27/02/2011

Joseph Joubert et l'éclat tamisé du divin

AVT_Joseph-Joubert_7869.jpgA la fin d'une année d'enseignement à Saint-Julien-en-Genevois, mes collègues m'ont offert un recueil de maximes d'un écrivain dont je n'avais fait qu'entendre parler, Joseph Joubert: un ami de Chateaubriand qui de son vivant ne publia rien, mais dont les lumineux aphorismes furent publiés après sa mort justement par Chateaubriand.

Le plus remarquable y est un éloge continuel de l'imagination qui inaugure magnifiquement le Romantisme. Joubert ne la glorifie pas du tout parce qu'elle est distrayante et agréable, parce qu'elle permet à l'âme de s'évader, comme on dirait peut-être aujourd'hui, mais parce qu'elle rend accessible à l'entendement humain ce qui sinon serait trop éblouissant: Dieu. L'imagination est comme une façon, pour celui-ci, de se placer derrière une brume qui permet à l'homme, en tamisant sa clarté, de le voir: Les vérités suprêmes ont une si grande beauté, que (...) les ombres qui les voilent [ont] je ne sais quoi de lumineux. (...) Il y a des vérités qu'on a besoin de colorer pour les rendre visibles. Tout ce qui tient à l'imagination surtout ne peut avoir d'existence extérieure que par les formes et les couleurs. Il faut en entourer la vérité afin qu'elle soit regardée. (...) La grâce de la vérité est d'être voilée. Les sages ont toujours parlé en énigmes, et 12.jpgles énigmes d'un moment sont un grand moyen d'instruction (....). La vérité, ou plutôt la matière où elle se trouve, doit être maniée et remaniée, jusqu'à ce qu'elle devienne clarté, air, lumière, forme, couleur.

Joubert voyait les choses en artiste. Parfois aussi, en jésuite: il justifiait les illusions par lesquelles on parvient à la vérité, ce qui revient, en réalité, à faire l'éloge de l'art baroque: On peut donner aux hommes des idées justes, en employant des procédés trompeurs, et produire la vérité par l'erreur et l'illusion. La vérité nue était, à ses yeux, inaccessible au cœur, à l'âme, et donc à l'homme.

Peut-être y avait-il chez lui une part de ruse. Le rapport exact entre la vérité spirituelle et l'image qui en naissait dans l'âme n'était pas clair, dans sa pensée, et on a parfois l'impression qu'à ses yeux, le sage qui voile la vérité sous l'énigme le fait sciemment et habilement, plutôt que sous le coup de l'inspiration. S'écartant en cela de Joseph de Maistre, qui pensait les anciens prophètes inspirés, et qu'ils donnaient naissance à leurs images dans le flux de l'élan mystique, il rappelle précisément davantage la froideur volontiers calculatrice de apocalypse-anges-1.jpgChateaubriand lorsqu'il évoquait les intelligences célestes maniant les astres afin de remplacer les dieux de l'Olympe dans l'épopée. Or, cette voie a manqué de souffle, parce qu'elle était trop mue par l'intelligence de l'écrivain, au lieu de venir au premier chef du plus profond de son âme. Les images de Victor Hugo étaient plus inspirées; la distance entre elles et la vérité cachée qu'elles exprimaient, auxquelles elles donnaient une forme et des contours, était moindre, Hugo se posant comme prophète comme l'entendait Maistre: il laissait davantage ces images surgir en lui, sous le coup d'une impression suscitée par le mystère.

Le fait est que Joubert n'a pas réalisé de grande œuvre d'imagination. Ses principes sont au fond appliqués par Chateaubriand, son ami, et son disciple. Pourtant, il a pu créer, pour évoquer l'action divine, des images assez incroyables, frappantes, ayant une réelle force, rappelant justement Hugo. La figure de l'araignée cosmique, reprise par l'oracle de Guernesey, est connue: Le monde a été fait comme la toile de l'araignée; Dieu l'a tiré de son sein, et sa volonté l'a filé, l'a déroulé et l'a tendu. Ce que nous nommons néant est sa plénitude invisible (...).

Par son imagination qui ne renvoyait à rien de sensible, Joubert fut un vrai explorateur de l'Inconnu, un de ces phares de la ténèbre que Victor Hugo lui-même essayait d'être: Notre immortalité nous est révélée d'une révélation innée et infuse dans notre esprit. Dieu lui-même, en le créant, y dépose cette parole, y grave cette vérité, dont les traits et le son demeurent indestructibles. Mais, en ceci, Dieu nous parle tout bas et nous illumine en secret. Il faut, pour l'entendre, du silence intérieur; il faut, pour apercevoir sa lumière, fermer nos sens et ne regarder que nous. C'est au fond de nous-mêmes que le nom de Dieu est placé - comme il était placé dans le temple de Jérusalem. On ne peut saisir le monde divin qu'en passant par les profondeurs de soi: pure essence du Romantisme!

