24/09/2010

Saint Amédée de Lausanne & l’ancienne Bourgogne

Enguerrand_Quarton__Le_Couronnement_de_la_Vierge_Villeneuve-les-Avignon__bis__1454__jpeg.jpgSaint Amédée de Lausanne, ou d'Hauterive, vécut au XIIe siècle. Il était originaire du Dauphiné, en particulier de La Côte-Saint-André (dont plus tard serait issu le grand Berlioz). Sa mère, Pétronille de Bourgogne, avait pour frère Guigues VII, comte du Viennois, qui, comme tous les dauphins de la première race, se disait issu des rois de Bourgogne. Ses parents renonçant au monde, il se fit lui-même moine (dans l'ordre de Cîteaux), et devint abbé d'Hautecombe, en Savoie; puis, à son corps défendant, il fut élu évêque de Lausanne, et lorsque le comte de Savoie Amédée III partit en croisade, il gouverna ses États.

En tant qu'évêque, il prononça des homélies sur la Vierge Marie qui firent date, parce qu'elles exposaient et synthétisaient l'espèce de mythologie qui s'était édifiée autour de ce noble personnage. Lausanne fut ensuite entièrement dévouée à celle qu'on regardait comme l'âme de la Lune, et on connaît les richesses que la cathédrale possédait en son honneur. Les Bernois les ont plus tard dispersées.

J'ai lu ces homélies récemment, et la Vierge y est représentée comme une véritable déesse, pouvant à la fois sauver les âmes et les corps: cela m'a rappelé les développements de Tara 2.jpgBokar Rimpotché sur la déesse tibétaine Tara. C'était grandiose.

Il faut savoir que c'est saint Amédée qui amena l'abbaye d'Hautecombe au bord du lac: jusque-là, elle était placée dans la montagne. Mais saint Amédée, apparemment, trouvait davantage Dieu dans le reflet lumineux des ondes! Lamartine, plus tard, sera lui aussi plus sensible, somme toute, aux ondes qu'aux monts. Cela dit, il vit aussi ceux-ci comme des tremplins vers le Ciel. Mais la vieille image des géants les gravissant pour conquérir l'Olympe demeurait!

En lisant les homélies d'Amédée, il m'est venu l'idée qu'il avait donné forme, dans ses écrits sublimes, à l'âme des lacs alpins! Les couleurs bleues et blanches, sur lesquelles se reflètent les couleurs proprement célestes que sont le jaune, le rouge, le vert, y dominent la figure de la Vierge pure. Elle était l'âme de l'eau répandue à travers l'univers sous forme d'éther! Par elle on gravissait forcément le Ciel: on franchissait le Seuil. Le lac est un miroir qu'il faut traverser. La sainte Vierge est donc aussi la reine des fées, en plus d'être celle des anges.

Je crois que toute la mythologie des anciens Allobroges s'est sublimée dans ces homélies mariales d'Amédée.

Il faut ajouter qu'il était vénéré dans les diocèses de l'ancien royaume de Bourgogne: celui de Grenoble, les trois du duché de Savoie - dont celui de Genève -, celui de Lausanne.2459326174_4d0be93004_o.jpg Il dut combattre le comte de Genève, qui voulait diriger Lausanne à sa place, mais il regarda le comte de Savoie comme le chef légitime du territoire de l'ancienne Bourgogne: il accepta de se regarder comme son vassal.

Dans ses écrits, il reprend l'idée antique des saints qui prennent la place des anges déchus: Marie s'assied sur le trône laissé vide de Lucifer; pendant que celui-ci descend, celle-là monte. Les sentiments ainsi se purifient, l'âme se nettoie.

La Vierge est la vraie lumière: elle est l'étoile polaire autour duquel tourne le ciel visible, et guide les voyageurs entre l'écueil de Charybde et le chant des sirènes; c'est ce que dit Amédée. On ne peut pas faire plus noble.

Car cette route, éclairée par l'étoile de la mer, mène au Christ et à la rédemption, et l'âme épurée porte, par conséquent, l'enfant de l'Esprit.

Ces images étaient faites pour parler profondément aux cœurs des croyants, comme les mystères l'avaient fait pour les anciens adeptes. Saint Amédée était à cet égard d'un enthousiasme débordant. C'est la figure emblématique de toute une région. Son ombre lumineuse plane sur nos lacs!

