15/01/2011

David méprisé par sa femme

roi_david_arche.jpgJ'ai lu dans l'Ancien Testament un passage qui m'a touché, et qui parle de la réaction de l'une des femmes du roi David, lorsque, amenant dans sa maison l'Arche d'alliance, il se met à danser et à sauter en l'air devant l'objet, de joie; je le cite dans la version latine, que je me plais à lire: Cumque intrasset arca Domini in civitatem David, Michol, filia Saul, prospiciens per fenestram, vidit regem David subsilientem atque saltantem coram Domino, et despexit eum in corde suo. Il faut savoir que l'Arche était censée contenir Dieu même, se tenant sur les deux chérubins sculptés dans l'or que l'Arche avait à son sommet. Le mépris de Michol, qui voit David par la fenêtre, doit, pour être bien saisi, être mis en relation avec ceci, que Michol était la fille du précédent Roi, Saül, désavoué par Dieu et remplacé par David. Ce que lui rappelle ensuite celui-ci, quand elle vient à sa rencontre pour lui faire des reproches, et lui dire qu'il se ridiculise devant tout le monde, en faisant en fait assez le fou devant ses servantes pour leur montrer sa nudité. Et il ajoute que si elle le méprise, lui ne se sentira jamais assez rabaissé face à Dieu, et que les servantes dont elle parle l'en loueront bien. Le texte conclut en disant que, du coup, Michol n'eut pas d'enfants, jusqu'à sa mort. Ce qui n'empêcha pas David, comme on sait, d'en avoir beaucoup, par ailleurs.

810419_dessin_victor_hugo_vianden.jpgCela m'a rappelé, toute proportion gardée, Victor Hugo, qui s'est entendu dire par sa femme qu'elle ne voulait plus effectuer son devoir conjugal, parce qu'elle en avait assez de tomber enceinte, et qui l'a vue, bientôt, tomber dans les bras de Sainte-Beuve. Car pour moi, il est plutôt évident que cette dame trouvait ridicules les prétentions de son mari à sonder par sa poésie les mystères divins, et à les restituer par des images féeriques et grandioses, comme il le faisait déjà dans sa jeunesse, quoiqu'en demeurant dans les images ordinaires de la religion catholique, selon ce que préconisait Chateaubriand, qu'alors il vénérait encore. Face à lui, Sainte-Beuve incarnait le sens rassis de l'intellectuel de bon ton, le rationalisme de l'élite, pour ainsi dire. Or, par la suite, Hugo eut des relations intimes surtout avec des actrices qui admiraient son œuvre théâtrale et l'incarnaient sur scène. C'est important, car les servantes dont parle Michol sont les femmes qui accompagnaient David le long du chemin vers sa maison, et qui jouaient de la cithare et d'autres instruments, pendant que le roi dansait et bondissait devant l'Arche.arche_germigny.jpg

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

  

   

Une lettre de saint Paul fait sans doute écho à l'abandon de Michol, quand il dit que le chrétien ou la chrétienne marié avec une païenne ou un païen ne doit pas chercher à s'en séparer, mais que si le païen ou la païenne veut s'en aller, on ne doit pas chercher à le ou la retenir.

Je dois dire que cela se comprend aisément: même le poète exalté Vigny, qui s'assimilait volontiers à un 00010807tz7.jpgprophète, fut quitté par Marie Dorval, qui lui préféra Alexandre Dumas, qui n'était pas si exalté. Il est fort possible que l'idée de saint Paul selon laquelle le croyant gagne à ne pas se marier, s'il en est capable, si sa relation intime avec Dieu est assez forte pour qu'il se passe de l'amour de la créature, vienne de cette considération, que dans un couple, on méprise aisément la tendance d'un homme ou d'une femme à chercher l'amour dans les cieux. Il y a au fond une forme de sourde jalousie, qui s'exprime aussi au travers de ce qu'on pense digne et sérieux, grave et intelligent. Combien d'esprits hostiles aux sentiments religieux n'auraient pas fait le même reproche, d'être ridicule, à David, et combien, même, n'auraient pas été tentés de croire que cette foi religieuse un peu délirante a bien dû l'amener à entrer dans une colère inouïe, face à l'insolence de son épouse, et à la châtier avec toute la violence dont on accuse volontiers les religions? Mais il s'est contenté de la laisser toute seule dans ses appartements. On sait que Victor Hugo lui aussi a vécu jusqu'à la fin de sa vie avec sa femme!

