14/12/2010

Les Saints sur des trônes

trone-saint-pierre.jpgDans la Légende dorée de Jacques de Voragine, on trouve l'idée que les anges déchus ont laissé, au Ciel, leurs sièges vacants, et que les hommes saints sont voués à les occuper à leur place, leurs qualités ayant été propres à créer une forme de compensation au regard de l'univers. On se souvient que certains anges, dans la Genèse, sont dits avoir éprouvé pour les filles des hommes des désirs qui les ont attirés et même enchaînés sur la Terre - s'unissant à des filles des hommes, ils ont donné naissance aux Géants, aux Seigneurs du temps jadis! Mais d'un autre côté, ce don de leur personne à justement permis aux hommes d'être précisément guidés au sein de leur évolution. Louis-Claude de Saint-Martin - et Joseph de Maistre et Victor Hugo ont laissé entendre qu'ils voyaient les choses de la même manière - disait que les rois étaient d'abord nés de ces unions, et aussi les peuples; Maistre le concevait en bonne part, mais pas Hugo, qui attribue à Isis, esprit mauvais, la création de la Bastille, dans La Fin de Satan.

Peut-être aussi que les cités d'anges ont été laissées vides quand leurs habitants sont entrés dans une sphère plus élevée encore: le monde d'en haut n'est pas forcément statique. Mais quoi qu'il en soit, les hommes saints ont mérité d'y loger, après avoir acquis à leur tour une nature angélique, selon Jacques de Voragine. Or, notre bon saint Amédée, évêque de Lausanne, va dans le même sens, dans sa huitième homélie mariale, lorsqu'il s'écrie: Magne Deus, terribilis et fortis, bonitate ineffabilis humilem ancillam erigis et exaltas, unde hostem aemulum olim expuleras (Dieu puissant, terrible et fort, ineffable de bonté, tu élèves et exaltes ton humble servante au lieu où tu avais chassé jadis l'ennemi jaloux). Angels-Blake_New.jpgIl dit, en effet, que Lucifer, prince des anges, fut précipité, à cause de son orgueil, de son goût pour les louanges, de sa vanité, dans les profondeurs du gouffre, et qu'il a fallu donner aux anges une nouvelle direction; les vertus de Marie lui ont permis d'obtenir ce poste, pour ainsi dire: l'Assomption et le couronnement au Ciel de la Vierge s'expliquent de cette manière.

Joseph de Maistre, à la fin de Du Pape, dit pareillement que les Saints sont des hommes divinisés qui ont remplacé les dieux de l'Olympe, devenus mauvais. Or, la reine des dieux, chez plusieurs écrivains antiques, était Vénus; le lien avec Marie devenait clair, et l'on sait que Notre-Dame de Fourvière, à Lyon, était à l'origine un lieu de culte à la déesse de l'amour, à laquelle avait été assimilé le dieu Lug des Celtes. Il s'agissait précisément du début du nom de Lucifer: Lug lui aussi était le porte-lumière, puisqu'il avait porté chez les Celtes la clarté du soleil:chasseriau_venus.jpg sa lance en était le rayon princier. Mais dans l'esprit des chrétiens, il s'agissait désormais d'une lumière trompeuse, celle de la gloire purement terrestre, faite de louanges vides, de mots purement humains. C'était la gloire dont se nimbaient orgueilleusement les princes temporels, et tous ceux que la société divinisait sans égard pour la véritable justice - l'ultime Jugement. C'était la gloire dont saint Augustin disait qu'on l'accordait à ceux dont la destinée paraissait enviable sans que le sentiment de ce qui est juste en soi, au sein de leurs actions, intervînt!

Joseph de Maistre reprendra cette distinction en faisant du roi un homme béni par Dieu, et des républiques des créations purement humaines, fondées sur un jugement purement humain. Hugo sera subtil, lorsqu'il dira que ce jugement en apparence purement humaine est lui aussi inspiré par la lumière divine, quoiqu'il ne s'agisse pas d'une lumière qui continue d'accepter de s'exprimer au travers des religions instituées: seul le Poète la reçoit, disait-il en substance. D'une certaine façon, Hugo voulait diviniser une nouvelle sorte d'humanité, qui remplacerait à leur tour les Saints du Ciel. Évidemment, jusqu'à quel point cette nouvelle sorte d'humanité ne faisait que reprendre celle que les Anciens avaient eux-mêmes divinisée, on peut se le demander. Les poètes avaient aussi été divinisés, dans l'Antiquité. Mais Hugo essayait sans doute de concilier les grandes tendances humaines, car Jean Valjean, qui n'est pas du tout un poète, n'en est pas moins un Saint laïque que les anges emmènent aux cieux et qui devient un astre qui montre le chemin à tous les hommes, dans l'esprit de l'écrivain! Hugo a voulu diviniser un homme du Peuple parvenu au Bien par les profondeurs de sa conscience. Sa dernière vision est celle de nuages ayant la forme d'un grand ange!

Commentaires

"Parvenir au Bien par les profondeurs de sa conscience" exprime parfaitement une notion liée à la formation des élites, mais elle n'est pas très répandue chez les "hommes du Peuple". Faut-il alors faire confiance aux anges pour la développer?

Écrit par : Rabbit | 17/12/2010

Honnêtement, Rabbit, je ne suis pas très d'accord avec vous. Je pense qu'en général, les élites essayent de parvenir au bien à partir d'idées toutes faites qui leur sont propres, et que le peuple est dans le même cas. Les élites font peut-être croire que leur notion du Bien a été mûrement pensée à partir de leur intelligence propre, parce que les élites ont assez lu de philosophie pour savoir que cela devrait être le cas. Peut-être même que leur position dominante les encourage à croire qu'elles sont réellement dans ce cas. Mais dans les faits, je pense que les gens qui le font réellement sont une sorte d'élite transversale et invisible, secrète non parce qu'elle cherche à se cacher, mais parce qu'il s'agit effectivement, pour tout le monde, d'une sorte de hasard qui se pose sur les âmes individuelles. Si le hasard est dans le karma, pour ainsi dire, il faut bien que des anges (si on veut bien les appeler ainsi, il ne s'agit pas ici de se rattacher à la tradition qui a parlé des anges, qui a utilisé le mot, mais à la chose qu'il recoupe) soient présents, en tant qu'ordonnateurs du hasard apparent. Mais je ne crois pas en tout cas à une détermination sociale de la chose. Si on en reste à l'aspect extérieur, je préfère dire que c'est le hasard. Ensuite, il est possible que l'éducation puisse y aider, mais je ne crois pas que ce soit celle qui préside actuellement à la formation des élites, quoi qu'on en dise.

Écrit par : RM | 17/12/2010

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