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11/02/2011

Le baptême de Momulk

bigfrank1.jpgOn dit parfois que le drame du monstre de Frankenstein fut de n'avoir pas reçu de nom; par bonheur, ce ne fut jamais le cas de Momulk!

Pourtant, au moment où le professeur Maumot avait été envahi par le feu qui avait jailli du cylindre d'acier dont j'ai parlé dans l'épisode précédent, il était seul, s'étant écarté suffisamment, lorsqu'il avait été intrigué par l'étrange lueur verte qui s'échappait de l'objet luisant, pour disparaître du champ de vision de tout le monde - en particulier de l'aimable collègue qu'il accompagnait, et qui marchait en tête du groupe, ornant les nobles mouvements de ses jambes d'explications étincelantes sur les mystères des protons et des neutrons, lesquelles il offrait gracieusement à ses élèves subjugués.

Avant de se diriger vers ce gros tuyau, Mirhé Maumot avait jeté rapidement un regard ultime dans la direction de ce cher collègue - un certain Paul Coquet, professeur de sciences physiques dans le même établissement que lui. Il avait vu ses bras s'agiter avec vivacité, dans un rythme semblable à celui de son imposant débit de paroles; car il était d'une science rare, et d'un grand enthousiasme, quand il parlait des secrets de la nature - quand il évoquait la vie intime et cachée de ce qu'on appelle communément les particules élémentaires.

4elements6gv.jpgPourtant, Mirhé Maumot - poète plus qu'autre chose, au fond - ne trouvait pas très propre cette expression d'élémentaires. Quand il y songeait, l'image de l'alchimie médiévale surgissait en lui, et aussi le souvenir des paroles de madame Blavatsky, et il était sceptique: car il lui semblait bien que les éléments n'étaient pas ce qu'on disait, et qu'ils venaient en réalité de l'ancienne poésie et même des anciennes mythologies. On prétendait, selon lui, parler du fondement de la matière, avec ces particules et cet adjectif qu'on leur accolait, mais cela lui paraissait illusoire, car il n'y avait pas dans son esprit de rapport entre ce qu'on a par exemple nommé les kobolds et les particules, pour la bonne raison qu'ayant lu Teilhard de Chardin, il s'imaginait que les particules matérielles étaient en soi inertes, et en même temps propres à pouvoir être divisées à l'infini, leur vie leur venant d'une forme larvée de psychisme, leur polarité elle-même étant d'origine magique, un rapport entre un centre d'attraction universel que la matière en soi ne contenait pas, bien qu'elle lui fût soumise, ou qu'au contraire elle essayât de lui résister: ce qui était le début de la polarisation. Les particules n'étaient donc jamais élémentaires à proprement parler, car les êtres élémentaires au sens où l'entendaient les vieux alchimistes étaient en fait des esprits qui animaient la matière, justement ce que Teilhard appelait une forme larvée de psychisme: les kobolds sont ceux que les Allemands ont cru déceler subjectivement (par l'œil de l'âme) dans le cobalt.

220px-Dogen.jpgBref, Mirhé Maumot était insensible aux projets de la science moderne, de découvrir les fondements de la matière dans la matière elle-même, au lieu qu'il l'imaginait suspendue sur une nappe de volonté universelle que Jean-Jacques Rousseau avait déjà évoquée dans sa Profession de foi du Vicaire savoyard. En un mot, il était du genre mystique, et, comme le poète Zen, il affirmait qu'au fond de tous les éléments, il n'y avait que l'Esprit - où, même, tout se dissolvait sans cesse, et où tout était appelé à se dissoudre, quoique d'un autre côté, tout en surgissait aussi, tout y naissait, tout y apparaissait et se manifestait, en se cristallisant à la façon d'une neige au sein de quelque nuage!

Quel fou, ce Mirhé Maumot! Mais sympathique, dans ses théories farfelues, parce qu'on sentait bien que s'il y croyait, c'est parce qu'elles étaient poétiquement riches, attrayantes, et qu'il cédait à la tentation de croire à ses propres rêves, comme les enfants quand ils écoutent avec avidité le récit des aventures du Père Noël!

Toujours est-il que cette disposition d'âme est justement ce qui l'avait amené à se laisser attirer par la lueur verte rayonnant de la faille dans le cylindre d'acier dont nous avons parlé.

Et le récit de la manière dont Momulk reçut son nom, à présent, doit être remis à une prochaine fois, car l'âme de Mirhé Maumot a déjà pris trop de place, a déjà trop épuisé les capacités d'attention du lecteur.