l'humanité, le Saint-Esprit, enfant de l'humanité - Fils de l'Homme.

On se souvient de la dernière image du film 2001: l'Odyssée de l'Espace, adapté précisément d'une Enfant cosmique.jpgnouvelle d'Arthur Clarke: elle a bien ce sens. Il s'agit d'un enfant cosmique et divin, argenté et transparent, purement éthérique. S'il a une forme, il n'a certainement pas de chair. Même quand on pense avoir chassé de sa conscience tout concept religieux, dans le flot inspiré de l'imagination futuriste, elle ressort des profondeurs du subconscient. La grande vertu de Teilhard de Chardin est d'en avoir pris conscience et de l'avoir assumé. Arthur Clarke apparaît comme plus fantaisiste et hasardeux dans ses inventions. Cependant, lui-même reconnaît que les réalisations de l'avenir ont été étrangement pressenties par les religions! Ses imaginations apparaissent, de surcroît, comme agréables et poétiques, alors que Teilhard de Chardin est plus aride. Mais on se dit parfois que c'est gratuit et peu vraisemblable - quoique grandiose quand on parvient à y croire: Teilhard a plus de rigueur. Celui-ci a du reste aussi vu de l'esprit à la source des formes elles-mêmes, et s'il est au bout de l'Avenir, il est logique de le mettre également à l'aube du Temps. La Matière nage dans une mer d'esprit, en naît et y retourne! Mais il n'a pas voulu aller trop loin sur cette voie. Il s'est contenté de brièvement dire que la Matière n'est en réalité qu'une illusion. Clarke dit simplement qu'elle est le fruit des organes de ceux qui la perçoivent! Il existe quand même quelques ressemblances...

Commentaires

Ah! La peur dans les yeux dans physicien dès qu’il s’agit de « problème de mesure » c’est qu’elles sont farceuses ces particules ! ; ) Oui…tout dépend de l’observateur, flippant non ? Et magnifique aussi !

http://www.youtube.com/watch?v=sWuiVO0ni-k

PS: Je vous conseille d’utiliser pour la vidéo, le petit bouton rouge en bas à droite « CC » pour activer les sous-titres car suivant les accents, il vaut mieux la lire que l’entendre ; )

Meilleures salutations

Écrit par : Barbie Forever | 13/03/2011

Clarke dit précisément que le réel est toujours inaccessible, parce que chaque espèce (humaine ou extraterrestre) ne le voit qu'à travers ses organes: pas exactement que le réel n'existe pas. Mais du coup, il ne peut être perçu que par une entité qui n'a pas d'organes, le pur esprit que les êtres humains parviennent à créer! Il s'agit donc bien de quelque chose de presque mystique: seul l'esprit détaché de la matière peut voir le Réel. Pour les atomes, j'ai lu un livre d'un physicien qui allait dans ce sens, Pierre Feschotte, que j'ai également rencontré: l'atome dépend du sujet percevant. Mais il y a la doctrine de Berkeley, qui dit que le monde est une simple projection du psychisme créé par Dieu dans l'humanité. J'ai l'impression que les Américains sont en fait très marqués par cette pensée de Berkeley, quoiqu'ils ne le disent pas. Clarke avait en fait quelque chose de spiritualiste, même s'il n'était pas religieux: il croyait en un réel en soi, perceptible par l'esprit seul, la pensée pure. C'était grandiose. Or, pour Teilhard de Chardin, le réel existe aussi, même si la matière est illusoire, mais il est le tissu qui constitue la matière; or, ce tissu, pour lui, est en réalité de nature psychique: c'est la volonté de Dieu, au fond.

Écrit par : RM | 13/03/2011

(Cela ressemble un peu aux mystiques qui s'expriment dans votre petit film. Mais la pensée est mêlée à l'esprit, elle peut accéder à la connaissance au sens propre, il ne s'agit pas simplement de magie. L'espèce du lion existe en soi, la pensée le découvre, et la perception, seulement une succession de lions individuels: la connaissance vient de la pensée. Clarke et Teilhard de Chardin croyaient à la pensée, à mon avis. Ce n'était pas des spiritualistes du genre oriental. Cela dit, en ne liant l'esprit pur qu'à des entités entièrement non matérielles, et créées artificiellement, Clarke montrait ne pas croire que la pensée mise dans un cerveau pouvait se détacher de ce cerveau. Il aurait dit que les images des lions successifs se connectaient dans le cerveau et formaient l'image de l'espèce du lion, je suppose. Mais à mes yeux platoniciens, la pensée est active en amont, quoique de façon inconsciente. Elle est liée à de l'intuition.)

