17/11/2010

Le prodige de Captain Savoy

chateau-annecy.jpgAu moment où l'assemblée d'Experts - ou de Sages - constituée pour instituer une garde spéciale elle-même vouée à l'esprit de Captain Savoy était dans le plus fort de son doute, concernant les moyens, précisément, de cette institution, elle était dans la pièce du château d'Annecy où autrefois, déjà, s'était assemblé ce qu'on appelait le parlement de Genevois: c'était à l'époque où le comte de Genevois était un prince, également duc de Nemours, et le célèbre Antoine Favre y siégea, du temps du duc Henri Premier. Or, soudain, aux yeux de tous, le mur de la pièce, pourtant épais d'au moins un mètre, et élevé en blocs de pierre dure - ce mur devint étrangement transparent, comme s'il avait été changé en verre, ou même en cristal, car cette transparence s'accompagnait d'une lueur, comme s'il s'était agi, également, d'une nappe d'eau illuminée voire irisée par le soleil: l'effet sur l'âme en est extrêmement difficile à exprimer, au moyen de la langue des mortels; on me pardonnera les images multiples par lesquelles j'ai essayé d'y remédier.

Oiseau-de-feu4.jpgEt voici! une flamme qui semblait vivante, et avait la forme d'un oiseau, se montra dans les cieux, au-dessus de la cité. Bientôt, elle se posa, sous le regard ébloui des Sages, sur certaines maisons, y laissant des étincelles, ou de petites étoiles: car ces feux demeuraient immobiles, se contentant de scintiller à la place où les avait laissés la flamme-oiseau. Semblables par conséquent, au-dessus des toits, à ces escarboucles qui luisaient, dans les récits médiévaux, au sommet des temples, et qui contenaient le feu des Immortels, suspendus dans les airs, ces grains de lumière rappelèrent à plus d'un de ces Sages celui qu'on disait avoir brillé au sommet de la colonne dédiée à Jupiter, sur le mont Joux - nommé de nos jours Grand-Saint-Bernard, depuis que saint Bernard de Menthon y a installé un hospice pour les voyageurs. On disait que cette escarboucle était l'œil de Jupiter, et que des démons se nourrissaient de son feu. Mais aujourd'hui, ils paraissaient plutôt être les graines d'un ange, les graines qu'un ange avait semées pour les hommes!

vue-des-toits-de-la-vieille-ville-dannecy.jpgOr, la flamme, qui était vivante et ailée, en agit ainsi pour douze maisons, ce qui fut aussitôt le signe que la Confrérie des Chevaliers de la Garde devait, elle-même, être constituée de douze membres, dans l'esprit de tous les Sages.

Lorsque le douzième astre eut, de cette façon, été déposé en surplomb d'un toit, ces Experts crurent distinguer, dans le ciel, la propre main de Captain Savoy - laquelle ils reconnurent à son gant. Elle tenait la flamme, qui jaillissait de sa paume; et elle se referma dessus, en l'éteignant dans son poing. Et au moment précis où elle s'éteignit, les nobles sages qui siégeaient dans le vieux château virent comme le corps entier de Captain Savoy soudain luire dans des nuées, comme si un éclair l'avait révélé; il était débout sur sa planche tissée de rayons d'or.

Mais l'instant d'après, le mur de la pièce du château, qui avait comme ouvert son rideau de matière, redevint l'assemblage de pierres grises qu'on connaissait, et tout disparut. Les sept Sages eurent beau se précipiter dehors, Captain Savoy s'en était allé, et les étincelles qu'il avait placées au-dessus des toits des maisons s'étaient également estompées, à la façon d'un rêve: on eût pu croire qu'elles n'avaient jamais été.

Seulement, les nobles Experts avaient bien noté sur quelles maisons elles avaient été déposées, quels toits elles avaient rendus luisants, dans quels foyers elles avaient pénétré. Et, à ce moment, ils entendirent une voix; elle venait du fond de l'horizon, et elle résonnait sur les eaux du lac, à la façon d'un tonnerre sourd, et lointain. Or, elle disait: Lac-d-Annecy-3.jpgPrenez les premiers nés de chaque famille, garçon ou fille!

Cette parole fut entendue distinctement, par les Sages; mais quant au Peuple, il n'entendit alors qu'un roulement de tonnerre, ce qui en étonna fort plus d'un, car le ciel était assez limpide. Le sens de ce qui avait été dit ne parvint pas à l'entendement des gens ordinaires. Au sein du Peuple, seul un homme le saisit, mais il ne pourra en être question qu'ultérieurement. (Quant au prochain épisode, il sera consacré à la constitution officielle du groupe des Douze.)

Commentaires

Vous me faites vraiment rêver avec ce genre de récit :

« Ce mur devint étrangement transparent, comme s'il avait été changé en verre, ou même en cristal, car cette transparence s'accompagnait d'une lueur, comme s'il s'était agi, également, d'une nappe d'eau illuminée voire irisée par le soleil »

Une sorte d’écran plasma avant l’heure ? ; )

Bien, maintenant il sera question de faire passer à la population, le « Choix » de la flamme vivante et ailée…ça me rappelle que dans le bouddhisme il est question d’un certain véhicule du diamant qui est représenté par les éclairs…

Le langage de la nature et ses mystères, vivement la suite !

