13/08/2010

Les aventures de Momulk

INCREDIBLE_HULK.jpgMes élèves m'ont cette année inventé un personnage magnifique: Momulk. Ils l'ont dessiné - vert, grand, fort, musclé, le pantalon violet déchiré en bas, les pieds nus, les bras levés, la bouche ouverte comme laissant passer un cri, les sourcils froncés, et des lunettes et trois touffes de cheveux: deux sur les côtés, une en haut, pour me différencier de Bruce Banner! Est-ce que réellement, en cours, je me mets en colère jusqu'à me transformer, jusqu'à laisser parler la bête qui est en moi et surgit des profondeurs?

Autrefois, cela m'arrivait. Mais grâce à la poésie zen que les éditions Le Tour ont publiée sous le titre Du Japon et de Chine, je me suis amélioré: je la médite tous les jours en contemplant le Ciel et les montagnes qui s'élancent vers lui et servent de marchepied à ceux qui veulent le gagner! Voyez cet exemple, de Li Po (qui n'était cependant pas tant bouddhiste que taoïste, je crois):
li-bai.gifL'escalier s'envole vers les nuages bleus.
Voyant à l'infini, mon souci se dissipe.
Dans les trois gorges la pluie est sombre,
Les eaux printanières de deux rivières ceinturent la ville.
Ici aujourd'hui, monté pour contempler,
A travers les neuf cieux je voyage.
N'est-ce pas sublime? Je ne connais rien d'aussi divin que la poésie chinoise, en particulier Li Po.

Et voici, à présent, je me sens mieux; avec les élèves, je communie plus profondément. Est-ce que par conséquent je reste moi-même, le Bruce Banner local, ou est-ce que la puissance de Hulk, je suis parvenu à la dompter?

J'ai, quoi qu'il en soit, bien envie de raconter les aventures de ce personnage, Momulk, dont, à l'occasion, je mettrai ici l'image: car je n'ai pas de machine, chez moi, qui pour le moment me le permette! hulk01p06a-thumb.jpgCe sera le professeur qui, perdant la maîtrise de soi, se transforme en géant vert, mais qui, une fois transformé, tentera de mettre sa force au service du Bien, par delà sa colère, cherchant à réveiller sa conscience enfouie sous la rage verte, et à rendre au professeur son apparence normale. C'est à suivre; et pour commencer, je dirai quels malencontreux hasards ont rendu ces métamorphoses possibles, par quels accidents du destin cela est arrivé. Car Captain Savoy est un personnage lié aux étoiles, et choisi par les dieux, comme Captain Marvel. Mais ici, ce sera la thématique de l'accident cosmique qui crée une malédiction bientôt tournée par la volonté humaine en bénédiction, comme pour les IV Fantastiques ou Spiderman. Ou Merlin l'Enchanteur, né d'un démon mais mettant ses pouvoirs au service du Bien!

Accident cosmique, ou lié à la science, plus exactement, bien que je ne m'en mêle guère. Cela aura lieu au CERN du canton de Genève: naturellement: c'est un Hulk local!

Mirhé Maumot 2.jpgOr, j'entends révéler tout de suite le nom de baptême de l'homme appelé à se transformer de cette manière: Mirhé Maumot. Un prénom étrange, dira-t-on, que celui de Mirhé! Eh bien, sachez que sa mère, à l'époque où il est né, avait une dévotion particulière pour un chanteur de l'Opéra national d'Ispahan (en Perse) qui portait précisément ce prénom. (Il avait, pour patronyme, Tanjib.) Depuis, on l'a un peu oublié! Cette mère de notre Mirhé, Mme Maumot, trouvait beau le chanteur, et sa voix, surtout, la transportait au Ciel! (Elle-même était d'origine arménienne; c'est un peu voisin de la Perse, comme on ne l'ignore pas.) Elle a donc appelé son fils Mirhé, lequel elle avait eu de son mari, un certain Jean Maumot, modeste professeur de mathématiques au Collège de Saint-Julien-en-Genevois.

