30/12/2010

L’auxiliaire de la Nature (Friday)

Carib-Arawak-Family-Life-in-Trinidad-and-Tobago.jpgDans Robinson Crusoé, les Arawaks (la nation indienne dont est sorti Vendredi) m'ont paru être des avatars des Lestrygons, dont Homère dit qu'il s'agissait d'hommes très grands qui mangeaient les étrangers abordant sur leur rivage. (Victor Bérard a prétendu qu'il s'agissait des Ligures qui avaient d'abord peuplé la Corse.) Car Daniel Defoe fait de Vendredi même un être d'une grande puissance, assez grand, élancé, et d'une adresse incroyable. Sauf que Robinson est stupéfait d'apprendre que les Arawaks ne mangent absolument pas les étrangers, mais seulement les ennemis avec lesquels ils sont en guerre et qu'ils ont pu capturer. L'Odyssée est en toile de fond, dans les réactions spontanées de Robinson, mais le monde réel ne lui correspond pas forcément. Le fait est que Vendredi a une bonté spontanée qui le rend extrêmement fidèle, et qui le fait embrasser avec enthousiasme la foi chrétienne.

Car au départ, il n'était nullement dénué de religiosité: quand Robinson l'interroge à ce sujet, il répond sublimement: I (...) ask'd [him] who made the sea, the ground we walk'd on, and the hills and woods; he told me it was old Benamuckee, that liv'd beyond all: He could describe nothing of this great person, but that he was very old; much older he said than the sea, or the land; than the moon, or the stars: I ask'd him then, if this old person had made all things, why did not all things worship him? He look'd very grave, and with a perfect look of innocence, said, All things do say O to him:hermes.jpg I ask'd him if the people, who die in his country, went away any where; he said, yes, they all went to Benamuckee; then I ask'd him whether these they eat up went thither too, he said yes.

Le vieux Benamuckee me rappelle le Tom Bombadil de J. R. R. Tolkien, mais avec le pouvoir de créer en plus: le pouvoir d'un dieu! Il n'a pas une morale rigoureuse comme le dieu de la Bible; il emmène tout le monde dans son sein rayonnant, et la nature tout entière lui appartient. Cela préfigure absolument Rousseau, et même Hugo. Robinson, naturellement, veut, sur cette base, élever moralement la religiosité spontanée de Vendredi en lui donnant une doctrine plus rigoureuse. Cependant, il avoue qu'il n'est pas au monde un endroit où la divinité n'a pas déposé son esprit, et que la connaissance ou non de la parole de Dieu, c'est-à-dire l'Ecriture sainte, est un des mystères de la Providence qu'il ne faut pas chercher à percer. La Bible est là pour perfectionner une foi préexistante, pour sanctifier une nature qui n'est au fond pas si mauvaise en soi qu'on pourrait le croire: elle ne crée pas un monde radicalement nouveau.

Cela me fait penser à un Hermès qui se fût converti au christianisme: car Vendredi est comme l'émanation de la divinité telle qu'il la conçoit, et qui se tient juste derrière la Nature, en amont et au-dessus, mais qui n'agit pas contre elle. C'est un personnage magnifique. Je crois que le livre de Defoe préfigure aussi Darwin, qui pensait que tumblr_l94iq4rsEM1qckq2co1_400.jpgDieu avait créé les règles auxquelles obéissait la nature, mais qui refusait d'entrer dans des considérations liées à la religion, estimant qu'aller au-delà d'un dieu législateur de l'univers relevait de l'insondable mystère.

Il faut lire le roman de Defoe pour mesurer le caractère éblouissant de Vendredi, qui se joue des ours comme le ferait un dieu joueur de l'Antiquité grecque. Il est vraiment un Mercure qui se fût entièrement mis dans la nature humaine par le biais de la nature sauvage.

Il est apparu un vendredi, et c'est le jour de Vénus, la déesse pandémique de l'Amour et de la Nature (et assimilée à Frei par les anciens Germains); mais par l'amitié qu'il voue à l'Anglais, il réconcilie les grands ennemis du christianisme médiéval qu'étaient Vénus et le dieu de la Bible. Pour bien signifier que le problème n'est pas spécifique aux pays exotiques, Defoe évoque la guerre entre des loups affamés aux yeux de braise et des êtres humains qui veulent passer les Pyrénées; mais Vendredi est au-dessus des premiers, et marque le triomphe de l'être humain partout sur Terre.