Écrit par : Barbie Forever | 17/11/2010

J'ai oublié de le dire, mais ce sont les Experts qui ont été choisis dans la population par le gouvernement local et le peuple lui-même. Il est évident que les phénomènes ultérieurs sont au-delà de la portée de l'entendement humain, et que, par conséquent, aucun homme, ou aucun ensemble d'hommes mortels n'est en mesure de les maîtriser. Le peuple exprime une volonté plus ou moins éclairée par la raison, mais pour le mystère de la justice en soi, il faut aussi une inspiration que les mots ne peuvent pas exprimer, et qui est au fond du coeur de chacun. Aucune langue collective n'est en mesure de se recouper avec de tels élans intimes, qui sont bien plus profonds. Il est évident que pour moi, le sacré est au-delà de tout groupe, et que la justice est sacrée. Ce que décide le groupe n'est pas forcément juste, par conséquent.

Écrit par : R.M | 17/11/2010

Le Sutra du Diamant, Babe, l'un des piliers du bouddhisme avec le Lankavatara. Le Grand et le Petit Véhicule, c'est autre chose: circulez !

Ce qui dit Rémi me fait une fois de plus regretter l'époque magique des comtes verts, rouges et transparents. Pensez-vous que le Captain Savoy aurait encore les moyens financiers d'acheter le Pays de Vaud, comme le fit son illustre prédécesseur?

Écrit par : Rabbit | 17/11/2010

Les moyens théoriques, peut-être, mais le Pays de Vaud a aussi son luisant gardien occulte, ayant les traits du Major Davel, et vivant sous la cathédrale de Lausanne, dans une étrange caverne pleine de lumière et de couleurs spécifiques, tel un immortel taoïste ne vieillissant plus depuis qu'il a découvert l'alchimique secret de l'immortalité - avec toutefois la faculté singulière de détacher sa tête à volonté et de la porter sous le bras, ou dans les mains -, et Captain Savoy n'est pas son ennemi ni son rival, mais son ami. On n'achète pas un ami.

Écrit par : R.M | 17/11/2010

@ Rémi : Merci ! Je viens de découvrir grâce à vous l’histoire du Major Davel, Oh ce genre de sacrifices me passionne ! Vous croyez vraiment qu’il a vu une jeune fille surnaturelle qui lui a dicté sa conduite ? (La version officielle dit que c’était Dieu)


@ Rabbit : Voilà d’où vient ma confusion, du bouddhisme « coquin » ou tantrique…(Bref j’y connais rien mais comment…J’ai eu un flirt avec une « camionnette » versée sur la chose) Mais globalement je reste de marbre à tout ce qui est oriental (Peut-être un vestige de phobie post-vie antérieure)

Le vajrayāna (en sanskrit « véhicule du diamant » ; synonymes possibles : mantrayāna, tantrayāna, guyayāna) est une forme tardive de bouddhisme (aux alentours du VIIe siècle de l'ère chrétienne au nord-ouest de l'Inde, dans l'état d'Oddiyana), dérivée du mahāyāna, nommée aussi « bouddhisme tantrique »

Écrit par : Barbie Forever | 17/11/2010

C'était la Belle Inconnue, apparue au sein de la lumière des grappes de raisin mûr; elle était l'envoyée du Verbe éternel, et fille de l'ange du Pays vaudois: la bonne fée du Pays de Vaud, en quelque sorte, rendue visible quand le soleil a traversé de ses rayons d'or les grains de raisin pendant aux vignes. Je ne sais pas qui n'y croit pas, puisqu'Abraham Davel a juré qu'il l'avait rencontrée! N'est-ce pas un grand héros de l'indépendance vaudoise? Il faut d'ailleurs noter qu'il combattit dans les rangs du prince Eugène de Savoie, et qu'il devint à cette époque à même de parler avec les fées du raisin dans les vignes ensoleillées du coteau vaudois. Il avait appris cet art d'Eugène lui-même, dont j'ai récemment préfacé les mémoires.

Écrit par : R.M | 17/11/2010

Les vaudois sont placides et taciturnes, et ne fantasment pas facilement sur les belles inconnues. Mais ils ont conservé dans l'hippocampe l'empreinte maternelle de la Reine Berthe et lui vouent une vénération millénaire. Même si Abraham est antérieur à Sigmund, cela ne l'empêchait pas de fantasmer avec les images qu'il pouvait.

Écrit par : Rabbit | 19/11/2010

Sigmund n'a rien inventé! Mais la Belle Inconnue était-elle fille spirituelle de la Reine Berthe, la fille ou la production de son bon ange - comme la fée qui fût née de son ange? Comme dit David Lynch, la science sait comment les rêves sont produits, mais elle ne sait pas pourquoi on fait tel ou tel rêve, et non tel ou tel autre.