Prochainement, nous raconterons, donc, dans quelles circonstances Mirhé Maumot été irradié, de quelle façon les molécules de son corps ont commencé à échapper à son contrôle, suite à un déchaînement occasionné par Suisse-Geneve-CERN-LHC-2-2.jpgles accélérateurs de particules du CERN, et à un accident qui l'a placé sous l'influence des forces radioactives qui accélèrent ces particules! Car il faut savoir que les ondes radioactives ont pour remarquable faculté de rendre l'être humain en partie monstrueux, en tout cas par à-coups; il faut songer au Dr Manhattan des Watchmen, devenu un dieu sans âme, sans cœur, sans humanité! J'en reparlerai lors du prochain chapitre de cette série de Momulk.

Commentaires

On dit Li Bai (ou Li Po) influencé par le confucianisme et le taoïsme. Par contre son concurrent et néanmoins ami Du Fu (ou Tu Fu), était proche du bouddhisme Chan (ou Zen) grâce à l'émulation de Wang Wei (autre grand poète de l'époque Tang). Le Chan, bien sûr introduit en Chine par le mythique 6e patriarche Bodhidharma (Kannon pour les Japonais). Voilà, c'est tout. Mais il faut que je cesse de parler de la Chine, car on a menacé sur ce site de me couper les 生殖器 si je persistais dans cette voie...

Écrit par : Rabbit | 13/08/2010

Merci pour ces éclaircissements!

Écrit par : R.M | 13/08/2010

Puisque ça vous a plu et que nous sommes virtuellement en week end, je vous donne le texte (traduit par le Dr Suzuki) du Sutra Lankavatara: discours prononcé par le Bouddha à son arrivée à Sri Lanka et considéré comme le texte fondateur de l'esprit du Chan (Zen):

Mahâmati, vu que les ignorants et les simples d'esprit, ne sachant pas que le monde est seulement vu par l'esprit lui-même, s'attachent à la multiplicité des objets extérieurs, s'attachent aux notions d'être et de non-être, d'homogénéité et d'hétérogénéité, de dualité et de non-dualité, d'existence et de non-existence, d'éternité et de non-éternité, et pensent qu'ils ont une existence propre, le tout provenant des discriminations de l'esprit et étant perpétué par l'énergie de l'habitude, ce qui les amène à de fausses imaginations.

C'est tout comme un mirage dans lequel des sources d'eau sont vues comme si elles étaient réelles. Elles sont ainsi imaginées par les animaux qui, assoiffés par la chaleur de la saison, se ruent sur elles. Les animaux, ne sachant pas que ces sources sont une hallucination de leur propre esprit, ne se rendent pas compte qu'elles n'existent pas. De la même façon, Mahâmati, les ignorants et les simples d'esprit, leur esprit brûlant du feu de l'avidité, de la colère et de la folie, trouvant du plaisir dans un monde aux formes multiples, leur pensées obsédées par les idées de naissance, de croissance et de destruction, ne comprenant pas bien ce que signifie l'existence et la non-existence, et impressionnés par les discriminations erronées et les spéculations sans commencement ni fin, tombent dans l'habitude de saisir ceci et cela et s'y attachent en conséquence.

C'est tout comme la cité des Gandharvas que les ignorants prennent pour une cité réelle bien qu'elle ne le soit pas, en fait. La cité apparaît comme dans une vision due à leur attachement à la mémoire d'une cité préservée dans l'esprit comme une semence ; ainsi peut-on dire de la cité qu'elle existe autant qu'elle n'existe pas. De la même façon, s'attachant à la mémoire de spéculations et de doctrines erronées accumulées depuis les temps sans commencement, ils tiennent à des idées telles que l'unité et la multiplicité, l'être et le non-être, et leurs pensées ne sont pas du tout claires sur ce qui, après tout, n'est vu que dans l'esprit.

C'est comme un homme qui rêve dans son sommeil d'un pays qui semble rempli d'hommes, de femmes, d'éléphants, de chevaux, de voitures, de piétons, de villages, de villes, de hameaux, de vaches, de buffles, de manoirs, de bois, de montagnes, de rivières et de lacs et qui se déplace dans ce pays jusqu'à son réveil. Alors qu'il repose, à moitié éveillé, il se rappelle le pays de ses rêves et ses expériences là-bas; qu'en penses-tu, Mahâmati, ce rêveur qui laisse son esprit s'attarder sur les diverses irréalités qu'il a vues dans ce rêve doit-il être considéré comme sage ou comme fou? De la même manière, les ignorants et les simples d'esprit qui sont favorablement influencés par les vues erronées des philosophes ne reconnaissent pas que ces vues qui les influencent ne sont que des idées oniriques provenant de l'esprit lui-même, et en conséquence ils sont attachés par leurs notions d'unité et d'altérité, d'être et de non-être.

