06/09/2010

Le souffle divin de la Montagne

triomphe_montagne.jpgQuatrevingt-Treize, le roman de Victor Hugo, est une véritable épopée de la Révolution. Or, il y est dit: La révolution est une action de l'Inconnu. Appelez-la bonne action ou mauvaise action, selon que vous aspirez à l'avenir ou au passé, mais laissez-la à celui qui l'a faite. (...) Les événements dictent, les hommes signent. (...) Le rédacteur énorme et sinistre de ces grandes pages a un nom, Dieu, et un masque, Destin. (...) Au-dessus des révolutions la vérité et la justice demeurent comme le ciel étoilé au-dessus des tempêtes. On ne peut pas être plus grandiose.

Cependant, ici, l'allusion à Joseph de Maistre est claire. Il est l'homme qui aspire au passé, tandis que Hugo se définit lui-même comme progressiste, tourné vers l'avenir. La différence est de sentiment. Il existe quoi qu'il en soit une communauté qui unit les âmes prophétiques - car il s'agit bien de cela - à la vérité étoilée qui luit au-dessus des apparences et des détails de la Révolution, des manifestations physiques du souffle divin auquel Hugo dans le même chapitre de son roman assimile le mouvement révolutionnaire:

Tous ces hommes! tas de fumées poussées dans tous les sens.

Esprits en proie au vent.

Mais ce vent était un vent de prodige.

Être un membre de la Convention, c'était être une vague de l'Océan. Et ceci était vrai des plus grands. La force d'impulsion venait d'en haut. Il y avait dans la Convention une volonté qui était celle de tous et n'était celle de personne. Cette volonté était une idée, idée indomptable et démesurée qui Allsehendes_Auge_am_Tor_des_Aachener_Dom.jpgsoufflait dans l'ombre du haut du ciel. Hugo peut même être encore plus clair: La Convention a toujours ployé au vent; mais ce vent sortait de la bouche du peuple et était le souffle de Dieu.

Or, on le sait bien, à l'époque même de la Révolution, Joseph de Maistre s'exprimait de cette manière, et Hugo, dans sa jeunesse, l'avait lu et médité. Dans les Considérations sur la France, ainsi, on lit: On ne saurait trop le répéter, ce ne sont point les hommes qui mènent la révolution; c'est la révolution qui emploie les hommes. On dit fort bien, quand on dit qu'elle va toute seule. Cette phrase signifie que jamais la Divinité ne s'était montrée d'une manière si claire dans aucun événement humain. Et le magistrat de Chambéry ajoute: C'est surtout dans l'établissement et le renversement des souverainetés que l'action de la Providence brille de la manière la plus frappante. Non seulement les peuples en masse n'entrent dans ces grands mouvements que comme le bois et les cordages employés par un machiniste; mais leurs chefs mêmes ne sont tels que pour les yeux étrangers: dans le fait, ils sont dominés comme ils dominent le peuple. Or, la Providence n'a pris une réelle importance chez Hugo qu'à partir du moment où il a intégré l'idée de l'intervention divine dans la Révolution: jusque-là, je crois, il ne reprenait, en conservateur ordinaire, de Joseph de Maistre que le sentiment hostile à la Révolution; lorsqu'il a repris la vision de la Providence intervenant au cœur de celle-ci, il est devenu le Hugo visionnaire qu'on connaît.

La différence essentielle entre les deux hommes est que, pour Maistre - qui n'avait à cet égard que peu de recul -, Danton.jpgles révolutionnaires étaient nuls, en eux-mêmes, et leurs visions d'avenir, fumeuses; il ne voyait d'avenir radieux que dans la régénération de la même chose - dans sa sublimation, après l'épreuve de la Révolution. Près de quatre-vingts ans plus tard, Hugo mesure l'importance de la pensée des révolutionnaires, et accorde à ceux-ci davantage de génie propre, davantage de conscience des enjeux généraux de leur action, en particulier pour quelques-uns, qu'il admire - Robespierre, et surtout Danton, sur lequel du reste il s'illusionne, en s'imaginant qu'il n'avait pas de réelle vénalité, mais regardait uniquement le progrès du genre humain. La distance peut aussi estomper les petitesses, et ne laisser dans la mémoire que la partie la plus noble d'une âme.

Au-delà des cercles inférieurs de l'esprit où le jugement qu'on peut énoncer varie selon les sentiments qu'on peut avoir, les préjugés, le milieu dont on est issu, quoi qu'il en soit, Maistre et Hugo se lient par leur aspiration à sonder la volonté des astres!

11:01 Publié dans Histoire | Lien permanent | Commentaires (1)

Commentaires

Si la volonté des astres est de dégraisser périodiquement l'Humanité, on peut vraiment dire qu'entre les délires nuisibles de la Terreur et les aberrations morales des Etats totalitaires du XXe siècle, le nécessaire a été fait pour qu'elle retrouve une ligne de jeune fille: Danton et Pol Pot restent incontestablement parmi les maîtres du régime minceur.

Écrit par : Rabbit | 06/09/2010

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