Écrit par : R.M | 19/11/2010

Savez-vous qu'il y a souvent méprise, dans notre pays vallonné, entre l'épouse du roi de Bourgogne et la mère de Charlemagne ? Grave lacune.

Cela dit, et puisque vous avez hérité d'une abondante documentation sur la Savoie, avez-vous quelque chose sur Cruseilles entre le XIIIe et le XVe siècle ?

Écrit par : Rabbit | 19/11/2010

Moi, j'ai lu le livre de Cingria sur la reine Berthe: je ne peux pas confondre. La reine Berthe était comme une fée, l'incarnation d'un ange, elle filait le destin des Vaudois!

Pour Cruseilles, non, je ne sais rien, sinon que ce bourg appartenait au comte de Genevois, et que son nom vient de ce qu'on y est à la croisée des chemins, puisque depuis Cruseilles, on peut aller vers Annecy, vers Genève, vers Frangy, ou vers La Roche sur Foron, c'est à dire vers le Faucigny. Je ne suis pas historien professionnel, et je ne suis pas un grand amateur d'ouvrages documentaires. Mes connaissances, je les ai souvent tirées des renseignements donnés sur l'époque des vieux écrivains dans les éditions qui étaient données de leurs textes. Ou alors, des écrivains eux-mêmes, quand ils mêlent leurs rêveries à l'histoire, comme le faisait Cingria. L'histoire sèche de notre temps me laisse froid.

Écrit par : RM | 19/11/2010

(Des Vaudois et des Savoyards aussi, en fait de tout l'ancien royaume de Bourgogne, qui avait des centres importants en Pays de Vaud, mais qui en avait un aussi en Savoie, c'était Aix-les-Bains.)

Écrit par : RM | 19/11/2010

Saviez-vous que toutes nos passions (ou phobies) ne sont qu’une lointaine réminiscence de nos nombreuses vies passées ?

Oui, le transfert quantique de données, ne s’effectue pas toujours de manière idéale pendant le traumatisme qui représente toute naissance, toute mort…Mais vous Rémi, avec la Savoie, il y a quelque chose de puissant qui est restée !

Écrit par : Barbie Forever | 19/11/2010

En fait, on dit plutôt que les obsessions sont des conséquences des vies antérieures, et non forcément des choses qui persistent telles quelles. C'est même souvent le contraire. Par exemple, on a détesté un pays dans une vie antérieure, du coup, pour apprendre quelque chose dans cette vie, on s'y trouve plongé par la naissance. C'est une possibilité. Mais je ne pense pas que les lois qui président à la destinée soient les mêmes que celles qui président au monde tel qu'il apparaît, et le fait est que mon affection pour la Savoie me vient simplement de mon père et de ses propres ancêtres, qui ont voué à cette "petite patrie" qui était la leur une sorte de culte. Je pense que cela n'a rien à voir avec une vie antérieure, ou alors, c'est que dans une vie antérieure j'avais avec la Savoie ou les Allobroges des rapports plutôt conflictuels.

Écrit par : RM | 19/11/2010

C’est intéressant comme explication ! Je n’avais pas envisagé les choses sous cet angle, mais ça expliquerait pourquoi je suis née dans un endroit que je n’ai jamais pu aimer…Et oh mon Dieu ! C’est flippant ! D’après votre théorie, je sais déjà que dans une prochaine vie je serais française !!!

Comme disait Elisabeth d’Autriche dans un de ses poèmes : « Oh si seulement on était sûrs de ne pas renaître ! »

A mon avis, elle se doutait de quelque chose !

Écrit par : Barbie Forever | 19/11/2010

Oui, moi-même, je suis né à Paris, et j'ai une sorte de problème avec la France. La Savoie a été une sorte de dérivatif, quand j'en ai découvert l'intérieur secret, qui avait quelque chose d'assez fabuleux, et d'assez peu français au sens traditionnel. Mais comme je l'ai dit, le réflexe m'en est venu de mon père, et pour lui, cela lui venait du sien; depuis Paris, nous allions à Samoëns, en vacances, l'été et l'hiver, et mon père parlait de cette patrie ancestrale avec émotion. Ici il s'agit seulement de lois liées au monde physique, de cette vie même, ou de l'hérédité. Je ne peux pas le cacher, faire croire qu'il s'agit d'autre chose.

Écrit par : RM | 20/11/2010

(Cela dit, il peut s'agir aussi d'un ardent désir de vivre au pied de montagnes entrevues lors d'une vie antérieure, de mieux connaître le pays. J'aurais été comblé, par la grâce d'en haut!)

Écrit par : RM | 24/11/2010

Oh! Ça serait une explication tellement plus romantique et ça donnerait peut-être un peu de sens à ce mystérieux Univers qui nous nargue tout le temps ! : )

Écrit par : Barbie Forever | 24/11/2010

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