C'est comme la toile d'un peintre sur laquelle l'ignorant imagine voir les élévations et les dépressions des montagnes et des vallées. De la même manière, il y a des gens aujourd'hui qui sont sous l'influence de semblables vues erronées d'unité et d'altérité, de dualité et de non-dualité, dont la mentalité est conditionnée par la force de l'habitude de ces fausses imaginations et qui déclareront plus tard que ceux qui maintiennent la vraie doctrine de la non-naissance libre des alternatives de l'être et du non-être sont des nihilistes; et ce faisant ils causeront leur ruine à eux et aux autres. Par la loi naturelle des causes et des effets, ces disciples des vues pernicieuses déracinent des causes méritoires qui autrement pourraient mener à la pureté sans tache. Ils doivent être rejetés par ceux dont les désirs vont à des choses plus excellentes.

C'est comme les malvoyants qui entrevoyant un filet à cheveux s'exclament l'un à l'autre : «Quelle merveille! Regardez, honorables Seigneurs, quelle merveille!». Mais le filet à cheveux n'a jamais existé ; en fait, il n'est ni une entité, ni une non-entité, car il a été autant vu que non-vu. De la même manière, ceux dont les esprits sont attachés aux discriminations des vues erronées chéries par les philosophes qui s'adonnent aux vues réalistes de l'être et du non-être, contrediront le bon Dharma et finiront par se détruire eux-mêmes et d'autres avec eux.

C'est comme une roue de feu causée par une fusée tournante, qui n'est pas une roue, mais est vue comme telle par l'ignorant. Et elle n'est pas non plus une non-roue parce que certains ne la voient pas. Par le même raisonnement, ceux qui sont habitués d'écouter les discriminations et les vues des philosophes considéreront les choses nées comme non-existantes et celles qui sont détruites par la causalité comme existantes.

C'est comme un miroir qui réfléchit couleurs et images telles que déterminées par les conditions, mais sans partialité. C'est comme l'écho du vent qui rend le son de la voix humaine. C'est comme un mirage d'eau mouvante qu'on voit dans un désert. De la même manière l'esprit discriminant de l'ignorant qui a été échauffé par de fausses imaginations et spéculations est-il agité en vagues semblables au mirage par les vents de la naissance, de la croissance et de la destruction.

C'est comme le magicien Pisaca, qui au moyen de ses enchantements, fait qu'une image en bois ou un cadavre pulsent de vie, quoiqu'il n'ait aucun pouvoir propre. De même, l'ignorant et le simple, s'en remettant à des conceptions philosophiques erronées devient totalement dévoué aux idées d'unicité et d'altérité, mais leur confiance n'est pas bien fondée. Pour cette raison, Mahâmati, toi et d'autres bodhisattvas-mahasattvas devriez rejeter toutes discriminations qui mènent aux notions de naissance, de durabilité et de destruction, d'unicité, de dualité et de non-dualité, d'être et de non-être, et qu'ainsi vous vous libériez des liens de l'énergie des habitudes, et deveniez capables d'atteindre une réalité de Noble Sagesse réalisable en vous-mêmes.

Écrit par : Rabbit | 13/08/2010

Merci pour ce texte passionnant, également un peu mystérieux, car dans le contexte actuel, on hésite à donner aux philosophies ici condamnées tel ou tel visage. Est-ce par exemple le matérialisme, qui fait de la matière la base de l'Existant? Ou le dogmatisme religieux, qui regarde la base de l'Existant comme étant les principes moraux qu'il lie à la Divinité? Ou précisément, le dualisme qui oppose ici, apparemment, la Science à la Religion, est-il à son tour illusoire?

Je ne sais pas si c'est justifié, mais cela me fait penser au film "Watchmen", qui crée un monde parallèle clairement "inexistant", mais dont les lois profondes sont en fait celles mêmes de l'univers, peut-on penser ( http://remimogenet.blog.24heures.ch/archive/2010/05/31/27742cd96aeb6dc99ddc573111d58775.html ).