J'adore en fait tout ce qui concerne David, dans la Bible; c'est d'une extrême poésie.

09:02 Publié dans Culture | Lien permanent | Commentaires (7)

Commentaires

Bonjour cher Monsieur, beaucoup de bonheur à vous lire. La part de Dieu est difficilement partageable avec la jouissance terrestre. Les épouses prennent leur poète pour de doux dingues qui ne rapportent pas suffisamment d'argent au foyer pour faire bouillir la marmite et elles finissent par se lasser ce ces bonshommes déconnectés des réalités serviles de notre monde vivant. Bref. Les muses restent muses aussi longtemps qu'elles sont amoureuse du poète. Après, elles deviennent des mégères qui méprisent la part de Dieu vivant au fond de l'artiste. Je cherche en elle la muse éternelle qui saura à la fois aimer Dieu et aimer son poète...

Écrit par : pachakmac | 15/01/2011

Pas facile à trouver! D'autant plus que beaucoup se présentent comme pleines d'idéalisme, parce que c'est séduisant, alors que, dans les faits, il y a partout beaucoup de matérialisme. L'équilibre idéal par ailleurs est impossible. La mystique Jeanne Guyon attristait son mari en n'ayant pour les relations intimes avec lui aucun attrait sensible. Mais on tombe alors dans l'excès inverse. Qu'on trouve ou non l'idéal dans la vie extérieure dépend sans doute de la destinée, mais soi-même, on peut tendre à l'idéal, de sa propre volonté, quoi qu'il en soit. Ne blâmons pas Michol, finalement, elle est la seule qui soit restée malheureuse de la situation!

Écrit par : RM | 15/01/2011

Allah ! C' est sûr qu' à vous lire, elles sont dans vos rêves les femmes !

Écrit par : Cristal Gagnante | 15/01/2011

Alors... Dieu passe voir la muse avant le poète !
Bonjour sur terre !

Écrit par : Cristal Gagnante | 15/01/2011

A mon avis, il ne s'agit pas réellement des femmes en particulier. Des hommes qui méprisent leurs femmes parce qu'elles sautent de joie devant une image pieuse, il y en a un très grand nombre aussi. Le film de Fellini "La Strada" portait un peu sur ce sujet: la lunaire Gelsomina était méprisée par le terrestre Zampano. Combien d'hommes ne méprisent-ils pas leurs femmes parce qu'elles ont une pratique religieuse ou mystique qu'ils trouvent digne de moquerie, ou parce qu'elles écrivent des histoires pleines de rêve et de poésie? Dans l'hagiographie, cela doit se trouver. Dans l'histoire de la littérature aussi. Le mari de Jeanne Guyon était d'ailleurs énervé par ses tendances mystiques, estimant qu'elles manifestaient de sa part une forme d'orgueil et de dédain à son égard, et il a certainement favorisé en elle l'insensibilité qu'elle avait pour lui. Je n'aurais peut-être pas dû présenter les choses autrement! Elle ne s'est d'ailleurs jamais refusée à lui.

Écrit par : RM | 15/01/2011

Merci Mr MR.
Vous êtes sympathique.
Et c' est très gentil de votre part d' avoir pu nous émerveiller sur le pouvoir des " choses " entre les hommes et les femmes.
Bonne soirée.

Écrit par : Cristal Gagnante | 15/01/2011

Merci à vous! Bonne soirée à vous. (J'ai essayé de trouver dans la "Légende dorée" une histoire en faveur des femmes, mais il faut que l'Eglise catholique ait été surtout dirigée par des hommes, car presque toutes les saintes sont vierges, et quand elles sont mariées, comme sainte Elisabeth de Hongrie, leurs maris trouvent merveilleux qu'elles soient si mystiques, ou quand elles sont pécheresses, comme sainte Thaïs, aucun homme ne se plaint d'avoir été quitté par elles. Il n'y a que les hommes qui n'ont pas pu épouser les vierges éprises de vie mystique, qui se plaignent méchamment. Cela dit, il y a l'exemple célèbre de sainte Monique, mère d'Augustin, qui était mariée à un païen qui la trompait et la battait, mais Monique a prié toute sa vie pour qu'il se convertisse, et il l'a fait un an avant sa mort, selon Augustin. Auparavant, il devait certainement penser, en la voyant prier - ce qu'elle faisait constamment, selon Augustin -, qu'elle était grotesque et ridicule.)

Écrit par : RM | 15/01/2011

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