09:21 Publié dans Culture | Lien permanent | Commentaires (10)

Commentaires

"Sa mère était issue des rois de Bourgogne": je ne pense pas, mais plutôt de Bourgogne-Comté qui était terre d'Empire, d'où sa parenté avec les Hohenstaufen. Cela dit il y a, du XIe au XIIIe siècle, entre Bourgogne-Duché, Bourgogne-Comté et Savoie, un maillage dense de liens de parenté qui rend compliquée la compréhension d'incessants conflits et autres guéguerres.

Écrit par : Rabbit | 24/09/2010

En fait, sa mère Pétronille de Bourgogne était soeur de Guigues VII, dauphin du Viennois, qui, comme tous les comtes du Viennois de ce temps, assurait descendre des rois de Bourgogne. Je ne sais pas d'ailleurs si elle avait le moindre lien avec le comté de Bourgogne. J'aurais dû expliquer mieux mon idée.

Écrit par : R.M | 24/09/2010

(J'espère que vous ne m'en voudrez pas d'avoir réécrit le texte pour clarifier mon propos. J'ai pris mes renseignements de l'ouvrage "Saints & saintes de Savoie" de Jean Prieur et Hyacinthe Vulliez.)

Écrit par : R.M | 24/09/2010

Si vous permettez un "mais"...
je dirai que le père de Guigues VII était André de Bourgogne (*1184 +1237), dauphin de Viennois, comte d'Albon, de Grenoble, d'Oisans et de Briançon, lui-même fils de Hugues III duc de Bourgogne, et de Béatrice d'Albon, dauphine de Viennois. Ledit André a régné sous le nom de Guigues VI. Comme il y avait foule à la succession des duc de Bourgogne, les héritiers non prioritaires tentaient de récupérer les titres et possessions de leur mère, ou faisaient la guerre à d'autre héritiers dans le besoin pour grapiller ce qui pouvait l'être dans le cercle de famille élargi. Ce qui a emmené certains jusqu'à Byzance, en Sicile ou Athènes.
A propos de la Bourgogne transjurane (ou Royaume de Bourgogne), c'est le fils de Lothaire II qui en a hérité, pour en confier l'administration à Girard de Roussillon, premier comte de Vienne: mais il n'y a aucune parenté entre Girard de Roussillon et Béatrice d'Albon.

Écrit par : Rabbit | 24/09/2010

C'est à dire que le comté du Viennois pouvait peut-être aussi se passer par les femmes. Le Faucigny, qui a fait partie du Dauphiné, était justement dans cette situation. En tout cas, je ne sais pas si on peut prouver que les Guigues, comtes d'Albon, n'ont aucun lien avec les rois de Bourgogne. La tradition dit qu'ils prétendaient en être issus. Peut-être que si saint Amédée a reconnu le comte de Savoie comme supérieur à lui-même, c'est justement qu'il a pensé que les Guigues comtes d'Albon n'avaient pas de droit particulier à la royauté de Bourgogne. Car on a estimé que le comte de Savoie était le vicaire de l'Empereur dans l'ancienne Bourgogne. Cependant, les dauphins du Viennois disaient, je crois, descendre non de Girard de Roussillon, mais directement de Rodolphe II ou III. Peut-être avaient-ils seulement hérité du titre de gouverneurs de la Bourgogne donné à Girard de Roussillon. Le fait est que les dauphins du Viennois ont avec acharnement dénié au comte de Savoie le droit de représenter l'Empereur en terre dite bourguignonne.

Écrit par : R.M | 24/09/2010

Jolie joute de culture, mais elle fait perdre de vue la substance du billet. Même pour un mécréant, s'il est d'extraction catholique, la bleue Marie reste un personnage lumineux.

Écrit par : l'Acratopège | 24/09/2010

Oui, l'important, c'est ici la mythologie de la Vierge. Merci l'Acratopège de ce commentaire et passage! Je pense même qu'on peut être sensible à l'image sans être catholique. Mon allusion à Bokar Rimpotché, bien que Tara soit verte, comme Osiris, avait aussi ce sens!

Écrit par : R.M | 24/09/2010

Il faudra reparler des Roussillon un de ces jours, ils ont aussi une dimension mythologique dans le Forez.

Écrit par : Rabbit | 27/09/2010

Quand j'aurai achevé ma lecture de la chanson de geste "Girart de Roussillon", j'en reparlerai.

Écrit par : RM | 27/09/2010

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