Cela me fait également songer à ce passage de Rudolf Steiner: "L'homme ordinaire, avec son intelligence logique et bornée aux sens, se crée des dieux, ou bien, lorsqu'il prend conscience de cet enfantement, il les nie."

Écrit par : R.M | 13/08/2010

Point de vue bouddhiste, cela correspond à la libération de la souffrance et de la dépendance aux attachements créés par l'esprit humain.

Point de vue taoïste, cela correspond au Wu Wei (mal traduit pas "non-agir").
"Si vous renoncez à la sagesse et quittez la prudence,
le peuple sera cent fois plus heureux.
Si vous renoncez à l'humanité et quittez la justice, le peuple
reviendra à la piété filiale et à l'affection paternelle.
Si vous renoncez à l'habileté et quittez le lucre,
les voleurs et les brigands disparaîtront.
Renoncez à ces trois choses et persuadez-vous
que l'apparence ne suffit pas.
C'est pourquoi je montre aux hommes
ce à quoi ils doivent s'attacher.
Qu'ils tâchent de laisser voir leur simplicité, de conserver
leur pureté, d'avoir peu d'intérêts privés et peu de désirs."
(Laozi, Daodejing, chapitre 19)

Notons que Siddharta Gautama (le Bouddha) et Laozi sont +/- contemporains (Laozi a fêté son 2581e anniversaire le 30 mars de cette année) et que la Chine a abandonné la notion de dieux/Dieu, issue du chamanisme, il y a environ 2300 ans pour passer à une conception cosmologique de la vie sur Terre. Mais bouddhisme et taoïsme n'ont réalisé leur fusion au sein du Chan (Zen) que vers l'an 600-700 de notre ère. Par contre, les Chinois sont superstitieux et ont recyclé nombre de divinités hindoues.

Dans un autre registre, un article du Quotidien du Peuple de ce jour indique que, selon un sondage, le nombre de chrétiens en Chine atteint 23,05 millions de personnes. Depuis la réforme et l'ouverture du pays il y a 30 ans, on construit des églises pour répondre à la demande (55'000 actuellement).

Écrit par : Rabbit | 13/08/2010

Merci pour ces éclairages. Je crois que pour le bouddhisme, on parle de "déités", ce qui semble vouloir dire "êtres ayant un lien avec le principe divin". Le principe divin donc n'étant pas en soi "personnalisé", comme dans les religions occidentales. Ou me trompé-je? Teilhard de Chardin même, je crois, estimait que ce manque de "personnalisation" des voies mystiques orientales échouait à créer un fil directeur, pour l'action, qui lui paraissait indispensable. Mais il demeurait profondément occidental, lui-même, lorsqu'il s'exprimait de cette façon. Quoi qu'il en soit, la poésie chinoise est réellement prodigieuse. Quand je la lisais, je ne parvenais pas à m'en détacher, et j'avais tout le temps envie d'écrire moi-même des poèmes, pour reprendre et approfondir en moi les images incroyables que les Chinois parvenaient à créer. Un peu comme si l'absence de divinité définie imprégnait les images de l'âme d'une force qu'on pourrait justement appeler divine!

Écrit par : R.M | 13/08/2010

Contentons-nous de parler de "principe fondamental de l'univers" pour définir le "qi". Mais on peut très bien lui donner le nom qu'on veut: "pomme de terre" ou "lapin de garenne", à condition de ne pas faire intervenir un joker ou la magie...

Bon week end.

Écrit par : Rabbit | 13/08/2010

Cela dit, le "qi" ressemble un peu à ce qu'Eliphas Lévi nommait la "lumière astrale". Baignant les images de la poésie, elle leur donne tellement de force, de vivacité, de vitalité!

Bon week-end à vous aussi.

Écrit par : RM | 13/08/2010

J'ai à peine le temps de digérer mes pains-vapeurs à la mode de Shanghai que déjà l'on m'appelle aux barricades de la raison pure: Eliphas Lévy est un mystique à tous crins évoluant dans un cercle d'initiés symbolistes et fin de siècle. C'est très esthétique, certes, sur le moment, mais ça ne résiste pas à l'usure des siècles.
Le qi est le qi, et la meilleure façon d'en profiter est encore le qi gong qui porte bien ses deux millénaires.

Écrit par : Rabbit | 13/08/2010

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