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14/12/2010

Les Saints sur des trônes

trone-saint-pierre.jpgDans la Légende dorée de Jacques de Voragine, on trouve l'idée que les anges déchus ont laissé, au Ciel, leurs sièges vacants, et que les hommes saints sont voués à les occuper à leur place, leurs qualités ayant été propres à créer une forme de compensation au regard de l'univers. On se souvient que certains anges, dans la Genèse, sont dits avoir éprouvé pour les filles des hommes des désirs qui les ont attirés et même enchaînés sur la Terre - s'unissant à des filles des hommes, ils ont donné naissance aux Géants, aux Seigneurs du temps jadis! Mais d'un autre côté, ce don de leur personne à justement permis aux hommes d'être précisément guidés au sein de leur évolution. Louis-Claude de Saint-Martin - et Joseph de Maistre et Victor Hugo ont laissé entendre qu'ils voyaient les choses de la même manière - disait que les rois étaient d'abord nés de ces unions, et aussi les peuples; Maistre le concevait en bonne part, mais pas Hugo, qui attribue à Isis, esprit mauvais, la création de la Bastille, dans La Fin de Satan.

Peut-être aussi que les cités d'anges ont été laissées vides quand leurs habitants sont entrés dans une sphère plus élevée encore: le monde d'en haut n'est pas forcément statique. Mais quoi qu'il en soit, les hommes saints ont mérité d'y loger, après avoir acquis à leur tour une nature angélique, selon Jacques de Voragine. Or, notre bon saint Amédée, évêque de Lausanne, va dans le même sens, dans sa huitième homélie mariale, lorsqu'il s'écrie: Magne Deus, terribilis et fortis, bonitate ineffabilis humilem ancillam erigis et exaltas, unde hostem aemulum olim expuleras (Dieu puissant, terrible et fort, ineffable de bonté, tu élèves et exaltes ton humble servante au lieu où tu avais chassé jadis l'ennemi jaloux). Angels-Blake_New.jpgIl dit, en effet, que Lucifer, prince des anges, fut précipité, à cause de son orgueil, de son goût pour les louanges, de sa vanité, dans les profondeurs du gouffre, et qu'il a fallu donner aux anges une nouvelle direction; les vertus de Marie lui ont permis d'obtenir ce poste, pour ainsi dire: l'Assomption et le couronnement au Ciel de la Vierge s'expliquent de cette manière.

Joseph de Maistre, à la fin de Du Pape, dit pareillement que les Saints sont des hommes divinisés qui ont remplacé les dieux de l'Olympe, devenus mauvais. Or, la reine des dieux, chez plusieurs écrivains antiques, était Vénus; le lien avec Marie devenait clair, et l'on sait que Notre-Dame de Fourvière, à Lyon, était à l'origine un lieu de culte à la déesse de l'amour, à laquelle avait été assimilé le dieu Lug des Celtes. Il s'agissait précisément du début du nom de Lucifer: Lug lui aussi était le porte-lumière, puisqu'il avait porté chez les Celtes la clarté du soleil:chasseriau_venus.jpg sa lance en était le rayon princier. Mais dans l'esprit des chrétiens, il s'agissait désormais d'une lumière trompeuse, celle de la gloire purement terrestre, faite de louanges vides, de mots purement humains. C'était la gloire dont se nimbaient orgueilleusement les princes temporels, et tous ceux que la société divinisait sans égard pour la véritable justice - l'ultime Jugement. C'était la gloire dont saint Augustin disait qu'on l'accordait à ceux dont la destinée paraissait enviable sans que le sentiment de ce qui est juste en soi, au sein de leurs actions, intervînt!

Joseph de Maistre reprendra cette distinction en faisant du roi un homme béni par Dieu, et des républiques des créations purement humaines, fondées sur un jugement purement humain. Hugo sera subtil, lorsqu'il dira que ce jugement en apparence purement humaine est lui aussi inspiré par la lumière divine, quoiqu'il ne s'agisse pas d'une lumière qui continue d'accepter de s'exprimer au travers des religions instituées: seul le Poète la reçoit, disait-il en substance. D'une certaine façon, Hugo voulait diviniser une nouvelle sorte d'humanité, qui remplacerait à leur tour les Saints du Ciel. Évidemment, jusqu'à quel point cette nouvelle sorte d'humanité ne faisait que reprendre celle que les Anciens avaient eux-mêmes divinisée, on peut se le demander. Les poètes avaient aussi été divinisés, dans l'Antiquité. Mais Hugo essayait sans doute de concilier les grandes tendances humaines, car Jean Valjean, qui n'est pas du tout un poète, n'en est pas moins un Saint laïque que les anges emmènent aux cieux et qui devient un astre qui montre le chemin à tous les hommes, dans l'esprit de l'écrivain! Hugo a voulu diviniser un homme du Peuple parvenu au Bien par les profondeurs de sa conscience. Sa dernière vision est celle de nuages ayant la forme d'un grand ange!