Écrit par : RM | 13/03/2011

Et meilleures salutations à vous aussi et merci de votre passage!

Écrit par : RM | 13/03/2011

Fort intéressant. Il est vrai que Clarke a souvent questionné sa propre relation d'homme scientifique avec la science elle-même et, au-delà, avec ce qui est prééminent. Ses derniers ouvrages, quoique beaucoup moins intéressants sur le plan formel, trahissent volontiers cette forme d'inquiétude, un peu comme ces grands hommes qui toute leur vie s'avouaient cartésiens, voire carrément agnostiques, avant, au seuil de leur vie, de se donner à Dieu (au travers de l'art, comme Dali, ou par l'entremise d'une confession tardive, comme Richard Francis Burton).
La Cité & les astres est l'un des romans phares de Clarke, où il tempère le cynisme dont il faisait preuve avec des nouvelles (percutantes) comme "l'Etoile" en rédigeant une sorte de quête métaphysique qui pourrait presque se voir comme l'écho lointain de ses futurs romans succédant à "2001". Un excellent choix de lecture.

Écrit par : Vance | 13/03/2011

Due au hasard... J'étais dans une librairie, à Genève, et il y avait ce livre, dont je n'avais en fait jamais entendu parler, mais qui était présenté comme la réédition d'un classique. J'ai aussi un ami, historien, qui avait été agnostique toute sa vie, et qui, sur son lit de mort, en 2008, a demandé un prêtre. Certains s'en sont étonnés. La pensée, qui établit des rapports entre différents éléments de la matière, comment pourrait-elle être engoncée dans la matière, si elle peut justement s'en détacher assez pour créer des liens qui ne sont pas apparus au départ dans la matière, mais dans la pensée seule? Or, la science est contrainte d'utiliser la pensée. A force de penser, on finit forcément par avoir un sentiment particulier. Même Asimov admettait que, au fond de la conscience humaine, il y avait une liberté totale; or, si la Matière était le Tout, cela ne serait pas possible. La pensée est bien libre. Merci de ton passage, et aussi de m'avoir donné envie de lire Clarke, ô Vance, j'ai passé, au cours de cette lecture, un très agréable moment!

Écrit par : RM | 13/03/2011

Oui c’est vrai, un lion est bien réel mais il ne faut pas oublier qu’il évolue sous nous yeux à une échelle macroscopique et qu’à ce niveau là, la cohérence tient la route, ça se gâte de qu’on met un petit bout du lion en question sous un microscope, c’est là que les « blagues » commencent ! ; )

Il ne s’agit donc pas de pensée magique mais plutôt de: dans combien des dimensions le lion pourrait vadrouiller (et nous avec) et surtout de la fameuse « interconnexion » entre ses particules qui subsistent au-delà de l’espace-temps, depuis le début de l’univers.

Alors même pour les athées comme moi, le mysticisme qui est en train d’envahir le mode de la physique quantique n’est plus une surprise depuis les années 50 (vous n’imaginez pas le nombre de physiciens qui sont bouddhistes ou taoïstes) et ce n’est pas un hasard, loin de là ! Les découvertes actuelles font écho aux plus anciennes religions et philosophies…ce qui est exaspérant mais aussi troublant !

Écrit par : Barbie Forever | 13/03/2011

C'est l'idée du lion, comme dans Platon, précédant le lion, ou s'étendant au-delà de lui dans le temps? Pour Teilhard de Chardin, les particules n'étaient en fait que du néant, c'était la force qui les assemblait et donc les constituait (puisqu'il ne croyait pas en une particule fondamentale) qui était réelle. Si on divise à l'infini, on ne trouve plus qu'elle, pensait-il. (Sauf qu'on ne la trouve pas avec des instruments, bien sûr.) D'où que la forme elle-même est en soi de nature non matérielle, même si elle est habitée totalement par la matière.

Écrit par : RM | 13/03/2011

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