07/12/2010

La naissance de Momulk

DSCN1361.JPGPuisque les circonstances de la découverte de cet être qu'on appelle Momulk sont à présent bien connues, je voudrais évoquer les circonstances au cours desquelles il est apparu concrètement dans le monde: car il ne s'agit pas seulement d'une image qu'on a créée; elle correspond aussi à quelque chose.

C'était lors d'une visite au Centre d'Étude et de Recherche Nucléaire, à Meyrin (près de Genève). Le professeur Maumot avait emmené ses élèves dans ce noble lieu avec l'idée de les instruire sur les secrets de la Matière tels que la science actuelle les explore ou les a percés, déjà.

Ils y apprirent ce qu'il y avait à apprendre, mais il advint qu'en passant le long d'un cylindre dans lequel passaient les charges électriques destinées à diviser les atomes, le professeur Maumot fut intrigué par un éclat étrange, qui semblait sortir d'une jointure entre deux pans du long cylindre. Imprudemment, il s'approcha, car cet éclat avait je ne sais quelle qualité singulière: il était doux, et semblait vivre, comme palpiter, ou respirer, et il s'en exhalait un air fascinant, comme luisant de l'intérieur: on eût dit que des fées enfermées dans ces énormes tuyaux y avaient trouvé une faille qui leur permettait à présent de sortir et de se libérer - de se mettre dans l'air que respiraient les hommes.

mottez-sirenes.jpgHélas! les sirènes liées à leur île, si on les avait embarquées dans un navire pour leur donner accès aux rivages des mortels, n'eussent-elles pas pu créer la même impression de charme, de couleur, de lumière, de beauté? Le roi Salomon, dit-on, enferma dans des autels de pierre, ou des socles de colonnes saintes, des démons; or, qui ne sait que leur apparence peut être somptueuse? Si une fissure s'était créée, dans ces blocs, est-ce qu'en jaillissant dans l'air, les simples mortels n'eussent pas pu été émerveillés? Si ce n'avait pas été le cas, quel bien eût accompli Salomon, en vérité? Car le danger est surtout celui de la séduction, de la tromperie: la sirène, d'elle-même, n'est-elle pas limitée par son rivage?

Et voici que le professeur Maumot, en s'approchant de cette lueur pleine de beauté et de charme, ne connut pas le danger. Il fut bientôt assez près pour avoir le djinn-peinture-ancienne-200po.jpgvisage éclairé par cet éclat étrange. Ses yeux en reflétèrent les fins rayons remplis de couleurs diverses. Il vit dans ce rayonnement des sortes de petits astres, et, au sein de ceux-ci, quelque chose d'extraordinaire: comme un visage qui lui souriait, et qui le regardait! Mais son œil, en vérité, était plein de malice. Et l'instant d'après, le professeur Maumot se sentit brûler, et même embraser complètement, pareil à une torche, et dans d'atroces souffrances se dissoudre. Néanmoins, il n'eut pas même le temps de crier: il perdit aussitôt connaissance.

Quiconque l'eût vu à ce moment eût été fort étonné de voir son corps se mettre à luire d'une lueur verte, et de le voir s'écrouler. Mais la stupéfaction eût été plus grande encore en s'apercevant que dans la lueur verte ses membres paraissaient se dissoudre à mesure qu'elle le saisissait comme des tentacules rapides, et l'enserrait dans ses lignes mouvantes et pareilles à maints égards aux bras d'une pieuvre, ou aux fils d'une araignée - mais des fils qui fussent restés vivants. Or, cela entrait en lui, dans ses membres, sa chair, ses os, et à mesure qu'il en était ainsi, tout son corps paraissait se ratatiner, se recroqueviller, et, au même moment, se fondre dans de l'énergie pure, notamment aux extrémités.

hulk2.jpgCependant, à l'instant où la vue fût devenue incapable de maintenir l'image du professeur Maumot telle que ses élèves la connaissaient et la chérissaient, il survint une explosion de lumière, et, peu à peu, il se dégagea de cette masse de clarté éblouissante une forme énorme, caricature monstrueuse du professeur Maumot, musclée à souhait, verte et sauvage. Il avait un regard de braise - épouvantable à voir! Tel le célèbre basilic, ce monstre paraissait pouvoir foudroyer d'un coup d'œil le téméraire qui eût osé le fixer de ses propres yeux.

Ainsi naquit cet être terrible. Mais quant à savoir comment lui vint son nom de Momulk, et ce que créa la première vision de cette créature par un mortel ordinaire - et en particulier ses élèves, éloignés de quelques pas, M. Maumot s'étant écarté du groupe des visiteurs après avoir aperçu la clarté étrange -, cela est réservé pour un prochain épisode. Je ne parle même pas des actions incroyables dont se rendit sans tarder l'auteur notre Momulk! Cela viendra (quoique pas forcément tout de suite).